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Full text of "Théatre de Désaugiers"

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^ Les Petites Danaïdes ] 

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UNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

6, RUE DBS SAIHTS-PÈRES, 6 (S^ 

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PARIS 

GARNIER FRÈRES, LIRRAIRES-ÉDITEURS 



6, RUK DES SAcrrs-piRBS, 6 

1887 



INTRODUCTION 



Désaugîers n'a qae la moitié de la renommée qui 
lui est due. Le chansonnier Ta emporté sur Fauteur 
comique. On n'a voulu se souvenir que du premier, 
on a oublié Vautre. En France, nous sommes ainsi : 
noas spécialisons les talents. Nous n'admettons pas 
Yolontiers qu'un écrivain ait été et reste supérieur 
en plusieurs genres. Désaugiers demeure un des 
maîtres incontestés de la chanson, et même il y a 
pour son renom de chansonnier une sorte de renou- 
veau en ce moment. Mais l'auteur comique est tombé 
dans l'oubli. Pour le très^grand nombre des lecteurs, 
Désaugiers auteur comique n'a été qu'un improvi- 
sateur facile, un homme d'esprit, s'amusant parfois, 
après diner, à brocher quelques scènes sur un coin 
de table, ou apportant seulement quelques couplets 
pour sa part dans les pièces de ses amis. 

Désaugiers fut un auteur comique plus convaincu 
et, nous ne craignons pas de le dire, plus sérieux 
que cela. Il est homme de théâtre avant d'être chan- 
sonnier, c'est par là qu'il débuta dans le monde. Il 
Test toute sa vie, sans interruption, du moment où 
il a pris pied à la scène. Il signe, dans l'espace de 
Tîngt-sept ans, cent vingt pièces, tantôt comme 

7î^7 



II INTRODUCTION 

auteur unique, tantôt comme collaborateur pour 
une moitié ou pour un tiers. Il signe seul au moins 
une vingtaine de pièces, et des meilleures qui se 
soient produites sous son nom. Ainsi il n'a point de 
collaborateur pour la plupart de ses œuvres litté- 
raires, jouées à la Comédie-Française ou à l'Odéon ; 
telles que le Fou supposé, le Mari intrigué, V Heu- 
reuse gageure, VHomme aux précautions, toutes 
comédies en vers. Il n'en a point pour beaucoup de 
ses vaudevilles à succès : le Naufrage pour rire, le 
Valet d'emprunt, la série des Dumollet, M, Gérésol, 
V Appartement à deux maîtres, le Dîner de Madelon, 
Ces pièces-là lui appartiennent en propre et elles 
forment un ensemble assez considérable. 



1 



Sa vocation théâtrale se déclara de bonne heure, 
dès sa sortie du collège. Désaugiers était né à Fréjus. 
Son père, musicien distingué, vint s'établir à Paris 
avec sa famille qui était assez nombreuse. Il mit 
Marc-Antoine-Madeleine au collège Mazarin. Le 
jeune homme montra d'heureuses dispositions. 
Quelques amis de la famille persuadèrent au père 
de le faire entrer dans les ordres, et Désaugiers 
passa en effet six mois au séminaire de Saint-Lazare. 
Mais, au bout de ce temps, le défaut de vocation de- 
venait manifeste et il rentrait dans le monde. C'est 
alors que la passion du théâtre éclata chez lui. 

On était en 1790. La Révolution s'accomplissait. 
Désaugiers, le père, subit l'entraînem'ent, partagea 
l'entousiasme général. Il composa la musique de plu- 



INTRODUCTION 111 

sieurs hymnes révolutionnaires. II fit celle d'un « hié- 
rodrame » sur la prise de la Bastille, exécuté dans 
l'église de Notre-Dame le 13 juillet 1790 et à TOpéra 
le 23 décembre suivant. Marc-Antoine-Madeleine, 
âgé de dix-neuf ans, arrangea en opéra-comique le 
Médecin malgré lui. Son père en composa la mu- 
sique ; l'ouvrage, représenté au théâtre Feydeau, 
en 1791, eut du succès. Les auteurs avaient, disent 
les biographes, enchâssé dans la comédie de Molière 
le révolutionnaire Ça ira « d'une manière fort plai- 
sante. » Vraiment, le Ça ira pouvait difficilement 
être plaisant en ce moment-là, et il devait faire dans 
la comédie un singulier contraste. 

Le jeune Désaugiers fit seul une petite pièce, à la 
fois en vers et mêlée de vaudevilles, qui réussit fort 
bien sur un des petits théâtres de Paris. Je vois par- 
toutla mention de cette première pièce jouée en 1792, 
mais on n'en cite le titre nulle part. L'un des pre- 
miers vaudevilles représentés à la rue de Chartres, 
VAuteur d*un moment (18 février 1792) répondrait 
bien au signalement que l'on donne : il est en vers 
entremêlés de couplets, ce qui n'était pas une forme 
dramatique fort usitée. Mais il ne semble pas, d'après 
d autres indications, que ce soit à la rue de Chartres 
que Désaugiers ait débuté. 

Il était donc entré dans la carrière, quand se pro- 
duisit une tragique diversion. Une sœur de Désau- 
giers épousa un colon de Saint-Domingue et partit 
avec son mari pour l'île lointaine. Heureux de fuir 
Paris et les spectacles odieux qui s'y étalaient de 
toutes parts, Désaugiers s'embarqua avec les^ époux. 
Il voulait passer sa vie au soleil des tropiques. Daiis 
la famille de son beau frère, on lui destinait quelque 
emploi de régisseur d'une plantation. Mais il fuyait 



IV INTRODUCTION 

Charybde pour tomber dans Scylla, comme disaient 
les anciens. 

Il était à peine arrivé à Saint-Domingue que la 
révolte des noirs éclata. Les esclaves prirent les 
armes ; ils étaient 450,000, tandis que la population 
blanche s'élevait à peine à 40,000 âmes. A quelques 
années de là, lorsqu'on songea en France à recon- 
quérir Saint-Domingue, le rapport du général 
Turreau constate simplement que la population 
blanche n'y existe plus ; elle avait été massacrée ou 
s'était enfuie. 

Désaugiers s'enrôla dans les troupes des colons. 
Ces troupes furent battues et le jeune soldat fait 
prisonnier. Dans cette lutte atroce, il n'y avait pas 
de merci à attendre. 11 fut conduit au supplice, on 
lui banda les yeux, il allait être fusillé. Sut-il fléchir 
ses vainqueurs par sa belle humeur, par sa présence 
d'esprit? Toujours est-il que le commandant nègre 
lui fît grâce de la vie. On le jeta dans un cachot. Il 
parvint à s'échapper, gagna la côte à travers mille 
dangers, et fut enfin reçu à bord d'un bâtiment 
anglais qui faisait voile vers les États-Unis. 

La mauvaise fortune ne lui avait pas livré les 
derniers assauts. Pendant qu'il était abord du navire 
anglais, il tombe malade ; sa maladie offre quelques 
symptômes de la fièvre jaune, l'équipage s^efifraie; 
les chefs décident de se débarrasser du malheureux. 
En passant en vue de New- York, ils le font déposer 
sur le rivage, dénué de tout, en proie à une fièvre 
brûlante. Une femme charitable a pitié de lui, le fait 
transporter dans sa maison et le soigne avec 
dévoûment. 

Voilà des aventures bien faites pour abattre sa 
gaieté et pour assombrir son caractère. Mais point. 



INTRODUCTION V 

Sa gaieté ne l'abandoima jamais. G'e$d à elle qu*il 
rendit grâces de son salut, c'est elle qu*il nomme 
« sa généreuse libératrice. » Dans la préface de son 
premier recueil de chansons, il la remercie de l'avoir 
soutenu dans toutes ces épreuves, et il écrit ce 
dithyrambe en son honneur : « C'est elle (la gaieté) 
qui, me tendant une main seconrable sous un autre 
hémisphère, adoucit pour moi les périls et les 
horreurs d'une guerre dont l'histoire n'offrira jamais 
d^exemple. C'est elle qui me consola dans les fers où 
me retenait la férocité d'une caste sauyage, c'est elle 
enfin gui, m'eniironnant de tous les prestiges de 
Villasion, me fit envisager d'un œil calme le moment 
où, pris les armes à la main par ces cannibales, 
condamné par nn conseil de guerre, agenouillé 
devant mes juges, les yeux couverts d'un bandeau 
qui semblait me présager la nuit où j'allais descendre, 
j attendais le coup fatal... auquel j'échappai par 
miracle on plutôt par la protection d'un Dieu qui n'a 
cessé de veiller sur moi pendant tout le cours de 
cette terrible guerre. Une maladie cruelle fit bientôt 
renaître pour moi de nouveaux dangers. Ce n'était 
pas asser d'avoir été condamné par mes juges, je le 
fos par les médecins. J'allais périr quand la gaieté, 
mon inséparable compagne, soulevant d'une main 
le vofle de l'avenir, me montra de l'autre le beau 
ciel de ma patrie où le bonheur semblait m'appeler. » 
Lorsqu'il fut entré en convalescence, le jeune 
Désaugiers ne voulut pas rester plus longtemps à la 
charge de l'excellente femme qui l'avait recueilli. IL 
se rendit à Philadelphie où il tira parti de son talent 
de pianiste. Il donna des leçons, fut reçu dans les 
meilleures maisons de la ville, et bientôt se trouva 
à Tabri du besoin. Deux années s'écoulèrent. L'image 



VI INTRODUCTION 

de la patrie absente était toujours devant ses yeux. 
Il s'occupa de ménager son retour en France. Il se 
recommanda auprès du consul français de ses deux 
frères secrétaires de légation à Copenhague. Il put 
enfin s'embarquer sur un navire qui le débarqua au 
Havre, en 1797. Et voilà comment la fortune ramena 
à Paris le poète Désaugiers fourvoyé sous les tro- 
piques. 

En France, les jours les plus redoutables étaient 
passés. Paris, échappé à la Terreur, fêtait sa résur- 
rection par une orgie furieuse, au milieu de la ruine 
et de la famine. Chacun semblait n'avoir plus qu'un 
souci, celui de vivre, de vivre vite, de dépenser fol- 
lement cette vie que l'échafaud aurait pu lui ravir. 
Jamais on n'avait tant dansé, tant banqueté, tant 
chanté. Jamais les petits théâtres n'avaient été plus 
courus, le boulevard plus tumultueux, le Palais- 
Royal plus brillant. Ils étaient là je ne sais combien 
de joyeux compères qui étaient sortis de la Révolu- 
tion avec un rire intarissable aux lèvres. Citons la 
trinité féconde : Barré, Radet, Desfontaines; 
Armand Gouffé, qui a fait la fameuse chanson : 
« Plus on est de fous, plus on rit » ; Martainville, 
célèbre par ses témérités réactionnaires; Piîs, 
Dumersan, Dumaniant, les deux Ségur, Hapdé, 
Chazet, Rougemont, Francis, Moreau, Coupart, 
Jacquelin, Théaulon, Deschamps, Desprez, Dieu- 
lafoy, Jouy, Tournay, etc. Dix-sept de ces gens 
d'esprit avaient fondé, en 1796, les Dîners du Vaude- 
ville dont ils avaient rédigé les statuts en couplets. 
Il s'agissait de refaire le Paris du plaisir, dont le 
prestige avait reçu une brutale atteinte. 

La recrue qui leur arrivait en la personne de 
Désaugiers n'était certes pas à dédaigner. Il allait 



INTRODUCTION Vïï 

faire doubler le pas à la bande joyeuse. Mais les 
commencements furent pénibles. Désaugiers le père 
était mort, à Paris, d'une maladie pulmonaire, le 

10 septembre 1793. Désaugiers fut obligé de se 
créer des ressources. Il se lança sans hésiter dans le 
monde musical et théâtral où il avait débuté jadis. 

11 en fat réduit toutefois à accepter des emplois 
bien modestes. Il prit le bâton de chef d'orchestre 
dans les petites salles les plus enfumées, notamment 
au théâtre des Victoires nationales, rue du Bac. Et 
tout ausssit6t il recommença à composer des petites 
pièces pour les théâtres de vaudevilles. La première 
que Ton connaisse est le Testament de Carlin, repré- 
senté au théâtre des Jeune» Artistes en mars 1799. 
Elle est, comme celle de 1792, en vers mêlés de 
couplets. 

Bien des anecdotes ont couru sur ces année dif- 
ficiles. 

Brazier raconte dans son Histoire des petits théà- 
ires une caravane que fît Désaugiers avec une 
troupe comique improvisée : « Vers 1804 ou 1805, 
dit-il (ce fut probablement un peu plus t6t), Lepein- 
tre aîné partit avec quelques-uns de ses camarades, 
sous la tutelle d'un nommé Petit qui enseignait la 
déclamation aux comédiens. Désaugiers et Jacquelin 
furent du voyage. Ils allèrent à Marseille, â Avignon. 
Désaugiers, ainsi que Molière, fut dans la troupe 
aatenr, acteur, et même chef d'orchestre. Jacquelin 
se borna à Thumble emploi de souffleur. En passant 
par Avignon, Désaugiers, jouant le père Thomas 
dans le Club des bonnes gens , chantait une espèce de 
ronde en deux couplets . Le public, croyant qu'il 
y en avait trois, se mit à crier : « Le troisième cou- 
plet I le troisième couplet 1 » Désaugiers dit tout 



Vni INTRODUCTION 

bas à son camarade : « II n'y en a qae deux ! » Mais 
le brait redoublant, il improvisa un troisième cou- 
plet qui eut les honneurs du bis. 

On pense bien que nos comédiens ambulants ne 
firent pas fortune. Us se séparèrent bientôt. Le- 
peintre atné alla à Bordeaux... « En revenant de 
Marseille, Désaugiers, Jacquelin et quelques autres 
étaient dans un tel état de gène qu*il était temps 
qu'ils arrivassent à Paris. A quatre lieues de la 
capitale, leurs estomacs commençant à crier et la 
caravane ne pouvant plus marcher, Désaugiers prit 
un violon, et, pour retremper le courage de ses 
amis, leur joua des contredanses jusqu'à la barrière. 
Ce fut là que Désaugiers, à qui il ne restait plus 
qu'un sou dans sa poche, acheta un petit pain et 
dit en riant à Jacquelin, en le rompant en deux : 
« Veux-tu l'aile ou la cuisse ? » 

On le vit sur les planches au moins dans quelques 
circonstances exceptionnelles; il était prêt à tout, 
toujours alerte et dispos. Un soir, dans une de ses 
premières pièces. L'un après Vautre, l'acteur qui 
jouait Arlequin est indisposé au moment d'entrer 
en scène. Qu à cela ne tienne I Désaugiers endosse la 
casaque bariolée du fils de Bergame, s'arme de la 
batte traditionnelle, joue le rôle sous le demi- 
masque noir, et se fait applaudir. 

Il allait se trouver bientôt au-dessus de ces aven- 
tures de roman comique. Ses succès de théâtre le 
mirent hors de pair dans la cohue des vaudevil- 
listes. Manon laravaudeuse{iSOS), M, Vautour (1805), 
Avis au public, fort joli opéra-comique (1806), le 
Mari intrigué, une comédie en vers représentée la 
même année sur le Théâtre de l'Impératrice, firent 
connaître avantageusement son nom. 



INTRODUCTION IX 



II 



A partir de ce moment, il fît représenter en 
moyenne six à sept pièces chaque année jusqu'en 
1815 indusivement. 

De 1816 à 1822, pendant qu'il est directeur du 
Vaudeville, sa production se ralentit, mais elle 
reprend avec la même fécondité en 1822 lorsqu'il 
a donné sa démission. Dans ces pièces, le titre, 
toujours double comme c'était Tusage alors, est 
souvent ingénieux, et le cadre bien rempli. L'auteur 
ou les auteurs, quand il y a collaboration, font 
rendre à leur sujet tout ce qu'il promet à première 
vue. La plupart du temps, ils font peu d'effort pour 
aller au delà ; l'intrigue se noue à la légère, et le 
dénoûment est celui qui s'offre toute de suite à 
l'esprit. 

Désaugiers fut un créateur de types, non pas sans 
doute de ces types qui se développent en ouvrant 
des perpectives profondes sur la nature humaine ; 
ceux qui sortent de son imagination aisée, on les 
aperçoit tout entiers du premier coup d'oeil. Us 
n'en sont pas moins bien saisis, bien observés dans 
leur physionomie et leur attitude presque toujours 
caricaturales, et il faut reconnaître dans cette faculté 
créatrice un des dons les plus caractéristiques et les 
plus rares de l'auteur comique. 

Désaugiers a créé M. Vautour, dont le nom est 
devenu le nom commun des propriétaires intrai- 
tables. Disons toutefois que le personnage de M. Vau- 
tour, dans la pièce de M. Vautour ou le Propriétaire 
sous le scellé est plus grotesque que féroce. Il suffît 



X INTRODOCTION 

de faire remarquer que c'était le fameux Brunet qui 
jouait ce personnage pour qu'on soit bien sûr qu'il 
faisait plus rire que trembler. On n'a pas oublié le 
reproche de M. Vautour à ses locataires récalci- 
trants : 

C*est mal à vous, je tous le dis très ferme, 
D'être venus ainsi loger chez moi : 
Quand on n*a pas de quoi payer son terme, 
Il faut avoir une maison à soi I 

Désaugiers a créé M. DumoUet, « le plus gros 
marchand de bas de Saint-Malo, » nouveau Pour- 
ceaugnac plus ridicule que Tancien. M. Dumollet 
parut pour la première fois dans les Trois étages ou 
Vlntrigue sur Vesealier, vaudeville représenté sur 
le théâtre des Variétés le 4 août 1808. M. Dumollet 
débarque à Paris dans l'intention d'épouser la char- 
mante Rosette, ainsi que les choses ont été réglées 
avec le père de ladite Rosette, M. Carré. On conspire 
pour l'évincer, comme dans la pièce de Molière. On 
lui fait accroire que Rosette est veuve de trois maris 
r[ui tous trois sont morts un mois après le mariage. 
Aussi s'empresse-t-il de souscrire à l'union de Ro- 
sette et de Charles son amoureux. L'action se passe 
sur l'escalier comme le dit le second titre ; elle 
monte et descend du premier étage où habitent 
M. Carré, propriétaire de la maison, et M. Bonnefoi, 
notaire, au deuxième, occupé par M. Grand-Deuil, 
médecin, et au troisième où loge M. Pathos, poète 
tragique. L'intrigue est menée par le concierge 
André, le perruquier Frisac, et l'amoureux Charles. 
Mais M. Dumollet est si crédule qu'ils n'ont pas 
besoin de se donner autant de peine que Nérine et 
Sbrigani. Ce personnage de Dumollet réussit à mer- 



INTRODUCTION XI 

veille, tant Paris a toajours éprouvé de plaisir à 
voir bafouer les provinciaux plus ou moins naïfs. 
Désaugiers le fît reparaître dans trois autres pièces : 
le Départ pour Saint-Malo ou la Suite des trois 
Etages, joué le 25 juillet 1809. Cette pièce finit par 
le vaudeville : 

Bon voyage. 

Cher DumoUet, 
A Saint-Malo, débarquez sans naufrage, etc.. 

qui devint populaire et qui conserve à jamais le 
nom de Dumollet à travers les âges. Mais le texte 
primitif a été modifié. L'année suivante on revit le 
fameux marchand de bas dans : // arrive ! il arrive! 
ou Dumollet dans sa famille. Et enfin, le 18 janvier 
4812, le Mariage de Dumollet vînt clore cette série 
facétieuse. Soupçonnerait-on que c'est dans cette 
dernière pièce que se trouve cette jolie chanson, 
que Nanine chante au lever du rideau ? 

Voici la Pentecôte, 

Belle Joly; 
La fraise est à mi-côte 

Du bois joli. 

Déjà roses nouvelles 

Ont refleuri, 
C*est le temps où les belles 

Changent d'ami. 

Changerez-vDus le vôtre, 

Belle JoUy ? 
— Non, je n'en veux point d'autre 

Que mon ami. 

L'été fane la rose, 

La fraise aussi ; 
11 change toute chose, 

Mon cœur, nenni. 

Désaugiers a créé M. Pinson, le type du commis 



Xn INTRODUCTION 

de boutique parisien, débridé le dimanche et qui 
veut s'amuser à tout prix. M. Pinson a paru dans 
deux pièces : la première fois dans Je fais mes far ces ^ 
folie en un acte, représentée aux Variétés, le 4 sep- 
tembre 1815. Potier, Brunet et Odry jouaient dans 
cette pièce. Quolibets, coq-à-Fâne, calembours y 
pleuvent drus comme grêle. Cette qualification de 
« folie » n'a jamais été mieux justifiée. Et yrainaent 
il fallait bien pour égayer le public parisien que le 
diapason fût monté à ce ton aigu, car, le 4 septembre 
1815, c'est moins de trois mois après Waterloo, 
moins de deux mois après l'entrée des alliés à Paris, 
et le rire ne devait pas être facile. M. Pinson, le 
héros de Je fais mes farces, a reparu dans une autre 
pièce, en 1824 : Désaugiers donna alors : Pinson père 
de famille ou la suite de Je fais mes farces. 

Désaugiers a créé M. Sans-Gêne, le camarade de 
pension qui, au bout d'une trentaine d'années, 
tombe chez vous à l'improviste, vous tutoie, met 
votre maison au pillage. M, Sans-Gêne ou rAmi de 
collège est une petite pièce amusante et pleine de - 
verve. Elle a servi longtemps, moyennant quelques 
suppressions peu importantes, aux représentations 
d'écoliers, et dans ces circonstances spéciales elle a 
toujours fait plaisir, en même temps qu'elle donnait 
une utile leçon aux futurs Sans-Gêne. 

Il a créé le prince Mirliflor, de la Chatte Merveil- 
leuse : Mirliflor subsiste dans le langage familier. Il 
a créé M. Lagobe (devenu depuis M. Gogo) ; M. De- 
somières ; M. Pistache, M. Partout. Et nous ne par- 
lons pas des silhouettes piquantes qu'il a tracées 
dans ses chansons : Gadet-Buteux, le batelier de la 
Râpée, badaud et malin ; Monsieur et madame Denis ; 
Margot et Dubelair, Pierre et Pierrette, etc. 



INTRODUCTION Xin 

Il serait difficile de dénier le titre d*auteur comique 
à celui qui a mis en circulation tant d'êtres imagi- 
naires qui représentent la curieuse époque où ils ont 
paru, et dont plusieurs sont immortels, aussi bien 
que les créations de génies plus puissants. 

Le chansonnier se fait une large place dans les 
pièces de Désaugiers, un peu trop large peut-être 
pour nous, qui ne sommes plus accoutumés à cette 
îorme dramatique. Mais il est évident que c'était là 
l'attrait le plus vif pour les contemporains. Désau- 
giers réserve pour les couplets le mot piquant, la 
saillie originale, la leçon philosophique ou morale, 
tout ce qui doit frapper le spectateur et rester dans 
sa mémoire. On rencontre de bien jolies choses, bien 
des traits curieux, en parcourant son théâtre. Je note, 
dans le Château de mon oncle ou le mari par hasard 
ce couplet qui est amusant : 

La victoire est toujours fidèle 

A qui ne boit pas à demi. 

Le soldat dont le pied chancelle 

Marche plus droit à l'ennemi; 
Et je ferais des choses sans pareilles 
Si Mars changeait les sabres en forets» 

Les fusils en vieilles bouteilles, 

Les corps-de-garde en cabarets! 

Dans les Étrennes du FûMrf^/te(l*' janvier 1821), 
nous trouvons ce couplet à propos d'un mélodrame 
d'Ugolin qu'on jouait alors : 

Cest là-dedans qu'on voit un papa 
Plein d'un* tendresse sans égale 
Qui, dans une tour où ce qu'on le flanqua, 
Est près de mourir d'Ia fringale. 
L'cher homme, après ben des tourments 
Sar l'sort d' s orphelins qa'il va faire. 



XIV INTRODUCTION 

S' décide à manger ses enfants 
Afin d'ieur conserver un père. 

Est-ce là qu'a pris naissance cette plaisanterie 
traditionnelle? Ou bien Désaugiers Favait-il déjà 
trouvée dans le fonds commun des facéties cou- 
rantes? C'est ce qu'il est difficile de dire. 

Deux des pièces les plus célèbres de Désaugiers 
parurent sans son nom. L'une est Cadet-Roussel 
esturgeon qui est signée : « par M. Delaligne, rue 
duGhat qui pêche ». Pourquoi Désaugiers se déguisa- 
t-il sous cette signature burlesque ? Cadet-Roussel 
esturgeon n'est pas une œuvre académique, mais 
l'auteur en a fait bien d'autres qui ne le sont pas 
davantage et qu'il n'a pas craint d'avouer. Si Désau- 
giers n'a pas cette fois signé de son vrai nom, c'est 
peut être à cause de ce personnage de Cadet-Roussel, 
qui était depuis longtemps en circulation, et qu'il ne 
voulut pas avoir l'air de s'approprier. Sa paternité 
n'est pas douteuse, du reste. Il eut Arnault pour 
collaborateur. Cadet-Roussel esturgeon obtint un suc- 
cès considérable, même après les grands succès de 
Cadet-Roussel ou le Café des Aveugles, de Cadet- 
Roussel maître de déclamation, de Cadet-Roussel 
barbier à la Fontaine des Innocents, Il réunissait 
comme interprètes Potier, Brunet et Odry. 

Cette pièce était fondée sur une anecdote que le 
romancier Eugène Sue a reprise plus tard et tournée 
au tragique dans ses Mémoires d'un valet de chambre, 
où l'épisode de Léonidas ou l'Homme requin fît for- 
tune. Léonidas, ancien prix d'honneur au concours 
général, élève de l'École Normale, tombe dans la 
plus affreuse misère. Dans son dénument et pour 
calmer sa faim, il mange un poisson cru. Cela ne 
qui réussit pas trop mal, son estomac ne fait pas trop 



INTRODUCTION XV 

le récalcitrant. Une idée lumineuse traverse son 
esprit : s'il se faisait de cette aptitude à avaler les 
poissons crus un moyen d'existence. Il s'engage dans 
une troupe de saltimbanques et devient, comme Cadet- 
Roussel, animal amphibie. On le déguise en pois- 
son, on l'arme d'une fiole d'assa-fœtida qu'il brise 
dans la baignoire qui lui sert de bassin, chaque fois 
qu'un spectateur trop curieux veut sonder le mys- 
tère de rhomme-requin. La fiole d'assa-fœtida a son 
charme sans doute,mais la corde attachée au menton 
de Cadet-Roussel, de sorte que, chaque fois qu'il 
veut ouvrir la bouche, Pierrot n'a qu'à tirer pour 
lui faire plonger la tête dans l'eau, a bien son prix 
aussi. La notable différence qui existe entre les deux 
conceptions, c'est que, d'une part, dans la pièce 
d'Arnault et Désaugiers, Cadet Roussel est poisson 
malgré lui, tandis que dans le roman d'Eugène Sue, 
Léonidas est un requin volontaire. 

Un petit détail mérite une explication: le texte 
dit: « Cadet-Roussel, évanoui dans le filet, est couvert 
de limon, de mousse, de plantes et herbes marines 
qui l'enveloppent du haut en bas et ne laissent aper- 
cevoir que quelques écailles de sa cuirasse de Ma- 
tapan, qu'il jouait à bord au moment de l'orage » Il 
faut se rappeler que, dans le premier Cadet-Roussel, 
Cadet-Roussel ou le Café des Aveugles, par Aude et 
Tissot (1793), Cadet-Roussel devenu comédien au 
Café des Aveugles, ce qui était le but suprême de son 
ambition, joue un rôle dans une tragédie intitulée 
Matapan ou les assassinats de l'amour. 

Une autre pièce fameuse que Désaugiers ne signa 
point, c'est le chef-d'œuvre de la parodie, les Petites 
Danatdes ou quatre-vingt-dix-neuf victimes. Le frère 
aîné de notre auteur, avait remis au théâtre de 



XVI INTRODUCTION 

racadémie royale de musique, le 22 octobre 1817, 
les DanaîdeSy tragédie lyrique en quatre actes, dont 
la musique était de Salieri, et qui avait été d'abord 
représentée en cinq actes, le 26 avril 1784. Près de 
deux ans après, et lorsque Topera avait disparu de 
laffiche, le 14 décembre 1819, fut donnée à la Porte- 
Saint-Martin la parodie, qui écrasait ce malheureux 
opéra et le rendait impossible à l'avenir. Malgré le 
temps écoulé, Désaugiersne voulut point être nommé 
et laissa figurer comme auteur unique son collabo- 
rateur ordinaire, Gentil de Chavagnac. Personne ne 
s'y trompa, du reste, et la collaboration de Désau- 
giers n*a jamais été mise en doute. U y a des cou- 
plets qui équivalent à une signature. Tels sont ceux 
où Madeleine (Hypermnestre, dans Topera) révèle à 
son époux Pincée (Lyncée) le terrible secret du père 
Sournois : En montrant son couteau, elle chante : 

C'est pour te percer le flanc 
En plein plan. 

PINCÉE. 

Qaoil le flanc 
De ton tendre amant ! 

MADELEINE. 

C'est pour te percer le flanc 
Par ordrfe de mon père. 

PINCÉE. 

Par ordre de ton père ? 

Et quand donc ça» ma chère ? 

MADELEINE^ 

Quand je te verrai ronflant 
En plein plan. 

Ceci, c'est du pur Désaugiers, sans erreur pos- 
sible. 



INTRODUCTION XVII 

Le livret de l'opéra (à Paris, chez RouUet, libraire 
de TAcadémie royale de musique, 1817) est bon à 
consulter pour avoir le sens de quelques parties de 
la parodie. Si à la scène YI de la pièce de Désaugiers, 
l'auteur nous conduit dans le caveau noir du père 
Sournois, c'est qu'à l'acte II des Danaldes le 
théâtre représente « un lieu souterrsûn du palais, 
consacré à Némésis ». Le couplet de Madeleine: 

Par les larmes dont votre fille 
Humecte en pleurant son monchoir, 
Mon père, de votre famille 
Ne devenez pas l'éteignoir, 

est copié sur le couplet d'Hypermnestre, acte, II 
scène 2 : 

Par les larmes dont votre fille 
Arrose en tremblant votre sein, 
Mon père, de votre famille 
Ne devenez pas l'assassin. 

Enfin le tableau final, le tableau de l'enfer et du 
supplice des Danaïdes, n'est que le tableau final de 
l'opéra tourné au grotesque. 

Les Petites Danaldes eurent plus de trois cents 
représentations de suite, et furent souvent reprises. 
Qui de nous n'a entendu dans sa jeunesse les vieil- 
lards citer les bons mots du père Sournois et le mé- 
morable « Plus souvent I » de sa fille Madeleine ? 

LaPetite Cendrillon oula Chatte Merveilleuse, ^oixée 
en 1810, avait approché déjà de ces chiffres alors 
fabuleux, elle eut quatre cents représentations. Le 
critique Geoffroy ne dédaigna pas d'en rendre 
compte dans le Journal des Débats du 15 novembre 
1810 : 



XVIII INTRODUCTION 

« Le coup de maître, disait-il, est d'avoir fait jouer 
Cendrillon par Brunet : toute actrice de ce théâtre 
(les Variétés) y eut été médiocre. Brunet ne pouvait 
pas y être médiocrement plaisant... Qu'une jeune 
fille de dix-sept ans, d'une figure agréable, repré- 
sente la douce et naïve Cendrillon, cela est naturel 
et facile; mais qu'un homme qui n'est ni jeune ni 
beau, et dont le talent est de jouer les Jocrisses, 
représente une ingénue de qualité au point de pro- 
duire quelque illusion, c'est une espèce de miracle et 
d'enchantement : Brunet est un sorcier qui fascine 
les yeux. » 

Et après avoir analysé la pièce qui n'est, du reste, 
que le conte de Perrault arrangé d'une manière 
plaisante, le critique ajoute : « La pièce a fort amusé, 
et en efi^et est très amusante. La marche est rapide, 
le dialogue semé de facéties originales ; les change- 
ments s'exécutent avec précision. Brunet est in- 
croyable, merveilleux; Potier fort comique dans le 
rôle de Mirliflor... La pièce offre tous les symptômes 
d'un grand succès. » Le succès fut grand, en effet, 
et tel qu'on n'en avait pas encore vu de pareil. 

Je vois, dans les biographies et les bibliographies, 
qu'on attribue une part à Désaugiers dans Vile de la 
Mégalanthropogénésie ou les savants de naissance^ 
vaudeville en un acte représenté sur le théâtre du 
Vaudeville, le 26 mai 1807. Ce serait encore une 
pièce qu'il se serait abstenu de signer, car son nom 
ne figure pas parmi ceux des auteurs, qui sont au 
nombre de quatre : Barré, Radet, Desfontaines et 
Dieulafoi. Il n'est pas impossible toutefois que Désau- 
giers ait glissé quelques couplets dans ce vaudeville. 
Vile de la Mégalanthropogénésie est une bleuette 
fort spirituelle : C'est une des premières attaques 



INTRODUCTION XIX 

dirigées contre Tidolâtrie de la science. Dans cette 
île, tout le monde est savant, tout le monde a reçu 
« l'instruction intégrale. » Il y a des architectes, et il 
n y a plus de maçons ; il y a des alchimistes et des 
chimistes, il n'y a plus de laboureurs ni de cuisiniers; 
il y a des astronomes, et il n'y a plus de tailleurs, 
de sorte que tout y est en ruine, à commencer par 
le palais du gouverneur; tout le monde y meurt de 
faim et tout le monde est vêtu d'habits bariolés qui 
heureusement ont été trouvés dans un navire nau- 
fragé sur la côte, car sans cela Ton en serait réduit 
au costume primitif. 

Faut des savants, pas trop n'en faut ; 
L'excès en tout est un défaut, 

comme chante le ministre Ruscar. 

Certains couplets font penser à Désaugiers. On 
en trouve un notamment sur ce double refrain : 

C'est ce qui le désole, 

Et 

C'est ce qui le console, 

qui est déjà dans le Testament de Carlin, Mais quatre 
hommes d'esprit étant déjà inscrits pour lacomposi- 
tioQ de ce petit acte, il nous semble superflu de sup- 
poser le concours d'un cinquième. 

Désaugiers a essayé plus d'une fois de s'élever à 
un art plus délicat. Pour la Comédie Française et 
pour rOdéon, il a écrit des pièces en vers. A la 
Comédie Française, il a donné V Heureuse Gageure 
qui est un divertissement composé à l'occasion de la 
naissance du Roi de Rome, X Hôtel garni et les Demc 
misines. 



XX INTRODUCTION 

V Hôtel garni ou la leçon singulière est l'œuvre 
littéraire la mieux réussie de Désaugiersr Le person- 
nage du colonel Sainville, qui a oublié sa femme et 
sa fille en courant le monde de victoire en victoire, 
porte la marque du temps. A force de vivre en pays 
conquis, nos guerriers perdaient peu à peu la 
notion des devoirs de famille ; ils se persuadaient que 
rien ne pouvait résister à leur vaillance. Le rôle de 
rhôtelier moraliste est très gai et très fin. Il nous 
semble que cette comédie pourrait encore se voir 
avec plaisir dans quelque matinée classique. 

Pour rOdéon ou le théâtre de l'impératrice, il a 
écrit le Fou supposé, le Mari intrigué etVHotnme aux 
précautions, en cinq actes et en vers. V Homme aux 
précautions, est Tœuvre de plus longue haleine de 
Désaugiers. Elle n'eut que dix représentations ; il est 
vrai que la maladie de Tacteur Perrier, qui jouait le 
principal personnage, suivie de sa retraite du théâ- 
tre, put abréger un peu la carrière de V Homme aux 
précautions. Le sujet est traifé spirituellement, mais 
il ne comportait pas cinq actes. 

Dans le Testament de Carlin, le dialogue est en 
vers ; il est en vers également dans une Heure de 
folie, donnée aux Variétés ; en vers dans V Adroite 
ingénue, Désaugiers versifie mieux que Picard et que 
la plupart des auteurs comiques contemporains. On 
reconnaît toujours en lui le poète qui a fait tant de 
chansons d'une exécution presque parfaite. Toute- 
fois, comme le dit Sainte-Beuve, Toriginalité de Dé- 
saugiers et sa vraie veine doivent se chercher 
ailleurs que dans ces productions littéraires ; elle est 
plutôt dans ces folies, parades, parodies dont nous 
avons parlé et qui fournissaient aux Brunet et aux 
Potier des types d'une facétie incomparable. 



tNTRODUCTiON XXI 

Il est une partie de son œuvre qu'il faut au moins 
rappeler : ce sont les pièces de circonstance, les à- 
propos scéniques dont il fut prodigue. Il exerça une 
sorte de fonction publique qui, à certaine époque 
deyint presque officielle, et qui consistait à célébrer 
sur le théâtre les grands événements de l'époque. Il 
commença de bonne heure à exercer cet emploi. 
Nous le voyons, dès 1807, fêter à la fois à TOdéon et 
aux Variétés la paix de Tilsitt. Nous avons dit que 
V Heureuse gageure fut un divertissement donné par 
Désaugiers à la Comédie-Française à Toccasion de 
la naissance du roi de Rome. Mais ce fut surtout 
lorsque le trône des Bourbons eut été restauré, que 
Désaugiers déploya tout son zèle dans cette sorte 
d'office politique. Désaugiers manifesta tout de suite 
les sentiments les plus royalistes. Cela se comprend 
sans peine. Désaugiers, ami du plaisir et de la paix, 
ne pouvait aimer le pouvoir violent et despotique, la 
guerre perpétuelle, les immenses tueries d'hommes, 
et devait accueillir avec joie un régime qui promet- 
tait d'être pacifique et paternel. Louis XVIII était 
entré aux Tuileries le 3 mai 1814. Le 6 juin, Désau- 
giers faisait représenter aux Variétés Ylk de V Espé- 
rance ou le Songe réalisé, où Ton chantait : 

Aux plaines où Tod se battait. 
On rit, on chante et Ton s'embrasse. 
Du triste canon qui grondait, 
Le gai flacon a pris la place. 
Le tambourin seul Ta ronflant... 
Tout est changé du noir au blanc. 

Pendant les Cent jours, il se réfugia àRouen, et ne 
reparut que pour fêter « le Retour des lys » en juillet 
1815. k partir de ce moment, il devint Torganisateur 
de toutes les représentations théâtrales auxquelles 



XXll INTRODUCTION 

! 

donnèrent lieu le mariage du duc de Berry, la nais- 
sance du duc de Bordeaux, le sacre de Charles X. 
Tout cela se résumait en quelques couplets inoffen- 
sifs. Désaugiers y apportait tant de bonne grâce, si 
peu d'amertume, que les partis politiques même ne 
lui tenaient pas rancune. 



III 



Pourcompléterl'expériencedesonart,ilfut comme 
Shakespeare et Molière, et, pour prendre un point 
de comparaison plus rapproché de lui de toute ma- 
nière, il fut comme son ami Picard, directeur de 
théâtre. En 1816, il remplaça Barré dans la direction 
du théâtre du Vaudeville. « On ne pouvait placer, dit 
Brazier, à la tète d'un théâtre chantant un homme 
plus capable d*y entretenir le feu sacré. Toutefois, 
ayons le courage de le dire, nous qui avons été son 
ami, Désaugiers, homme d'esprit, s'il en fut, mais 
faible, bon, insouciant, n'avait pas cette volonté 
ferme, cette assiduité, cette persistance de tous les 
instants, qualités indispensables à un directeur de 
spectacle; il ne savait rien refuser, pas même un 
congé aux acteurs dont il avait le plus besoin. » 

Sainte-Beuve ajoute ce détail : « Le soir, en rentrant 
du théâtre, à minuit, il se mettait à lire les pièces 
présentées, avant de les faire lire au comité, Il les 
lisait jusqu'au bout et écrivait aux auteurs des lettres 
longues, motivées, paternelles, qui adoucissaient les 
refus. Tous les conflits d'amour-propre ou d'intérêt 
se taisaient aisément devant lui. Il était de ceux qui 
ont un don à part et qui sont destinés par la nature, 



INTRODUCTION XXIII 

non seulement à égayer, mais encore à adoucir les 
relations des hommes. » 

Son caractère aimable et facile avait donc ses in- 
convénients et aussi ses avantages dans le poste où it 
avait été placé. Tout alla bien dans les commence- 
ments. De nouveaux auteurs, qui déjà avaient la fa- 
veur du public, Scribe Bayard, Mélesville, Garmou- 
che, etc., répondirent à Tappel de leur ancien. Il sut 
s'attacher des artistes en réputation : Gontier, 
Phillippe, Joly, Lepeintre aine, madame Perrin. Les 
actionnaires touchèrent d'excellents dividendes et 
furent enchantés de leur administrateur. Mais cette 
prospérité ne dura point. Ce qui fait la fortune des 
uns, cause l'infortune des autres : En 1819, Delestre- 
Poirson obtient le privilège du théâtre du Gymnase 
que madame la duchesse de Berry prit sous sa pro- 
tection. Scribe et les autres passèrent à la nouvelle 
;>alle. Gontier et madame Perrin se laissèrent enlever 
parDelestre-Poirson, Le pubUc se détourna de la rue 
de Chartres et prit le chemin du boulevard Bonne- 
Nouvelle. 

Le Vaudeville était désert, les recettes nulles. Le 
directeur perdit son prestige aux yeux des action- 
naires appauvris. Us le tracassèrent tant et si bien qu'il 
donna sa démission, en 1822. M. Bérard lui succéda ; 
quoique habile, sa gestion ne fut pas beaucoup plus 
heureuse. Les actionnaires inconstants regrettèrent 
le chansonnier ; ils le redemandèrent au ministre de 
l'intérieur. Celui-ci, après d'assez longues difficultés, 
rendit à Desaugiers, en 1825, ce qu'on nomme le 
sceptre directorial. Pour consoler Bérard, le ministre 
l'autorisa à fonder un nouveau théâtre sous le titre 
de Théâtre des Nouveautés, et Bérard fit immédiate- 
ment commencer la construction de ce théâtre sur la 



XXIV INTRODUCTION 

place de la Bourse. Une nouvelle concurrence, était 
suscitée au Vaudeville et ne devait pas rendre au 
théâtre de la rue de Chartres la prospérité plus facile. 
Mais la question allait devenir fort secondaire pour 
Désaugiers, car c^est peu après avoir repris la direc- 
tion du Vaudeville, qu'il ressentit les premières at- 
teintes du mal auquel il succomba. 

Au printemps de 1825, il alla, avec ses collabo- 
rateurs Merle et Ferdinand, passer quelques jours à 
Montmorency afin d'y travailler plus tranquillement à 
une pièce de circonstance pour le sacre de Charles X. 
C'est là qu'à la suite de coliques néphrétiques, la 
présence de la pierre fut constatée. Les progrès de la 
maladie furent rapides. Quelques essais de litho- 
tritie ne réussirent pas. On le décida à subir l'opéra- 
tion de la taille ; il en mourut, le 9 août 1827 àTâge 
de 55 ans. Entre deux crises, il s'était composé 
cette épitaphe que n'eut pas désavouée Scarron ; 

Ce git hélas ! sous cette pierre 
Un bon vivant mort de la pierre. 
Passant) que tu sois Paul ou Pierre, 
Ne va pas lui jeter la pierre. 

Sa mort fut un véritable deuil public. Un peuple 
d'amis, comme on l'a dit, accompagna son cercueil 
au Père-Lachaise. 

Les regrets furent unanimes : « Ce qui paraîtra 
extraordinaire dans sa vie, écrivait Charles Nodier 
au lendemain de ses obsèques, c'est qu'au milieu 
de tous les inconvénients d'une existence publique 
et d'une réputation populaire, il ait pu conserver 
sans altération les biens qui font le charme de 
l'obscurité : le repos de l'esprit et de l'âme. La haine 
a respecté sa conduite comme l'envie a respecté 



INTRODUCTION XXV 

son talent. Il s*est trouvé engagé dans des opinions 
politiques, et jamais dans des disputes. Malin sans 
méchanceté, il a fait rire aux dépens de tout et ne 
s'est jamais permis de faire rire aux dépens de per- 
sonne. On ne saurait ni compter ses épigrammes ni 
lui en reprocher une seule. Il a exercé la critique 
isans blesser et le pouvoir sans nuire. » 

Son existence, en effet, avait été, pour employer 
Texpression de Nodier, vraiment publique. Il était 
le boute-en-train indispensable de toutes les fêtes 
et de toutes les réunions. Il était le convive promis 
de tous les repas et banquets. Et, par un contraste 
qui n'est pas commun, il était en même temps 
homme d'intérieur, bon père de famille, recomman- 
dable par ses vertus domestiques. 

Dans les nombreux hommages que les contem- 
porains rendirent à sa mémoire, on trouve exprimé 
le regret d'un trépas trop précoce ; on eut souhaité 
de le voir vieillir. « Le ciel qui lui avait donné le 
génie d'Anacréon lui en devait peut-être les cheveux 
blancs. » On conçoit que l'amitié ait ainsi parlé. 
Mais, à vrai dire, Désaugîers mourut à temps. Il 
n'eut pas le chagrin d'assister à la chute du régime 
politique qu'il avait préconisé et servi. Tout chan- 
geait rapidement autour de lui. Les passions s'ai- 
grissaient. La chanson elle-même se faisait poli- 
tique. A la veille de 1830, il n'y avait plus de place 
pour l'optimisme épicurien, pour la gaité et la malice 
sans fiel ; il n'y avait plus de place pour Désaugiers. 

Louis MOLAND. 



USTE DES PIÈCES DE DÉSAUGIERS 



Nous allons donner la liste, aussi complète que nous 
l'aTons pu dresser, des pièces de Désaugiers : 

Le Testament de Car Un, vaudeville en un acte et en 
vers (en vers libres mêlés de couplets), par le citoyen 
Désaugiers, représenté à Paris, sur le théâtre des Jeunes 
Artistes, en germinal de Tan Vil de la république (mars 
4799). 

VEntresoly opéra en un acte et en prose ; paroles de 
Désaugiers ; musique de Alexandre Piccini et Lemoyne, 
représenté pour la première fois sur le théâtre de Mon- 
tansier-Variétés le 3 nivôse an X (23 décembre 4801). 

GUk en deuils opéra en un acte par MM. Désaugiers, 
Armand Groisette et Jacquelin ; musique de M. A. Piccini ; 
représenté pour la première fois sur le théâtre Mon- 
tansier-Variétés, le 45 thermidor an X (28 juillet 1802). 

Cric-Crac ou Vhabit du gascon, comédie-vaudeville en 
un acte par MM. J. A. Jacquelin et Désaugiers, repré- 
sentée pour la première fois à Pari? sur le théâtre Mon- 
tansier, le 27 nivôse an XI (46 janvier 4803). 

Le Mot de réni^nu;, vaudeville en un acte, par MM. Ghazel, 
Désaugiers et Lafortelle, représenté pour la première 
fois \e 23 pluviôse (4 4 février) et sans interruption jusqu'au 
3 ventôse an XI (24 février 4803) sur le théâtre Monta nsier. 



XXVni LISTE DES PIÈGES DE DÉSAU6IERS 

Le Fou supposé, comédie en un acte et en vers, par 
M. Désaugiers, représentée à la salle Louvois remplaçant 
rOdéons le 13 tloréal an XI (le 2 mai 1803). 

Manon la ravaudeusCy comédie en un acte mêlée de 
vaudevUles, par MM. Servière» Désaugiers et Henrion, 
représentée pour la première fois sur le théâtre Montan- 
sier, le 25 prairial an XI (13 juin 1803). 

Mylord Go ou le iS brumaire^ tableau impromptu en 
un acte, mêlé de vaudevilles, représenté pour la pre- 
mière fois à Paris, sur le théâtre Montansier^le 18 brumaire 
an XII (8 novembre 1803). 

Non signé, attribué & Désaugiers. 

Vun après Vautre ou les deux trappes^ comédie en un 
acte, mêlée de vaudevilles, par MM. Désaugiers et Francis, 
auteurs de M. Pistache ou le jour de Pan, Représentée pour 
la première fois à Paris sur le théâtre Montansier le 
6 frimaire an XII (26 novembre 1803). 

M. Pistache ou le jour de Van, folie en un acte mêlée 
de vaudevilles, par MM. Francis et Désaugiers, auteurs 
de Vun après Vautre ou les deux trappes. Représentée pour 
la première fois à Paris, sur le théâtre Montansier, le 9 
nivôse an XII (29 décembre 1803). 

Le Naufrage pour rire ou le coche d'Auxerre, vaudeville 
en un acte par M. Désaugiers, représenté pour la première 
fois à Paris, sur le théâtre Montansier, le 23 prairial an 
XII (11 juin 1804). 

Arlequin Musard ou fai le temps, vaudeville parade en 
un acte et en prose par MM. Francis et Désaugiers, repré- 
senté à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 15 messidor 
an XII et les jours suivants (3 juillet 1804). 

Oh ! que c'est sciant ou Oxessian, imitation burlesque 
en un acte et en vaudevilles d'Ossian ou les Bardes, par 
MM. Francis et Désaugiers, représentée pour les premières 



LISTE DES PIÈGES DE DÉSAUGIERS XXIX 

fois à Paris, snr le théâtre Montansier, les 16, 17, 18, 19 
et 20 fructidor an Xn (3, 4, 5, 6 et 7 août 1804). 

Cest ma femmes Taudeyille en un acte, par MH. Désan* 
giers et***, représenté pour la première fois à Paris, sur 
le théâtre Montansier, le 28 fructidor an Xn (14 septem- 
bre 1804). 

LeJHahle en vacance ou la suite du diable couleur de 
rosCy opéra féerie en un acte, paroles de MM. Désangiers 
et Bosquier Gravaudan, musique de M. Gaveanx ; repré- 
senté pour la première fois à Paris, sur le théâtre Mon- 
tansier^VariétéSy le 27 pluviôse an XIII (15 février 1805). 

Arlequin tyran domestique, enfantillage en nn acte 
mêlé de vaudevilles, par MM. Toumay, Désangiers et 
Francis, représenté sur le théâtre du Vaudeville 1&19 
germinal an XIU (9 avril 1805). 

Le Quartier d'hiver ou les Métamorphoses ^ vaudeville 
à travestissements en un acte, par M. Désaugîers, repré- 
senté h Paris, sur le théâtre des Jeunes-Artistes, lel2 floréal 
an XIII (1" m'ai 1805). 

M. Vautour ou le propriétaire sous le scellé, vaudeville en 
un acte, par MM. Désaugiers, Tournay et Georges Duval, 
représenté pour la première fois sur le théâtre Montan- 
sier, le 24 prairial an Xin (13 juin 1805). 

V Adroite ingénue ou la porte secrète, comédie en trois 
actes en vers, par BfM. Dumaniant et Désaugiers, re- 
présentée sur le théâtre de la Porte Saint-Martin, le 
16 fructidor an XIII (3 septembre 1805). 

Le Chanteur étemel, vaudeville en un acte par MM. D*** 
et D*" représenté pour la première fois, sur le théâtre 
Montansier, le 2 frimaire an XIY (23 novembre 1805). 

Tout nous fait supposer qu'un de ces deux D***, désigne 
Désaugiers, quoique nous ne puissions Taffirmer positive- 
ment. Le titre de cette pièce semble le désigner lui-même. 

h. 



XXX LISTE DES PIÈCES DE DÉSAUGIERS 

Une Matinée du Pont-Neuf^ divertissement-parade en 
un acte, mêlé de yaudevilles, par MM. Dieulafoy, Francis, 
Désaugiers et Em. Dupaty, représenté sur le théâtre du 
Vaudeville le 24 janvier 1806. 

Mars en carême ou VOympe au rocher de Cancale^ folie- 
vaudeville en un acte en prose, par MM. Francis et Désau- 
giers, représentée à Paris, sur le théâtre Montansier- 
Variétés, le 13 février 1806. 

Ma tante Urlurette ou le chant du coq^ folie-vaudeville 
en un acte par MM. Désaugiers et Francis, représentée 
pour la première fois sur le théâtre Montansier le 6 mars 
J806. 

Madame Scarront comédie-vaudeville en un acte par 
MM. Désaugiers et Servière, représentée sur le théâtre 
Montansier- Variétés lé 27 juin 1806. 

Le Mari intrigué, comédie en trois actes en vers, par 
M. Désaugiers, représentée pour la première fois sur le 
théâtre de Timpératrice, le 11 novembre 1806. 

« Cette pièce eut assez de succès, on applaudit nombre de 
vers heureux et d'amusants détails ; Fauteur fut vivement 
demandé après la représentation ». {Histoire de tOdéoUy par 
MM. Porel et Monval, tome !•', p. 220). 

Ams au public ou le physionomiste en défaut, opéra 
comique en deux actes, paroles de M. Désaugiers ; musique 
de M. Alexandre Piccini ; représenté pour la première 
fois sur le théâtre de l'Opéra Comique par les comédiens 
ordinaires de l'empereur le 22 novembre 1806. 

Le vieux chasseur, comédie en trois actes, mêlée de 
vaudevilles, par MM. Francis, Tournay et Désaugiers, 
représentée sur le théâtre du Vaudeville, en 1806. 

Le valet d'emprunt ou le sage de dix huit ans, comédie 
en un acte en prose, par M. Désaugiers, représentée sur 
le théâtre de l'impératrice, le 2 mars 1807. 



LISTE DES PIÈCES DE DÉSAUGIERS XXXI 

Le Panorama de Momus, prologue d'inauguration en 
prose et en vaudevilles (pour la nouvelle salle du théâtre 
des Variétés), par MM. Désaugiers» Moreau et Francis ; 
représenté à Paris (théâtre des Variétés), le 24 juin 1807. 

Arlequin double^ vaudeville en un acte, par MM. Désau- 
giers et Servières, représenté à Paris, sur le théâtre du 
Vaudeville, le mercredi !•' juillet 1807. 

Un Dîner par victoire, un acte envers, représenté sur le 
théâtre de Timpératrice, le 31 juillet 1807. 

Divertissement composé & roccasion de la paix de Tilsit. 

LesBaieliers duNiémen, vaudeville en un acte en prose, 
à l'occasion de la paix, suivi d'un divertissement, par 
MM. ;Moreau, Francis et Désaugiers. Représenté gratis 
pour la première fois sur le théâtre des Variétés du Pano- 
rama, le 14 aoûtjl807. 

Une heure de folie, comédie en un acle el en vers, 
mêlée de vaudevilles, par M. Désaugiers, représentée pour 
la première fois à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 
jeudi 15 octobre 1807. 

Taconnet chez Ramponneatt ou le réveillon de la 
Courtille, comédie-folie en un acte, en prose, mêlée de 
couplets; représentée pour la première fois sur le théâtre 
des Variétés-Panorama, le mercredi 23 décembre 1807. 

Les époux avant le mariage ou ils sont chez eux, opéra 
comique en un acte, paroles de M. Désaugiers, musique 
de M. Alexandre Piccini ; représenté à Paris sur le 
théâtre de TOpéra Comique, le 7 janvier 1808. 

Mincétoff, parodie de Menzïkoff, par MM. Francis, 
Moreau et Désaugiers, représentée sur le théâtre du Vau- 
deville le 9 mars 1808. 

les trois étages ou Vintrigue sur Vescalier, vaudeville en 
un acte et en prose, par M. Désaugiers, représenté pour 



Xnn LISTE DES PIÈGES DE DÉSAUGIERS 

la première fois sur le théâtre des Variétés, le 4 août 1808. 

C'est dans cette pièce que paraît pour la première fois 
M. Dumollet, le plus gros marchand de bas de Saint-Malo, 
nouYean Poureeaugnac, plus grotesque que Tancien ; type 
créé par le fameux Brunet. 

La Comédie chez l'épicier ou lemanuscnt retrouvé^ vau- 
deville en un acte, par MM. Désaugiers et Gentil, repré- 
senté pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Vau- 
deville, le 13 décembre 1808. 

Les Querelles des deux frères ou la Famille bretonne, 
comédie en trois actes en vers, ouvrage posthume de Collin 
d'Harleville, précédée d'un prologue de M. Andrîeux, fut 
représentée sur le théâtre de l'impératrice (Odéon) pour la 
première fois le 17 novembre 1808. Andrieux, dit dans son 
avertissement : « Il est très vrai que la pièce intitulée les 
Querelles des deux frères ou la Famille bretonne, a été re- 
trouvée chez un épicier parmi des paperasses achetées à la 
livre par le marchand ; il est très vrai que quelques mois 
avant sa mort et par une triste prévoyance, Collin voulut 
supprimer beaucoup de papiers inutiles, et qu'il chargea 
Véronique, sa gouvernante, de les brûler; mais que celle-ci, 
déterminée par l'espoir d'un petit profit, alla les vendre au 
poids. Soit intention, soit imprudence de Collin ou de la 
domestique, la pièce dont il s'agit se trouva comprise dans la 
proscription ; heureusement elle est tombée dans de bonnes 
mains. M. Godde, en la sauvant du naufrage et en s'oecu- 
pant avec zèle de la faire paraître sur la scène, a conservé 
au public des jouissances, à Collin un titre de plus à la 
gloire et à sa famille une propriété. » 

C'est cette anecdote que MM. Désaugiers et Gentil ont 
traitée pour le Vaudeville, en prose avec des couplets. 

Turlupin ou les comédiens du XTT^ siècle, comédie- 
anecdote en un acte, mêlée de couplets par MM. Désau- 
giers, de Rougemont et D"*, représentée pour la première 
fois sur le théâtre des Variétés, boulevard Montmartre, le 
jeudi 10 mars 1808. 

Monsieur et Madame Denis ou la veille de la Saint- Jean, 
tableau conjugal en un acte et en vaudevilles , par 
MM. Désaugiers et de Rougemont, représenté pour la 



LISTE DES PIÈGES DS DÉSAU6IERS XXXm 

première fois à Paris sur le théâtre des Variétés, le 23 
juin 1808. Sairi de la chanson de Monsieur et Madame 
Denis par Marc- Antoine Désaugiers. 

Les aateurs ont fait, pour introduire la chanson de 
Monsieur et Madame Denis au théâtre, un petit cadre qui n*a 
pas beaucoup d'intérêt. 

M. Lagobe au un tour de carnaval^ folie-vaudeville en un 
acte par MM. Désaugiers et Gentil, représentée pour la 
première fois sur le théâtre des Variétés, le 9 février 1809. 

Heetùr ou le vaiet de carreau^ jeu de cartes en cinq par- 
ties par MM. Désaugiers, de Rougemont et Gentil, re- 
présenté sur le théâtre du Vaudeville, le samedi 25 fé- 
vrier 1809. 

Jocrisse aux enfers ou Vmsurreeti&n diabolique, vaude- 
ville infernal en un acte et en prose, par MM. Francis et 
Désaugiers, représenté pour la première fois à Paris au 
théâtre des Variétés, boulevard Montmartre, le 15 
mars 1809. 

Adam-Montaueiel ou à qui la gloire ? A propos en un 
acte et en vaudevilles, par MM. Gersin, de Rougemont 
et Désaugiers, représenté sur le théâtre du Vaudeville, 
le 10 avril 1809. 

Le Départ pour Saint -Malo ou la suite des trois étages, 
folie en un acte, mêlée de couplets, par M. Désaugiers, 
représentée pour la première fois sur le théâtre des 
Variétés-Panorama, le 25 juillet 1809. 

M. Gérêsol ou le luthier de la rue de La Harpe, comédie 
en un acte, mêlée de vaudevilles, par M. Désaugiers, 
représentée sur le théâtredesVariétés,le 11 décembre 1809. 

U arrive ! Il atrive ! ou Dumollet dans sa famille, folie- 
raudeville en un acte, par M. Désaugiers, représentée pour 
la première fois, à Paris, sur le théâtre des Variétés, 
ie 14 mai 1810. 



XXXIY LISTE DES PIÈGES DE DÉSÀUGIERS 

La Petite CendrUUm ou la Chatte merveilleuse, fo\u 
yaudeyille en ua acle, de MM. Désaugîers et Gentil, re- 
présentée à Paris, sur le théâtre des YariétéSy le 12 novem- 
bre 1810. 

F Heureuse Gag eurej divertissement en un acte et en vers 
libres (à l'occasion de la naissance de S. M. le roi de 
Rome), par M. Désaugiers, représenté à Paris, sur le 
Théâtre Français, le 2o mars 1811. 

U Auteur et saServante,ipTolog\ie en vaudevilles (àTocca- 
sîon de la naissance du roi de Rome), par M. Désaugiers, 
représenté à Paris, salle des Jeux Gymniques, le l«r avril 
1811. 

V Appartement à deux maîtres, comédie- vaudeville en 
un acte, en prose, par M. Désaugiers, représentée à Paris, 
sur le théâtre du Vaudeville, le 11 août 1811. 

VOgresse ou la belle au Bois-Dormant^ vaudeville-folie- 
comi-parade en un acte, par MM. Désaugiers et Gentil, 
représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre 
des Variétés, le 28 août 1811. 

Bayardà la Ferté ou le siège de Mézières, opéra-comique 
en deux actes, par MM. Désaugiers et Gentil,>eprésenté 
à Paris, sur le théâtre de l'Opéra Comique, le 13 oc- 
tobre 1811. 

Le Boulevard Saint-Martin ou nous y voilà, prologue 
d'inauguration, par MM. Désaugiers et Brazier, représenté 
à Paris, sur le Ihéâlre de la Porte Saint-Martin, le 26 
décembre 1811. 

Désomières ou faut-U rire ? faut-il pleurer ? folie en 
un acte et en vaudevilles, par MM. Désaugiers et Gentil, 
représentée pour la première fois sur le théâtre des 
Variétés, le 5 janvier 1812. 

Le Mariage de Dumolkt, folie mêlée de couplets, en un 



LISTE DES PIÈCES DE DÉSAUGIERS XXXV 

acte, par M. Dësangiers, représentée pour lapremière fois 
à Paris, sur le théâtre des Variétés, le i8 janvier 1812. 

La Petite guerre, ou ^officier Frothée, prologue mêlé de 
vaudevilles par M. Désaugiers, suivi d'une fête militaire 
à grand spectacle, faisant suite à V Arsenal cFInspruckf 
divertissement par M. Camus. Représenté à Pans (salle 
des Jeux Gymniques), le 7 août 1812. 

Les Auvergnats ou feau et le vin, vaudeville grivois 
en un acte, par MM. Désaugiers et Gentil, représenté pour 
la première fois à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 
25 août 1812. 

Le Mariage extravagant^ comédie vaudeville en un acte, 
par MM. Désaugiers et de V**', représentée sur le théâtre 
du Vaudeville, le 8 septembre 1812. 

LeMatHmoniO'manieou gai, gai, mariez-vous, comédie- 
en un acte, mêlée de couplets, de MM. Désaugiers, Gentil 
et Rougemont, représentée pour la première fois, sur le 
théâtre des Variétés, le 10 novembre 1812. 

La Famille moscovite, fait historique en un acte, mêlé de 
couplets, par M. Désaugiers, représenté pour la première 
fois à Paris, sur le théâtre des Variétés, le !«' décembre 
'1812. 

Cadet-Roussel esturgeon, folie-parade en deux actes, 
mêlée de vaudevilles, par M. Delaligne, rue du Ghat-qui- 
pêche, représentée pour la première fois, à Paris, sur le 
théâtre des Variétés, le 22 février 1813. 

Vierrot ou le diamant perdu, comédie- vaudeville en 
deux actes, par MM. Désaugiers et Gentil, représentée, à 
Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 11 mars 1813. 

Monsieur Croque-Mitaine ou le Don Quichotte de Noisy- 
k'Sec, extravagance enun acte et en vaudevilles, avec un 
prologue, de MM. Désaugiers, Brazier et Merle, repré- 



XXXVI USTE DES PIÈGES DE DÉSAUGIERS 

sentée, pour la première fois ,surle théâtre des Variétés, 
le !•' avril 1813. 

Le Diner de Madelon ou le Bourgeois du Marais, comédie 
en un acte, mêlée de vaudevilles, par M. Désaugiers, 
représentée pour la première fois, sur le théâtre des 
Variétés, le 6 septembre 1813. 

Le Mari en vacances y comédie- vaudeville en un acte, 
de MM. Désaugiers et Barrière, représentée pour la pre- 
mière fois, à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 5 octobre 
1813. 

Le Petit Enfant prodigue, comédie en un acte, mêlée de 
vaudevilles, par MM.*Désaugiers et Gentil, représentée pour 
la première fois à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 
31 décembre 1813. 

Le Bûcheron de Saierne ou les souhaits, comédie-féerie 
en un acte, mêlée de vaudevilles, par MM. Désaugiers et 
Gentil, représentée pour la première fois, sur le théâtre 
des Variétés, le 17 février 1814. 

UHitel garni ou la leçon singulière, comédie en un acte 
en vers, par MM. Désaugiers et Gentil, représentée pour 
la première fois à Paris, sur le Théâtre Français, par les 
comédiens ordinaires du Roi, le 23 mai 1814. 

L'Ile de ^espérance ou le songe réalisé, pièce allégo- 
rique en un acte, mêlée de vaudevilles, à Toccasion delà 
paix générale, par MM. Désaugiers, Gentil et Brazier, 
représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre 
des Variétés, le 6 juin 1814. 

Les deuxboxeurs ouïes Anglais de Falaise et de Nanterre, 
folie-parade en un acte, mêlée de couplets, par MM. Dé- 
saugiers, Francis et Simonnin; représentée pour la pre- 
mière fois, à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 30 août 
18U. 



LISTE DES PIÈGES DE DÉSAUGIERS XXXYU 

L'Honnête Cosaque ou croyez cela et buvei de Veau, vaa- 
deTilleparM. Désaagiers, 1814. 

Les Deux Voisines ou les prêtés rendus, comédie en un acte 
enYers, par MM. Désaugiers et Gentil, représentée pour 
la première fois sur le Théâtre Français, le 4 février 1815. 

Le Singe voleur ou Jocrisse victime, imitation burlesque 
de la Pie voleuse, en un acte, mêlée de couplets, par 
MM. Désaugiers et Merle, représentée pour la première 
fois à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 30 mai 1815. 

Le Retour des lys, à propos en un acte, et en vaudevilles, 
à ToccasioD de l'entrée de S. M. Louis XVIII à Paris, 
par MM. Désaugiers et Gentil (juillet 1815). 

Le Bouquet du roi ou le marché aux fleurs, à propos en 
un acte, mêlé de vaudevilles, par MM. Désaugiers 
et Gentil, représenté pour la première fois à Paris, sur le 
théâtre des Variétés, le 23 août 1815. 

Je fais mes farces, folie en un acte, mêlée de couplets, 
par MM. Désaugiers, Gentil et Brazier, représentée pour 
la première fois à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 
4 septembre 1815. 

Le Vawieville en vendanges, petit à-propos villageois eu 
UQ acte, mêlé de couplets, par MM. Désaugiers, Moreau 
el Gentil, représenté sur le théâtre du Vaudeville, le 
30 septembre 1815. 

Trois pour une ou les absents nont pas toujours tort, 
comédie-vaudeville en un acte, par MM. Désaugiers et 
Barrière, représentée à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, 
le 23 décembre 1815. 

Les Visites bourgeoises ou le dehors et le dedans, petite 
esquisse d'un grand tableau, un acte mêlé de couplets, 
par MM. Désaugiers, Moreau et Gentil. Représenté à 
Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 1" janvier 1816. 



XXXYIII LISTE DES PIEGES DE DÉSAUGIERS 

Chacun son tour ou l'Écho de Paris, Divertissement 
villageois en vaudevilles, représenté à l'Odéon, en présence 
de Sa Majesté et de toute la famille royale, le 21 février 
1816, par MM. Désaugiers, fourrier de la 10«» légion ; 
Alissans de Chazet, capitaine de la 10« légion, et Gentil, 
sous-lieutenant de la 10« légion de la garde nationale 
parisienne. 

Impromptu composé à Toccasion d'une fête par invitation 
donnée ou plutôt rendue à la garde royale par la garde na- 
tionale de Paris. 

Monsieur Sans-Gêne ou l'ami de collège, vaudeville en 
un acte par MM. Désaugiers et Gentil, représenté pour la 
première fois, à Paris, sur le théâtre national du Vaude- 
ville, le 13 mai 1816. 

Le dix-sept juin ou V heureuse journée. A.-propos en u:i 
acte, mêlé de vaudevilles, à l'occasion du mariage du 
duc de Berry, représenté sur le théâtre de la cour, le 
28 juin 1816, par MMi Désaugiers et Gentil, officiers de la 
10® légion de la garde-nationale de Paris.f 

La Petite Coquette y comédie- vaudeville en un acte, par 
MM. Désaugiers et Gentil, représentée à Paris, sur le 
théâtre du Vaudeville, le 22 janvier 1817. 

Le Prince en goguette ou la faute et la leçon, comédie en 
deux actes et en prose, mêlée de couplets, par MM. Bouilly 
et Désaugiers, représentée sur le théâtre du Vaudeville 
le 21 avril 1817. 

Tous les vaudevilles ou chacun chez soi, à-propos en un 
acte, par MM. Désaugiers, Eugène Scribe et Delestre 
Poirson. Représenté à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, 
le 16 août 1817. 

Paris à Pékin ou la clochette de VOpéra Comique^ parade- 
féerie-folie en un acte et en vaudevilles, par MM. Désau- 
giers, Dartois et **% représentée pour la première fois 
sur le théâtre du Vaudeville, le 27 novembre 1817. 



USTE DES PIÈCES DE DÉSAU6IERS XXXIX 

Les deux Valentin ou les nouveaux Ménechmes^ corné- 
die-Taadeville en un acte, par MM. Désangiers et Gentil, 
représentée pour la première fois, sar le théâtre da Yaa- 
deville, le 20 juillet i818. 

La Statue de Henri IV ou la fêle du Pont-Neuf, tableau 
grivois en an acte, par MM. Désaugiers, Gentil, Joseph 
Pain et Chazet, représenté pour la première fois à Paris, 
sur le théâtre du VaudeyiHe, le 24 août 4818. 

Le Magasin de chaperons au rOpéra comique vengé, 
folie-féerie' parodie en un acte, de MM. Désaugiers, 
Dortois et "*, représentée pour la première fois à Paris, 
sur le théâtre du YaudcTille, le samedi 5 septembre 1818. 

Le jeune Werther ou les grandes passions, vandeTille 
en un acte par MM. Désaugiers et Gentil, représenté'pour 
la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Porte-&iint- 
Martin, le 19 janvier 1819. 

Le Château de mon onde ou le mari par hasard, comédie 
en un acte, mêlée de Tauderilles, par MM. Désaugiers et 
Armand, représentée pour la première fois à Paris, sur 
lo Ihéâlre du Vaudeville, le 15 mai 1819. 

JJn Dimanche à Passy ou M, Partout, tableau vaudeville 
en un acte, par MM. Désaugiers et Léger, représenté à 
Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 4 août 4819. 

Les Petites Danaides ou quatre-ving-dix-neuf vietimeSf 
imitation burlesco-tragi-comi-diabolico-féerie de l'opéra 
des Danaides, mêlée de vaudevilles, danses, etc., par 
M. Gentil. Représentée pour la première fois, à Paris, sur 
le théâtre de la Porte- Saint-Martin, le 44 décembre 4849. 

Un diner à Pantin ou V amphitryon à la diète, tableau 
vaudeville en un acte par MM. Désangiers, Gersin et 
Gentil, représenté à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 
3 juillet 4820. 



XL LISTE DES PIÈGES DE DÉSÀUOIERS 

L'Homme aux précautiom, comédie en cinq actes en 
vers, par M. Désaugiers, représentée pour la première 
fois sur le théâtre de l'Odéon, le 5 septembre 1820. 

Scènes en l'honneur de la naissance de Monseigneur le 
duc de Bord^awa?, et jouées sur le théâtre du Vaudeville, à 
la suite de la pièce des Deux Valentinf le soir même de 
la naissance du prince, par MM. Désaugiers et Gentil 
(29 septembre 1820). 

Le Berceau du prince ou les dames de Bordeaux, A- 
propos vaudeville, en un acte par MM. Désaugiers, Gentil 
et Brazier, représenté à Paris, sur le théâtre du Vaude- 
ville, le 13 octobre 1820. 

Les Ètrennes du Vaudeville ou la pièce impromptu^ folie- 
parade en un acte, mêlée de couplets, par MM. Désaugiers, 
Gentil et Francis, représentée pour la première fois, sur 
le théâtre du Vaudeville, le !•' janvier 1821. 

La Petite Provence ou un coin des Tuileries ^ tableau 
bourgeois vaudeville, en un acte, par MM. Désaugiers, et 
Gentil, représenté à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, 
le 8 octobre 1821. 

VadeboncoBur ou le retour au village, vaudeville en un 
acte, par MM. Désaugiers et Gentil, représenté à Paris, 
sur le théâtre du Vaudeville, le 16 avril 1822. 

La Parisienne en Espagne, comédie-vaudeville en un 
acte, tirée d'un conte de La Fontaine, par MM. Désaugiers 
et Xavier, représentée à Paris (théâtre du Vaudeville), le 
12 septembre 1822. 

Un coin du tableau, àrprop.os-vaudeville en un acte, à 
l'occasion de la fête du roi, par MM. Désaugiers, Letour- 
nel et Auguste de Gourchant, 1822. 

M. Oculiou la cataracte, imitation burlesque de Valérie, 



LISTE DES PIÈCES DE DÉSÀU6IERS XLI 

par MM. Désaugierset Adolphe, représentée à Paris, sur le 
théâtre des Variétés, le 29 janvier 1823. 

La ÎAmieme sourde ou les deux portefaix^ yaaderille 
féerie, en un acte, par MM. Benjamin, Hubert et Désaugiers, 
représenté à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 20 
mars 1823. 

Les Couturières ou le cinquième au-dessus de Ventresoly 
tableau-Taudeville, en un acte par MM. Désaugiers, Saint- 
Laurent, et***, représenté à Paris, sur le théâtre des 
Variétés, le 41 novembre 1823. 

Les Maris sans femmes ou une heure de patemUéy vaude- 
ville en un acte, par MM. Désaugiers et Gentil, représenté 
pour la première fois à Paris,sur le théâtre du Vaudeville, 
le 26 novembre 4823. 

La Route de Bordeaux, à-propos en un acte, en vers 
libres (à Toccasion du retour de S. A. R, le duc d'Angou- 
lèrae), par MM. Désaugiers, Gentil, et Gersin, représenté 
à Paris, sur le Théâtre Français, le 40 décembre 1823, 

Plus de PyrénéaSy à-propos-vaudeville, en un acte par 
MM. Désaugiers et Gentil, représenté à Paris, sur le 
théâtre du Vaudeville, le 46 décembre 4823. 

Pinson père de famille ou la suite de Je fais mes farces, 
folie-vaudeville, en un acte, par MM. Désaugiers, Saint- 
Laurent, et *•*, représenté à Paris, sur le théâtre des 
Variétés, le 6 mars 1824. 

Le Pied de nez ou Felime et Tangut, vauderille-féerie en 
six actes, par MM. Désaugiers et Villiers, représenté à 
Paris, sur le théâtre du vaudeville, le 5 avril 4824. 

La Porte secrète, comédie-vaudeville, en un acte, par 
3UI. Désaugiers et Bayard, représentée pour la première 
fois à Paris, sur le théâtre de S. A. R. Madame, duchesse 
de Berry, le 7 mai 4825. 



XLII LISTE DBS PIÈGES DE Dl^SAUGIERS 

L'Intendant et le garde chasse, vaudeville par MM. Dé- 
saugiers et Théodore Anne, musique de M. Blangini, 
représenté au palais des Tuileries par les comédiens ordi- 
naires de S. Â. R. Madame la duchesse de Berry. 

Fenêtres à louer ou les deux propriétaires, vaudeville en 
un acte (à Toccasion du sacre de S. M. Charles X), par 
MM. Désaugiers et Gentil, représenté à Paris sur, le théâtre 
de S. A. R. Madame, le 6 juin 1825. 

Le Vieillard d'Ivry ou 1590 et 1825, vaudeville en deux 
tableaux (à l'occasion du sacre de S. M. Charles X), par 
MM. Désaugiers, Merle, et Ferdinand, représenté à Paris 
sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 7 juin 1825. 

Van 1825 ou la Saint-Charles au village, vaudeville en 
un acte (à Toccasion de la fête de S. M. Charles X), par 
M. Désaugiers, représenté à Paris sur le théâtre de 
S. A. R. Madame, le 4 novembre 1825. 

Le Marchand de parapluies ou la noce à la guinguette, 
comédie grivoise en un acte, môlée de couplets, par 
MM. Désaugiers, La Fontaine et Emile Vanderbuch, 
représentée pour la première foi? à Paris, sur le théâtre 
du Vaudeville, le 5 décembre 1825. 

Le Prologue impromptu ou les acteurs en retard, à-propos 
en un acte et en vaudevilles, par MM. Désaugiers, Las- 
sagne et Rousseau, représenté à Paris sur le théâtre du 
Vaudeville, le 23 septembre 1826. 

Le Voisin ou faisons nos affaires nous-mêmes, comédie- 
vaudeville en un acte par MM. Désaugiers, Gersin et 
Gabriel, représentée pour la première fois, sur le théâtre 
du Vaudeville, à Paris, le 3 octobre 1826. 

Les Deux Héritages ou encore un normand, comédie-vau- 
deville, en un acte, par MM. Désaugiers et Simonnin, 
représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre 
du Vaudeville, le 12 février 1827. 



USTE DES PIÈGES DE DÉSâUGIERS ILII 

Brazicr cite une petite pièce de la première période : 
les Deux Bécotes, que nous n'avons pas reaconlréedaus nos 
recherches. Ulle de la Mégalanthropogénésie n'est pas sur 
cette liste; nous avons dit pourquoi dans Tiatroduction. 

Le présent volume comprend sept pièces : 

if. Vautour; 

Cadet Roussel esturgeon ; 

Le Biner de Madelon ; 

L'Hôtel garni; 

Je fais mes farces; 

Monsieur Sans-Géne ; 

Les Petites Danaides, 

Nous aurions voulu donner une des pièces dont 
M. DûmoUet est le héros, mais tout bien considéré, il 
nous semble que ces pièces devraient être publiées 
•nsemble, et nous remettons la chose à une autre fois, 

L.M. 



TABLE DES MATIÈRES 



Introduction i 

M. Vautour ou le propriétaire sous le scellé • 1 

Cadet- Roussel esturgeon 47 

Le diner de Madelon ou le bourgeois du Marais 93 

L'hôtel garni ou la leçon singulière i4l 

Je fais mes farces 199 

Monsieur Sans-Gène ou l'ami de collège 247 

Les Petites Danaïdes ou quatre-vingt-dix-neuf victimes. 301 



M. VAUTOUR 



ou 



LE PROPRIÉTAIRE SOUS LE SCELLÉ 

VAUDEVILLE EN UN ACTE 

lUpréserUé pour la premièn^e fois, à Faris, sur le théâtre 
Moniansier, le 24 prairial, an id (13 juin i805.) 



PERSONNAGES 



M. VAUTOUR, marchand de tabac^ 
propriétaire M. Brunkt. 

SAINT-RëMY, jeune musicien, lo- 
cataire de M. Vautour M. Aubertin. 

VIGTORINE, sœur de Saint-Remy. M«« Mkngoui. 

JEANNETTE, jeune laitière. . . M"* Ga&oldœ. 

DIAPAZON, luthier, accordeur et 
sourd M. JoLT. 

SURÊNE, marchand de vin. . . M. Vauxdor*. 

UN HUISSIER M. Hugot. 

Deux Retors. 



La scène est & Paris, dans la maison de M. Vantoor, 
uu cinquième étage. 



M. VAUTOUR 

VAUDEVILLE EN UN ACTE 



Le théâtre représente une chunbre très simplement meu- 
blée ; on voit un buffet et un secrétaire, une bibliothèque, 
à la gauche du public ; un piano ou une table, à droite. 
La bibliothèque est à grillage; derrière est un rideau Tert. 



SCÈNE PREMIÈRE 
SAINT-REMY, VICTORINK, 

(Saint-Remy travaille à la table, et Vietorine s'occupa an c6té oppoié). 
SAINT-BEMT, fredoonant. 

Motif délicieux! 

VICTORWE. 

Encore un terme échu, et pas un sou i>our payer ? 

SAINT-REMT, fredoonant 

Gomme c'est gai I 

VICTOMMB. 

Quel embarras f 

SAnrr-RBIIT, écrÎTant, 

Un soupir... 

VICTORIIfB. 

M. Vautour va monter dans la minute... 

SAINT*RKMT« 

Entrée du haut-bois. 



4 MONSIEUR VAUTOUR 

VICTORIMB. 

Il exigera son argent. 

SALNT-REUY. 

Il faudra chanter ici. 

VICTORIXE. 

Il criera, tempêtera. 

SAIXT-RKMY. 

Quinte superflue. 

YICTORINE. 

Et finira par nous mettre à la porte. 

SAINT-REHY. 

Une fugue et j'y suis... Tiens, ma sœur, écoute... 

YICTO&INE. 

Eh 1 bon dieu, mon frère, il s'agit bien de musique 
à présent. 

Air : de la Cinquième édition. 

On admire Totre talent ; 
Dans tous les genres il éclate : 
Vous composez très joliment 
La symphonie et la sonate. 
Par le chant tous savez briller, 
Votre méthode est toujours sûre ; 
Mais quand il 8*agit de payer» 
Vous n'êtes jamais en mesure. 

SAINT-REUY. 

Payer ! eb ! qui donc encore? 

VICTORINK. 

Mais tout le monde... d'abord le propriétaire... 

SAINT -REMY. 

M. Vautour?... il ne m'inquiète plus... j'ai loué 
ailleurs. 



SCÈNE PREMIÈRE 5 

VICTORINE, 

Raison de plus... 

SALNT-REMT. 

Pour déménager, et c'est ce que je vais faire. 

VICTORINB. 

S'il le permet : d'ailleurs, ton luthier, ton cordon- 
nier, ton tailleur, ton marchand de vin, ton porteur 

d'eau... 

PAINT-RKMY. 

£st-ce que tout cela n'est pas encore liquidé? 

VICTORINE. 

Avec quoi? 

SA1NT-REMT. 

Mais, ma chère amie, ne t'ai-je pas donné de l'ar 
gent avant-hier ? 

VICTORINB. 

Rien du tout. 

SAINT-REMY. 

Qu'en as-tu fait? car, enûn, je ne sais pas où il 



VICTORLNE. 

QueUe tête ! 

SAINT-REMY. 

Tiens, ma petite sœur, je vois qu'à moins d'une 
réforme dans nos dépenses... 

VICTORLXE. 

Ah 1 je savais bien que tu en viendrais là. 

8AINT-RBHY. 

Air : Tenez, moi, je suis un bonhomme, 

Dans notre nouveau domicile, 
Je veux d'abord, et pour raisoD, 



6 MONSIEUR VAUTOUR 

De tout ce qui m'est mutile, 
Débarrasser notre maison : 
Ma bibliothèque me gène ; 
Dès aujourd'hui je vends Boileau, * 
Je- me défais de La Fontaine, 
Et supprime le porteur d'eau. 

VICTOR INK. 

Le porteur d'eau I 

SAINT-REMY. 

C'est du luxe. 

ncTORiNr. 
Renvoie plutôt la laitière. 

SÀINT-BESir. 

Et tes déjeuners, ma sœur? 

VICTORINE. 

Ils t'intéressent moins que celle qui me les apporte. 

SAINT-REUY. 

Jeannette ? 

VICTORINE. 

EUe est si jolie t 

SAINT-REM y. 

Et si bonne ! 

VICTORINE. 

J'ai cru m'apercevoir qu'elle avait du plaisir à mon- 
ter nos cinq étages. 

SAINT-REMY. 

Am : Lue chantait dans la prairie. 

Au point du jour, sa voix m'éveille, 

Et j*aime le Joli refrain 

Que sa bouche fraîche et vermeille 

Fait entendre dès le matin. 

Mon cœur retient sa chansonnette, 

Et galment, jusqu'au lendemain. 



SCÈNE n 7 

Sans le youIoît, moi, je répète 

Le refrain {bis) que chantait Jeannette. 

VICTORINB. 

Ah! je ne suis plus surprise, si tu manques si sou. 
yent tes écolières le matin. 

SAINT-REMY. ^ 

Non; mais c'est qu'il est étonnant qu'une petite 
villageoise ait la Yoix aussi juste. 



SCÈNE II 

SAINT-REMY, VIGTORINE, JEANNETTE. 

JEANNETTI, avec un pot aa lait et un petit paniflr d'emU fruf . 

Air : Voiià, voilà la petite laitière. 

Voilà, yoii& la petite laitière, (Ins.) 
Atbc son petit pot an lait. 
J*ai votre déjeûner tont prêt, 
Ce n*est pas trop tarder, j'espère ; 
Mais, moi, jo^veux qne mes amis 
Soient toujours les premiers servis. 
Voilà, Yoità, etc. 
(Elle dépose le déjeuner de Victorine.) 

SAINT-REMY. 

Toujours gaie ? 

JEANNETTE. 

Je n'ai pas de chagrin. 

TICTORÏNE. 

Vous êtes bien heureuse. 

SAINT-aEMY, bas à sa sorar 

Paix donc, ma sœur. 



8 MONSIEUR VAUTOUR 

JEàNNCTTB. 

Est-ce que vous auriez... 

SAINT-REM Y. 

Non, rien; les embarras d'un déménagement... On 
a tant de meubles. 

VICTORINE. 

Et un propriétaire à payer. 

JEANNETTE. 

Il vous tourmente encore, ce vilain Vautour ? 

VICTORINE. 

Nous Tattendons ce matin... 

SAINT-REMT 

Et de pied ferme. 

JEANNETTE, i pW. 

Je vois ce que c'est. 

VICTORINE. 

A propos, ma petite Jeannette, nous vous devons 
bien de l'argent aussi. 

JE.\NNETTE. 

Oh ! que ça ne vous inquiète pas; je ne suis pas un 
Vautour, moi. Je sais que votre état est un petit brin 
chanceux; parlez-moi du mien. 

Air : Aux montagnes de la Savoie, 

Gatmeot je pars de mon village, 
D'avaDce comptant mes profits ; 
Je suis au bout de mon voyage, 
Que Ton dort encore à Paris. 
Et J*y gagne plus que Ton ne pense, 
Avec mes œufs, mon lait, mon àoe et respérance. 

SAINT-REMY. 

Le joli petit équipage ! 



SCËKB n 

Plus d^une fois, sur mon passage, 
J'ai vu s'empresser les amants, 
Ds parlent tous de mariage, 
Mais je réponds à ces galants : 
Messieurs, gardez votre constance, 
Je garderai mon lait, mon âne et l'espérance. 

VICTORINE. 

Vous ne voulez donc pas vous marier ? 



Quand on veut entrer en ménage, 
Pins d'un parti s'offre et nous plaît ; 
Mais moi, je suis prudente et sage, 
Avant tout, je veux voir complet, 
Le trésor que, dès mon enfance. 
Ont commencé mon lait, mon àne et l'espérance. 

SA1?ÎT-RESIY. 

£tle petit trésorn'est pas encore complet? 

JE.VXNETTE. ^ 

A peu près- 

VICTORINE. 

Et nous avons déjà quelqu'un en vue? 

JEANNETTE, regardant au ' cartel de Saint-Remy. 

A peu près. 

SAINT-REMY, à part. 

Je crois qu'elle m'a regardé. 

(On entend sonner hait beores.) 
VICTOniNE. 

Ahl mon dieu I... voilà l'heure de votre jeune éco- 
lière. 

JEANNETTE, vivement. 

Une jeune écolière t 



10 MONSIEUR VAUTOUR 

SAINT-RKIIY. 

De huit ans. 

JEAN?<ETTE. 

Ah f tant mieux ! 

viCTORlNE, à son frère. 

Allons, va donc ! va donc t 

SAINT-REMY. 

Adieu, Jeannette. 

JEANiNETTE. 

Bien votre servante, M. Saint-Remy. 

SAINT-REMY. 

Ah ça 1 ma sœur, si M. Vautour monte, pendant 
mon absence, reçois-le de manière... 

VICTOaiNB. 

Tu en parles à ton aise. 

SAINT-REMY. 

Ce maudit marchand de tabac me guette de sa bou- 
tique, et attend toujours, pour monter, que je sois 
descendu. Adieu, Jeannette. (A part.) Elle est char- 
mante. 



SCÈNE III 
VIGTORINE, JEANNETTE. 

JEANNETTE. 

Mais, ne m'avez-vous pas dit que ce méchant 
homme osait vous faire la cour ? 

VIGTORINE. 

Gomment donc I depuis trois mois, il ne me laisse 
pas un moment de repos. 



SCÈNE III li 

JEANNETTE. 

Jolie manière de se faire aimer ! 

VICTORTNB. 

Ses prétentions me feraient rire, si ses menaces ne 
me faisaient trembler. 

JEANNETTE. 

Vous lui devez donc beaucoup? 

VICTORINK. 

Trois termes, cent écus. 

JEANNETTE. 

Cent écus t... c'est une somme. 

YICrORINB. 

Il y a aussi un peu de la faute de mon frère. 

JEANNETTE. 

Mais pourquoi ne se marie-t-il pas ? 

Air : du vaudeville de Claudine. 

Il n'est que le mariage, 
Pour réformer un garçon, 
Les petits soins du ménage 
Le rendent k la raison ; 
Le garçon le plus honnête 
N'est jamais qu'an étourdi ; 
Mais c'est toujours à sa tôte 
Qu'on reconnaît un mari. 

(On cnte-d étorniier.) 

VICTORINE. 

Onétemue... 

JEANNETTE. 

C'est le marchand de tabac. 

TICTORINR. 

M. Vautour I 



12 MONSIEUR VAmr01}R 

JEANNETTE. 

Da courage. 

SCÈNE IV 

Les Précédents, M. VAUTOUR. 

VICTORINE) à M. Vautour qui éternue toujours . 

Dieu vous bénisse 1 

VAUTOUB. 

C'est donc pour vous dire, mademoiselle, que nous 
tenons le huit. (Apercevant Jeannette.) Ah ! parbleu, petite 
laitière,, je vous trouve là fort à propos. 

JEANNETTE. 

Et pourquoi donc, Monsieur ? 

VAUTOUR. 

Nous avons quelque chose à démêler ensemble. 

JEANNETTE. 

Ensemble ! 

VAUTOUR. 

C'est donc pour vous dire que je trouve très mau- 
vais que vous fassiez stationner votre charrette et 
votre âne devant ma boutique, tous les matins, de- 
puis six heures jusqu'à onze. 

JEANNETTE. 

Mais, Monsieur, la rue n'est-elle pas libre ? 

VAUTOUR. 

La rue ne l'est pas. Mademoiselle, la rue ne l'est 
pas. Je suis propriétaire jusqu'au ruisseau... Grâce à 
vous, dans la matinée, je ne vends pas une once de 
tabac, pas un cigare ; n'y a-t-il pas de quoi fumer ? 



SCÈNE lY 13 

iEANNETTE. 

Mais OÙ voulez- VOUS que je me place, moi ? 

VAUTOUR. 

Où vous voudrez; mais pas devant ma porte : j'ai 
assez de lait comme ça. 

. VICTORINK et JEANNETTE. 

Le vilain homme ! 

▼AUTOUR. 

Votre diable d'équipage me masque ; on ne saurait 
pas que j'existe, sans mes carottes. C'est donc pour 
Yons dire... 

JEANNETTE. 

Tant pis pour vous, Monsieur, il faut que tout le 
monde vive. 

VAUTOUR. 

La petite fait rébellion, Dieu me pardonne ! 

Air : du vaudeville de t Asthénie. 

De votre charrette, ma foi, 
Il est bien temps que je me plaigne ; 
Pour les gens qui viennent chez moi. 
Elle ent mainteaant ime enseigne. 
Et j*eDtend8 dire chaque jour. 
De la fenêtre, ou je me damne, 
La maison de monsieur Vautour 
Est celle où vous voyez un àne. (6w.) 

JEANNETTE. 

Eh bien! Monsieur, l'âne y restera. 

VAUTOUR. 

Oh I parbleu, je le ferai bien reculer et nous verrons 
lequel sera le plus fort, ou le plus entêté. 

JEANNETTE. 

Eh bien f nous verrons ! Adieu , Mademoiselle 



14 MONSIEUR VAUTOUR 

Victorine. je reviendrai vous voir dans la matinée. 

(Elle abrt.) 

(Pendant cette scène, Victorine a préparé le déjeûner que lui a apporté 

Jeannette.) 



SCÈNE V 

M. VAUTOUR, VICTORINE. 

VAUTOUR. 

Ah ça! mademoiselle, à nous deux maintenant. 
C'est donc pour vous dire que je suis très-las... 

VICTORINB. 

Donnez-vous la peine de vous asseoir. 

VAUTOUR, «'asseyant, 

Non, non, très las de vos étemelles remises ; vous 
n'ignorez pas que le troisième terme est échu aujour- 
d'hui. Or, voici trois quittances que je vous apporte... 
C'est donc pour vous dire... 

VICTORINE. 

Mon cher M. Vautour, encore un peu de patience. 

VAUTOUT. 

De la patience t je n'en ai que trop eu. 

VICTORINE. 

AIR : Mahomet ! ton paradis. 

Tous les efforts que nous avons pu Caire, 
Jusqu'aujourd'hui, sont encore impuissants. 

VAUTOUR. 

J*en suis fâché pour vous, pour votre frère. 
Mais je ne pois attendre plus longtemps. 



SCÈNE V 15 

(Test mal à vous, je vous le dis très ferme, 
D*ètre Tenus ainsi loger chez moi. 
Quand on n'a pas de quoi payer son terme, 
11 faut ayoir une maison à soi. 

YICTORINK. 

Ah ! pardon, Monsieur, j'oubliais... avez-vous dé- 
jeuné? 

VAUTOUR. 

Je n'ai pas le temps de manger, quand j'ai de l'ar- 
gent à recevoir. C'est donc pour vous dire que je n'ai 
faim qu'après ma récolte. 

TICrORINE, ofinnt à U. Vautour des œufs frais sur une assiette. 

Air : Jeunes filles, jeunes garçons. 

Ne refusez pas la moitié 
D*un déjeûner simple et modeste, 
Cette offre, je vous le proteste. 
Vous est faite par Familié. 

•▼AUTOUB. 

Ce doux mot me provoque : 
J*aimerais mieux du bœuf ; 
Mais le régal est neuf. 
Et j*accepte votre œuf 
A la coque. 

VICTOniNK, à part. 

Il s'adoucit. 

VAUTOUR, prenant un œuf, 

(A part.) Qu'elle est intéressante î (ii »e brûic) Un coque- 
tier, je vous en prie. (A part.) Je brûle pour elle. 

VICTORINE, donnant nn coquetier* 

Tenez, Monsieur, 

VAUTOUR. 

Auriez-vous quelques mouillettes ? 



16 


MONSIEUR VAUTOUR 




\ICTORINE. 


En voici. 





TADTOUR, mangeant VœuL 

Qu'il est cruel de traduire par-devant les tribunaux 
ce qu'on aime. 

VICTORINE. 

Ciel 1 quel est donc votre dessein ? 

VAUTOUR. 

C'est donc pour vous dire... 

VICTORINE. 

Quoi donc ? 

VAUTOUR. 

Ce que vous venez d'entendre. 

VICTORINE. 

Voup pourriez?... 

VAUTOUR. 

Ingrate! c'est vous qui l'aurez voulu. 

VICTORINfS. 

Attendez le retour de mon.frère... peut-être... 

VAUTOUR. 

Ahl bien oui, votre frère ! il fait bon lui demander 
de l'argent... pour qu'il me casse, comme au terme 
de Pâques, quelque instrument sur les épaules. J'ai 
encore la marque de ses flûtes dans les jambes. 

VICTORINE, 

Je voudrais pouvoir vous dédommager. 

VAUTOUR. 

Il ne tient qu'à vous, veuillez-le. 

VICTORINE. 

En vous aimant, n'est ce pas? 



SCÈNE VI 17 

VAUTOUR. 

C'est donc pour vous dire... Et d'ailleurs, n'est-ce 
pan, en quelque sorte, votre non-paiement qui a sus- 
cité ma passion? 

VICTOEINE. 

Votre passion ? 

VAUTOUR. 

Am : du vaudeville de M. Guillaume. 

De mois en mois, de semaine en semaine, 
Je revenais demaDder mon argent ; 
Mais je montais, tout d*Dne haleine, 

Vos cinq étages vainement. 
A chaque marche, un soupir de mon àme 

Trahissait les feux concentrés. 
Et c*est ainsi que ma timide flamme 
8'allnma par degrés. 

VICTOBLXB. 

Oh t mon Dieu ! 

VAUTOUR. 

Enfin, Mademoiselle, c'est une fermentation, une 
irritation, une explosion, un volcan qui tombe à vos 

pieds. (U tombe aux genoat de Victorine.) 



SCÈNE VI 
SAINT-REMY, VICTORINE, M. VAUTOUR. 



SAINT-REMY, haut. 

Que vois-je I 

(M. Vavbnir se relère tabitement et prend une prise de tabac, affeelant 
un grand sang-froid.) 



18 MONSIEUR VAUTOUR 

VICTORINE. 

Mon frère !... Laissons-les aux prises. 

(Elle fait on ngoa à soa frère, et sort.) 



SCÈNE VU 
SAINT-REMY, M. VAUTOUR. 

SAINT-REMT. 

Profiter de mon absence pour chercher à séduire 
ma sœur!., je ne sais qui me tient... 

VAUTOUR, présentant la tabatière à Saint- Remy, en tremblant. 

Monsieur en use-t-il ? 

SAINT-REHY, lui necouant le bras et renrersant le tabac. 

Malheureux 1 

VAUTOUR. 

Monsieur, mon tabac... 

SAINT-REMT. 

C'est une horreur ! 

VAUTOUR 

C'est du Macouba f ... 

SAINT'RBMY. 

Une infamie ! 

VAUTOUR. 

A la rose. 

SAINT-REMY, lui secouant toajonrs la main. 

Vil suborneur ! 

VAUTOUR. 

Vous me faites trembler, Monsieur. 



SCÈNE VU 19 

SAINT-HBHY. 

Que faisiez-Yous aux genoux de ma sœur? 

VAUTOUR. 

Je demandais le quartier échu. 

SAINT-REHT. 

Point de quartier. 

VAUTOUR. 

Mais, Monsieur, vous m'en devez trois. 

SAIXT-REMT. 

Avoir des prétentions sur ma sœur, un misérable 

débitant de tabac ! (Le poussant loin de loi atec force.) 
VAUTOUR. 

Eh ! parbleu, si je suis un>débitant, vous êtes mon 
débiteur. 

SAINT-REMY. 

On vous paiera, faquin. 

VAUTOUR, aTechumenr. 

C'est donc pour vous dire... 

SA1NT-REMT. 

Prétendre s'allier à la sœur d'un artiste I 

VAUTOUR. 

Mon état vaut bien le vôtre. 

SAmT-RIMT. 

Un homme sans réputation. 

VAUTOUR. 

Sans réputation? moi, qui fait la barbe à la Civette; 
demandez plutôt. 

AIR : J'ai du bon tabac dans ma tabatière, 

J*ai tant de tabacs 
Que dans cette rae. 



20 MONSIEUR VAUVOUR 

Caiacan éternae 

A plus de cent pas. 
J^en ai du boa et du râpé, 
J'en ai du sec et du trempé. 

J*ai tant de tabacs 

Que dans cette rue 

Chacun éternae 

A pluâ de cent pas. 

SAWT-REICY. 

Beau mérite de faire éternuer tout Paris. 

VAUTOUR. 

Air : des Fleurettes, 

Je chasse l'humeur noire, 

J'entretiens la santé, 

J'éveille la mémoire. 

J'excite la gaité. 
Tout doit m'èlre enfin propice, 
Puisque toujours, malgré soi. 
On dit, en entrant chei moi : 

« Dieu vous bénisse ! » 

SAÎNT-REMY. 

Eh bieni Monsieur, Dieu vous bénisse! mais sortez 
de chez moi. 

VAOTOUIl. 

Au moins, fixez-moi une époque pour le paiement 
de mon dû. 

SAINT-REMY. 

Ton dû I 

Air : Tout le long de la rivière. 

Paire payer quatre cents francs 
Une chambre ouverte à tous vents ; 
Où, tout l'été, le soleil donne ; 
Où, tout rhiver, mon corps frissonne; 



SCÈNE YII 21 

Où j*entend8 des milliers de chats 

Grimper, trotter après les rats, 
Et miauler faux, pendant la nuit entière, 
Tout le long, le long, le long de la goutière. 
Tout le long, le long de la gouttière. 

VAUTOU:^. 

Ma foi, Monsieur, les chats qui sont sur les toits ne 
sont pas sous ma responsabilité. 

SAINT-REMY. 

Au reste, je ne m'en plaindrai pas demain. 

VAUTOOR. 

Comment donc? Est-ce que vous auriez l'intention 
de tuer ces innocents? 

SAWT-HEMY. 

Ehl non, Monsieur, si j'avais une bête à tuer, je 
sais par qui je commencerais. 

VAOTOOH, recalant. 

Eh ! par qui, s'il vous plaît? 

SAINT-REMY. 

Allons, point de fanfaronnade. 

VAUTOUR . 

Dam! c'est que... 

SAINT-RBHY. 

C'est que... c'est que... 

Air : Décacheter sur ma porte. 

Redescends dans ta boutique 
Ou crains que je ne réplique, 
Avec cet instrument, 

(Il prend une clarinette). 
Par un petit accompagnement. 
VAUTOUR, »e retirant. 

Je n'aime pas la musique. 



22 MONSIEUR YAUTOUR 

C'est donc pour vous dire... (lise saure.) 

SCÈNE VIII 
SAINT-REM Y, seul. 

(Même air,) 

Il est enfin à la porte. 
Et je lai traité de sorte... 
(IL entend du bruit.) 

Ici n'entends-je pas 
D^autres créanciers porter leur pas ! 
Que le diable les emporte I 

C'est mon marchand de vin, Surône, et mon luthier, 
Diapazon. 

SCÈNE IX 
SAINT-REMY, SURÊNE, DIAPAZON, un comct à 

l'oreille. 
SURÊNE ET DIAPAZON. 

Air : Contredanse des petits pâtés. 

Un bruit Tient de nous effrayer. 
Vous quittez, dit-on, ce quartier; 
Monsieur, n'allez pas oublier 
Qu'il faut, avant tout, nous payer. 

surAnb. 
Vous connaissez Surène, 
Dont le vin est si bon ? 



SCÈNE IX 23 

DIAPAZONy >0D cornet à roreille. 

Vous deyinez sans peioe 
Ce que veut Diapazon ? 

8A»T.-RBMY. 

Je suis un honnête bomme. 

SURÊNB. 

Je ne vous dis pas non, 
Mais il me faut ma somme. 

DIAPAZOlf. 

Je n'entends pas raison, 

SURâlIB ET DUPAZON. 

Veuillez donc nouit solder ici 
Le petit compte que voici. 
Nous serions toujours dupes si 
Nous n'en agissions pas ainsi. 

SAINT-REMY. 

Ma foi, Yous me prenez là dans iin mauvais 

moment. 

SURâlŒ. 

Vous ne nous avertissez jamais des bons. 

SAINT-REMY. 

A combien cela se monte-t-il, car je Tai oublié? 

SURÀNB. 

Noos ayons nos mémoires. 

SAIKT-REHY, regaidant la mémoire. 

Deax cents fîrancst C'est une misère. 

8DRÊNK. 

Ëhbien! Monsieur, payez-moi ma misère. 

SAIMT-REHT. 

Et vous, monsieur Diapazon. < 



24 




MONSIEUR VAUTOUR 

DIAPAZON. 


Plaît-il? 




SAINT-REMY haut. 


Combien 


vous 


dois-je? 

DIAPAZOV. . 



Rien, rien, Monsieur. 11 me faut de Targent tout de 
suite. 

SAINT-REMY. 

Combien vous dois-je? 

DIAPAZON. 

Aht ah! cent francs, Monsieur. 

SAINT-REMY. 

Cent francs! 

DIAPAZON. 

Il y a plusieurs articles, permettez. 

Air : Si PauHne est dans rindigence. 

Pour le complet raccomiuodage 
D*QD clavecin tout démonté ; 
Puis ensuite pour Taccordage 
D'une harpe et d'un vieux forte ; 
Pour avoir poli deux cymbales» 
Remis un anche & trois bassons, 
Gratté la peau de six timbales, 
Et rendu Tàme à cinq violon?. 

SLfRÊNE, tendant la main. 

Ah! ça, Monsieur, et ma misère? 

SAJNT-REMY, à Diapason. 

Voilà d'abord un article que je ne payerai pas... 

DIAPAZON. 

Vous dites que vous ne payerez pas? 



SCÈNE IX 25 

SAINT-BEXY. 

L'article du basson. 

DIAPAZON. ^ 

Âh! j'entends... £t pourquoi cela? 

SAIRT-nBllY. 

Air : du vaudeville du Mameluck, 

C'est à mon propriétaire 
Qu'il faudra vous adresser ; 
Ce basson, dans ma colère, 
Sur lui s'est allé casser. 
Faites-Tous payer d'un drôle 
Qui s'emporte à tout propos ; 
Ce qu'a brisé son épaule 
Doit retomber sur sou dos. 

HVRÉ^'E. 

Ah! ça, Monsieur, mon vin n'entre pas, dans le 



SAINT*BEUY. 

Allez au diable, vous et votre vin... que j'ai bu. 

SUKÊ.NE. 

Air : du Pas Redoublé, 

£ât-ce donc en haussant la vois, 

Que vous payez vos dettes ? 
Avec vous, depuis quinze mois, 

J'en suis pour mes feuillettes ; 
Mais on saum bien, à la fin. 

Monsieur le bon apôtre. 
Mettre de l'eau dans votre vin. 

SAINT-RE3IY. 

Vous n'en faites jamais d'autre. 

DIAPAZON. 

Et moi. Monsieur, n'ai je pas cent fois dans l'année 

2 



26 MONSIEUR VAUTOUR 

accordé voél pianos, accordé vos harpes, accordé vos 
épinettes. 

Air : Dans la vigne à Claudine, 

A la fin je me lasse 
D'attendre si longtemps. 

SAniT-RBMT. 

Accordez-moi de grAce, 
Encore quelque temps. 

DUPAZON 

Jamais je ne compose ; 
Point de temps. 

SAirrr-aBMT. 

En ce cas, 
C'est donc la seule chose 
Que vous m'accordiez pas. 

DIAPAZON. 

Il ne s'agit pas ici de sornettes. 

SURÊNE. 

Nous voulons de l'argent. 

SAINT-REMT, les prenant tous Les dent par la main. 

Eh I hien, mes amis, tenez, point de bruit. Si vous 
n'êtes point payés dans une heure, vous ne le serez 
jamais je vous en donne ma parole. 

SCRtal. 

Air : J'onsuncuré patriote. 

Votre parole est fort bonne ; 
Mais n'est pas argent comptant. 

DIAPAZOlf. 

A crier, je m*époumone, 
Et sors toujours mécontent. 



SCÈNE X 27 



SURtoB. 

Si de TOUS je ii*ai raison, 
Sar6ne y perdra son nom. 



En prison, 

Diapazon 

Vous fera changer de ton, 

Oui, Yous fera changer de ton. 

ENSEMBLE. 

SURftNB. 

La prison, 

La prison 

Yous fera changer de ton, 

Our, vous fera changer de ton. 

DIAPAZON. 

En prison, 

Diapazon 

Vous fera changer de ton. 

Oui, TOUS fera changer de ton. 



SBÈNE X 

SAINT-REMY, VIGTORINE. 

VICTORINE, accourant. 

Qn'ai-je entendu, mon firère; ils te menacent. 

SAlNT-REMY. 

De rien, ma sœur, de la prison. 

YICTORINB. 

Us sont gens à t'y envoyer. Et comment sortir 
le là? 



28 MONSIEUR VAUTOUR 

SAINT-BEXT. 

En travaillant. Je ferai quelqu'ouverture. Mais je 
n'y suis pas encore. 

YICTOniMK. 

Que comptes- tu-donc faire? 

SAINT-BEMY. 

Payer. 

VICTORmE. 

Avec quoi? 

SAINT-REMY. 

N'ai-je pas encore quelques livres. 

VICTORINE. 

Où donc? dans ta bibliothèque; il n'y reste pas seu- 
lement de tablettes. 

SALXT-REMT. 

J'ai des instruments, dés tableaux... Quant à Dia- 
pazon, il a plus d'une corde à son arc, il attendra : 
mais pour Surêne. 

Air : Aussitôt que la lumière. 

Il faut qae je déménage ; 
Et j'ai, gr&ces au destin, 
Pour échapper an naufrage, 
Vh. délage du Ponssln. 
A mon maudit sourd j'adjuge 
Cor, trombonne et tambourin. 
Et mon tableau du déluge 
Payera moii marchand de vin. 

VICTORINE. 

Mais si le produit ne suffisait pas, je ne vois plus 
que mon portrait... 

SANT-REMY. 

Ton portrait? 



SCÈNE XI 29 

VICTORINE. 

C'est l'ouvrage d'un artiste distingué. 

SAINT-RBUr. 

Mille fois en prison plutôt... 

Air : Que ta porte, ô ma tendre amie ! 

Quand d'une sœur intéressante 
Ce tableau m*offre tous les traits, 
Peux-tu croire que je consente 
A m'en séparer pour jamais I 
De certains esprits mercenaires, 
Les vils calculs me font horreur, 
Joseph fut Tendu par ses frères, 
Mais moi, je yeux garder ma sœur. 

VICTORINE. 

Elle n'a pas envie de te quitter. 

'SAINT-REMT, décrochant le tableau da Déluge, prenant «[oélqiue liTret 
dans le bas de la biblLolhèqae, et sa clarinette sur le piano. 

Air : Au son du fifre et du tambour. 

Allons, du sort tristes victimes ; 
Gourons à l'hôtel de Bouillon ; 
Décrochons ce tableau sublime, 
Vendons Sénëque, Cicéron, 
Et cet instrument qui m'anime. 
On vous paiera, monsieur Vautour, 
Au son du fifre et du tambour. 



SCÈNE XI 

VICTORINE, seule. 

Quelle téta !... chanter, rijpe dans un pareil mo- 
ment I... 

2. 



30 MONSIEUR VAUTOUR 

Air : Du partage de la richesse. 

Par d'interminables remises 
11 promène ses créanciers, 
Et chaque joar il est anx prises 
Avec les recors, les huissiers. 
Aux prises je le vois sans cesse; 
Prises de corps, hier, aujourd'hui. 
Je ne connais que la tristesse 
Qui n*ait pas de prise sur lui. 

Que ne puis-je, comme lui, me faire illusion ? 

(On entend Vautour dans la coulisse). 
VAOTOUR, criant. 

C'est une horreur, un guet-apcns. 

VICTORINE. 

Encore monsieur Vautour î 



SCÈNE XII 

VICTORINE, M. VAUTOUR, nm sac d'argent sur le bm. 
VAUTOUR. 

Air : des Portraits à la Mode, 

Quel spectacle, 6 ciel I vient de frapper mes yeux! 
Enlever ainsi, sans faire ses adieux, 
Livres, instruments et t£bleaux précieux ; 
Ehl mais c*est vraiment très commode. 

Pour déménager est-on dans l'embarras? 

On prend une armoire, un buffet sous son bras, 

Et comme un éclair on s'esquive à grands pas. 
Voilà les payeurs à la mode. 

VICTORINE. 

Croiriez-vous mon frère capable ?... 



SC&NE XII 31 

VAUTOUR. 

Mademoiselle, un homme qui ne paye pan son 
terme au jour fixe est capable de tout'; et il en doit 
trois... 

VICTORINK. 

Mais, Monsieur, c'est pour les payer. 

VAUTOUR, frappant sur son sac. 

Heureusement tous mes locataires ne vous ressem- 
blent pas. Au reste, il ne fera qu'un voyage. Toutçs 
mes mesures sont prises, et dans une heure... 

VICTOaiNE. 

Dans une heure ?... 

VAUTOUR. 

Oui, Mademoiselle, dans une heure... (avec emphase.) 
ces lieux, si longtemps embellis par votre présence, 
n'offiriront plus que deuil et consternation. Les portes, 
les tiroirs empreints du sceau fatal... 

VICTORINB. 

ciel ! le scellé sur nos meubles... 

VAUTOUR. 

C'est donc pour vous dire... 

VICT0RIN8. 

Quoi, Monsieur, au moment où mon frère va vendre 
les derniers livres de sa bibliothèque ?... 

VAUTOUR. 

Bah ! des bouquins. 

VICTORINE. 

Des ouvrages estimés, des éditions choisies de Boi- 
leau, Sénèque, Gicéron... 

VAUTOUR. 

Cicéron, tant que vous voudrez; mais si c'est long. 



32 MONSIKUR YAOTOUR 

il ne sera plus temps, car le commissaire rédige, 
dans ce moment-ci, le procès-yerbal d'apposition. 

VICTOR LNE. 

Mais Yoos-méme, Monsieur, dans tons les cas, ne 
ponrriez-yons pas pendre ces livres ponr paiement ? 

VAOTOUH. 

Moi! oui? ah bien f oui. Pour en faire des cornets 
de tabac donc ? 

AIR : Tarare ponpon, 

 tons ces grands auteurs 
Je ne pois rien comprendre. 
Qu'il cherche pour les vendre 
De riches connaisseurs; 
De sciences ils sont ivres... 
Moi, qui vends tout au poids, 
Je n*aime que les livres 
Tournois. 

VICTOELNE. 

Ah ! monsieur Vautour, vous méritez bien votre 
nom. 

Air : Tai vu partout dans mes voyages, 

^vec sa griffe ensanglantée 
Il était moins cruel cent fois, 
Ce vautour qui de Prométhée 
Déchira les flancs autrefois. 

VAUTOOR. 

Moi, je vois que dans cette histoire 
Le vautour faisait son métier; 
Ce Prométhée, il faut le croire, 
N'avait pas payé son loyer. 

VICTORINB. 

n faut que vous ayez un cœur de rocher. 



SCÈNE Xn 33 

VAUTOUR. 

Moi ? Ah !... et c'est vous qui me faites un pareil 
reproche? vous qui avez su si bien l'attendrir. 

VICTORINK. 

11 y parait. Je vous offre tout ce dont nous pouvons 
disposer, et vous refusez-.. 

VAUTOUR. 

De tous vos meubles, je ne désirais que votre por- 
trait que voilà. Vous me l'avez refusé vingt fois. 

ViCTORINB. 

C'est que mon frère y tient beaucoup. Mais tenez.. 

VAUTOUH. ^ 

Âh I mon Dieu ! n'entends-je pas une clarinette?.. 

VICTORINB. 

Ce n'est rien. 

VAUTOUR. 

C'est qu'il me fait des peurs, votre frère... Il m'a 
ort maltraité tantôt, et s'il me surprenait encore 
ici... 

VICTORINE. \ 

Rassurez-vous. 

VAUTOUR. 

Vous disiez donc que... 

VICTORINB. 

Pour sauver mon frère, il n'est pas de sacrifice que 
je ne fasse. 

VAUTOUR. 

Quoil tout de bon ? vous consentiriez... 

VICTORINE. 

Combien évaluez-vous mon portrait ? 



34 MONSIEUR VAUTOUR 

VAUTOUR. 

Permettez que je le décroche. 

VIGTORINE. 
(Tandis que Yaotour décroche la portrait et la conaidàra. 

Air : Ahl mon dtew, qu'est-ce qu'on dira T 

Quel bonheur si ce portr&it 

Pouvait apaiser sa colère ! 

Et du sort qui rattendait 

Préserver aigourd'hui mon frère. 

Le sot pense que je veux 

Couronner enfin ses feux. 
Libre à lui de se croire heureux ; 
Mais, mon cher, je vous jure, 
Vous ne le serez qu'en peinture. 



VAUTOUR. 

Voyons, (n aumina la tableau.) Tenez, je ne vais pas 
par quatre chemins... Reste à deux termes si vous 
voulez. 

VICTORINB. 

Bel avantage I 

VAUTOUR. 

C'est donc pour vous dire... 

VICTORINE. 

Ah ! mon Dieu t j'entends du bruit... On monte pré- 
cipitamment. Pour cette fois, c'est mon frère. 

VAUTOUR, très embarrassé. 

Votre firère ! 

Air : Bonsoir la compagnie, 

SU vient à m'attraper, 
U va me frapper 
De plus belle. 
Caché dans cet endroit, 



SCÈNE m 35 

Il est bien adroit, 
S'il me voit. 
(Il entre dans la bibiwtbèqne me le portrait.) 

On yient, je meurs d'effiroi. 
Tournez la clé sur moi. 

(Victor! De l'enferme.) 



SCÈNE xm 

YIGTORINE, VAUTOUR, caché, un huissibr, deux 

RECORS. 

l'huissier. 

C'est une bagatelle; 
On Tient, mademoiselle. 
Par Vautour appelé, 
Mettre ici le scellé. 

vicroRmE. 
Faites votre devoir. (Ba« à Vautour.) Ne bougez pas. 

L*HUISSIER. 

A la requête du sieur Glaude-Ignace Vautour, etc. 

« huiniers posent les scellés sur une commode, un buffet, etc, ; un antre 
écrit sur son genou. 

▼ICTORINB, à part. 

Le voilà pris dans ses ûlets. 

VAUTOUR, bas à Vlctorine. 

Est-UIà? 

VICTORINE. 

Paix! 

VAUTOUR. 

Mais il ne parle pas. ' " 



36 MONSIEUR VAUTOUR 

VICTOEmE. 

Il vous cherche. 

VAUTOUR, effrayé. 

Âh ! mon Dieu ! 

VICTOBINK. 

n approche. 

VAUTOUR. 

Je suis mort. 

(L'huiwiar pose le scellé sur la bibliothèque,) 

l'huissier. 

Et, parle présent procès-verbal, nommons, établis- 
sons ledit sieur Vautour gardien des scellés. 

VAUTOUR, bâût. 

Moi gardien ! 



SCÈNE XIV 

VAUTOUR, caché, VIGTORINE, SAINT-REMY, arec lo. 

effets qu'il avait emportés, LES HUISSIERS. 
SAINT-REMY. 

Encore des huissiers chez moi. 

l'huissier. 
Pardon, Monsieur, nous venions... 

8AIMT-RBMY. 

Air : iNTen demandez pas davantage. 

Vous veniez chercher de l'argent, 
Je le vois sur votre visage ; 
Mais 11 ne me reste à présent 
Que de vieux meubles de ménage. 



SCÈNE XV 37 



Visitez partout, 
Prenez, vendez tout. 

LBS HUISSIERS. 

Nous n*en voalons pas davantage. 



SCÈNE XV 



SAINT REMY, VIGTORINE, VAUTOUR, dan. la w- 

bliothèque. 



VICTORINE. 

Gomment! mon ami, tu n'as donc pu rien vendre? 

SAINT-RBMY. 

Rien. Us ne sont pas connaisseurs; ils m'ont bien 
offert six cents francs de ce tableau, payables dans 
trois mois ; mais c'est de l'argent comptant qu'il me 
faut. Mes créanciers vont revenir. Allons, Sénèque et 
Gicéron, rentrez dans ma bibliothèque. Que vois-je ? 
les scellés cbez moit Encore un trait de cet infernal 
Vautour. Si j'en croyais ma colère... 

VAUTOUR. 

Hait hait bai! 

SAINT -REMY. 

Oui, je descends cbez lui, et si je le rencontre... 

VAUTOUR. 

Bon ! bon t qu'il descende. 

SAINT-HKMT,en allant pour accrocher le tableau qu'il a sons le bras 
n'aperçoit pas celui de Victorine. 

Mais où est donc ton portrait ? 

VAUTOUR, à part. 

Aht mon Dieu t 

3 



38 MONSIEUR VAUTOUR 

VICTOBINB. 

Mon ami, c'est qu'il est venu un amateur... 

SAINT-REMY. 
Et tu l'aurais vendu? (U va poser les U^res sur la table.) 
VAUTOUR, basàVictorine. 

Dites que oui. 

SAINT-REHT. 

Un sac d'argent t... serait-ce le prix ? 

VIGTORINB. 

Ah I mon Dieu, non, c'est à M. Vautour. 

SAINT-REMY. 

Vautour!... n est donc ici? 

VAUTOUR, bas. 

Dites que non. 

YICTORINE. 

Non, mon frère. ' 

SAINT-REMY. 

Ah! je devine... C'est lui qui a acheté ton portrait... 
Mais il me le rendra. 

VAUTOUR, bas. 

Dites que oui. 

SAINf-REMY. 

Et tu l'as laissé pour une bagatelle comme cela? 

VAUTOUR, à part. 

Une bagatelle... mille écus! 

SAINT-REMY, apercerant Tétiquette 

Ah! diable! trois mille francs! 

Air : le lendemain 

Un pareU trait m'étonne 
De la part de ce Vautour 



SCÈNE XVI 39 



Lui qui jamais ne donne ; 
(Test nn mirade d*amour. 
Il faut vraiment qull t'adore... 
Pour tes beaux yeux, mille écus 

Je n'en reviens pas encore. 

VAUTOUR, à part. 

Ni moi non plus. 



SCÈNE XVI 
Lbs PRtcÉoENTs, JEANNETTE. 

JEANNETTE, accourant arec on petit sac d'argent à la main. 

Tenez, tenez, mademoiselle Victorine, yoilà de 
l'argent. 

VICTOttINB. 

Gomment. 

JEANNETTE. 

Ces cent écus qu'il vous fallait, les voilà. Est-il 
encore temps? 

VICTORINE. 

Bonne Jeannette ! 



Am : Quand on^ne dort pas la nuU (de Lisbeth.) 

Craignant pour votre liberté, 
J'ai couru vite à mon village ; 
Et sur moi j'en ai rapporté 
Ce que j'avais mis de côté, ^ 

Pour entrer un jour en ménage. 
Aujourd'hui, ne craignez plus rien 
De ce Vautour qui vous dévore; 
Quand je vous donne tout mon bien, 
Ab I je crois (6») y gagner encore. 



40 MONSIEUR VAUTOUR 

VICTORINB. 

Oh! je reconnais bien là ton cœur. 

SAINT-REMY. 

Garde ton argent, ma petite Jeannette; nous sommes 
en fonds à présent, et nous allons payer tous nos 
créanciers. 

VAUTOUB, à paH. 

Et avec quoi donc?... Avec mon argent? 

SAINT-RBMT. 

A commencer par toi. Tiens, Jeannette, (ii u paye. 

▼AUTOUR, à part. 

Ah t mon Dieu, il a la main dans le sac... Qu'il est 
dur d'être propriétaire I 



SCÈNE xvn 

LES PRÉCÉDENTS, DIAPAZON, SURÊNE. 

DIAPAZON ET SURÉNB. 

Air : de la Fricassée. 

Comment I 
Vous avez de l'argent? 

Allons, confrère, 
Il nous paiera, j'espère; 
Nous ayons donc, heureusement, 
TrouTé chez you s le bon moment 

SAINT-RBVI. 

Combien vous faut-il ? 
DlAPAZOll,.4oit toajoan ayoir iod cornet à Tonille. 
Cent francs. 



SCÈNE XVn 41 

SAINT-RBaiT. 



A VOUS ? 

SURÂIfB. 

Il m'en faut deux cents. 

SAmr-REHt, les payant. 

Êtes-Tous enfin contents? 

DUPAZON ET SURÉNB. 

Âh I de tant de bontés, 
Nous sommes enchantés. 

VAUTOUR, à part, pendant la reprise. 

Gomment I 
Payer de mon argent ; 

Belle manière 
De se tirer d'affaire. 

Vraiment; 
Peut-on d'un œil content, 
Voir partir ainsi son argent? 

SAINT-REMT, à Victorine. 

Mais, c'est la voix de Vautour l 

VICTORINE, à Saint Remy. 

Hast là. 

SAINT-BEMT, à Viciorioe. 

Dis-moi par quel hasard? 

VICTORINE. 

Tule.sauras plus tard. 

VAUTOUR. 

Hendez mon argent. 

VICTORINE, basàVautonr. 

Taisez-vous donc; vous vous perdez. 

VAUTOUR, bas à Victorine. 

Qu'on me rende mon sac. 



42 MONSIEUR VAlfrOUR 

DIAPAZON. 

C'est singulier, je n'ai jamais été si sourd. 

SAINT-RBMT. 

Ah ça, mes amis, vous voilà bien payés; faites-moi 
le plaisir de m'aider à déménager. 

SUBÊNE ET DLVPAZON. 

Volontiers. Que faut-il faire ? 

SAINT RBIIY. 

Commençons par cette vieille bibliothèque. 

VAUTOUR. 

Où vont-ils donc me porter? 

VICTORINE, bas. 

Laissez les faire. 

DIAPAZON. 

Allons, M. Surône, à nous deux... Ah! mon Dieut 
comme c'est lourd t il faut qu'il y ait au moins trois 
cents livres là-dedans. 

SURÊNE. 

On dirait de VEncychpédie. 

DIAPAZON. 

Mais comment lui faire descendre l'escalier ? 

VAUTOUR. 

Mes amis, je suis dedans. 

SURÊNE. 

Nous le roulerons. 

SAIN T-H EUT. 

Eh non, il me vient une idée. 

Air : de la Croisée. 

A quoi bon prendre tant de soin 
D'un mauvais meuble qui me gftae ? 



SCÈNE XYII 43 

Puisque je n'en ai pas besoin, 
Ce serait perdre votre peine ; 
Par un escalier, de si haut, 
L^emporter n'est pas chose aisée ; 
Croyez-moi, faisons-le plutôt 
Sauter par la croisée. 

TOUS. 

Oui, oui, par la croisée. 
VAUTOUR, oiiTrant !• rideau. 

Doucement donc, il y a quelqu'un, il y a quelqu'un. 

SAINT-REMT. 

Jetez, jetez. 

VAUTOUR. 

C'est moi, M. Saint-Remy; c'est moi. 

TOUS. 

Ohl la bonne figure... C'est le marchand de tabac. 

SAINT-RKMT. 

Mais par quel événement?... 

VAUTOUR. 

Jevous conterai tout cela, mais rendez-moi mon sac. 

SAINT-RSHY. 

Gomment ? cet argent est à tous? 

VAUTOUR. 

À qui donc ? 

DIAPAZON. 

ietterons-nous? 

VAUTOUR. 

Eh non, de par tous les diables! 

SAIirr-REUY. 

Vous me donnerez donc du temps pour vous payer ? 



44 MONSIEUR VAUTOUR 

VAUTOUR. 

Vingt-quatre heures. 

SAINT-REMY. 

Parla fenêtre! 

VAUTOUR. 

Un instant... huit jours. 

SAINT-REMY. 

Parla fenêtre! 

VAUTOUR. 

Oh! mon Dieu, quel homme!... Un mois. 

SAINT REMY. 

Par la fenêtre ! 

VAUTOUR. 

Pas encore. Combien vous faut-il donc ? 

SAINT-REMY. 

Trois mois. 

VAUTOUR. 

Ce sera le quatrième. Impossible. 

SAINT-REMY. 

Jetez monsieur. 

VAUTOUR. 

Je capitule, je capitule. 

VICTORINE. 

Vous me laisserez aussi tranquille? 

VAUTOUR. 

Il le faut bien. 

JEANNETTE. 

Et mon âne, monsieur Vautour ? 

VAUTOUR. 

Que râne aille où il voudra. 



SCÈNE XVII 45 

SAINT-HEMT, ouvrant. 

Vous êtes libre. 

VAUTOUR. 

Ouf. 

SAIMT-RSHT, à Jeannette. 

Pour toi, ma petite Jeannette, je te prouverai 
bientôt que je sais reconnaître ce qu'on fait pour moi. 

JEANNETTE, à Vantonr. 

Mais comment avez-vous pu tenir dans cette biblio- 
thèque? 

VAUTOUB. 

Je ne fais pas un si grand volume. 

VICTORINE. 

Convenez que vous avez eu une belle peur. 

VAUTOUR. 

J'en suis encore tout blême. De qui avais-je l'air là 
dedans, moi? d'un Tom- Jones ? 

TOUS. 

C'est vrai au moins. 

VAUTOUR. 

C'est donc peur vous dire... 

VAUDEVILLE 
Air de V Anglaise, 

SÀINT-BEMI. 

Combien ne voit-on pas 
D'étourdis dans Ja vie, 
Par on trait de folie, 
Se tirer d'embarras. 

Faut-il payer 
Un créancier; 
L*un fait du bruit, 

3. 



46 MONSIEUR VAUTOUR 

L'autre s'échappe et fuit; 

Celui-ci dort, 

Plus fin encor 
Celui-là fait le mort. 

CHOBUR. 

Combien no voit-on pas, etc. 

JEANNETTE. 

Dans le malheur, 

C'est une erreur 
D'abandonner son cœur 

A la douleur. 
Le mal est-il donc réparé 
Quand on a bien pleuré? 

CHOBDR. 

Combien ne voit-on pa3> etc. 

VAOTODR. 

Hier au soir 
Il faisait noir 
Un homme en frac 
M*achètc dn tabac; 
C'est, dis-je, ua écu de gagné ; 

Mais il était rogné. 

/ 

CnOECR. 

Combien ne voit- on pas, etc. 

VICTORINE, AU public. 

Monsieur Vautour 

Craint à son tour 

D'être ti'aité 

Avec sévérité. 
Pour le rassurer aujourd'hui 
Venez loger chez lui, 
Et souvenez-vous bien 
Que tout bon locataire, 
De son propriétaire 
Doit être le soutien. 

FIN 



CADET-ROUSSEL 

ESTURGEON 

FOLIE-PARADE EN DEUX ACTES 

MÉLÉB DB VAUDEVILLES 

Par M. DELAL16NE, rue du Chat qui Pêche 

lieprésentée pour la première fols, à Paris, sur le théâtre 
des Variétés, le 22 février 4813. 



PERSONNAGES 



CADET- ROUSSEL M. Brunkt. 

MANON, sa femme W^^ Élomirb. 

PAILLASSE, ) t M. Lefèvrb. 

GILLES, > Charlatans forains. . | M. Odry. 

PIERROT, ) ( M. AuBERTiN. 

LE BAILLI D'ETRETAT M. Potier. 

BLANCHET, amant de Manon. . . M. Fleury. 

EsCAIfOTEURS. 

Danseurs de corde, faiseurs de tours. 
Marchands de toute espèce. 

La scène est à Étretat 



Avit eucntiel aux Directeur* de tpectaele des départements. 

Au i" acte, le théâtre représente, entr'autres maisons, celle du bailli, i 
laquelle il y a un écriteau en lettres rouges et noires, ainsi conçu : « Foire 
« d'Étretat. — Tous les marchands de toute espèce et les artistes de toute 
« profession, sont invités à yenir développer à cette foire leurs marchan- 
te dises et leurs talents ; ils y trouveront sûreté et protection. • 

Au 2* acte, le théâtre représente une foire. La scène se trouve coupée 
par plusieurs tapisseries supportées par des perches, ce qui forme la 
baraque où Ton doit montrer Testurgeon. Le devant est fermé par des 
rideaux qui doivent s'ouvrir pour laisser voir la cuve dans laquelle on a 
mis Cadet-Roussel avec une queue de poisson, de 3 à 4 pieds, faite en 
osier, qui lui tient aux reins. Il doit aussi avoir une perruque et une 
barbe verte. En avant de ladite baraque, il doit y avoir un tréteau pour 
faire la parade. Le fond représente la place d*un village. 



CADET-ROUSSEL 

ESTURGEON 

rOUE-PARADE EN DEUX ACTES ET EN VAUDEVILLES 



ACTE PREMIER 

Le théâtre représente le bord de la mer; la maison da bailli 
est à la droite de Tactenr. Des filets sont étendus à côté 
de sa porte. 



SCÈNE PREMIÈRE 

CHŒUR DB BATELEURS, ESCAUOTEURS, DANSEURS DE CORDESy 
FAISEURS DE TOURS, arrivant en charrette. 

AIR : Ah quel bonheur! {des petits Savoyards.) 

Allons, enfants de la gaieté, 

Etretat nous appelle, 

Déployons de plus belle 
Notre savoir partout vanté. 



SCÈNE II 

LES PRÉCÉDENTS, M. LE BAILLI. 

LB BAILLI. 

Quels cris ! quelle indécence 1 



50 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 



UN BATELBUR. 



Galmez-Tous ; 
M*8ieur rbailli, j'allons tous 
Vous payer not* licence ; 
Tnez Vlà d' l'argent. •. prenez. 

LE BAILLI. 

Donnez. 

LB BATELEUR. 

Pouvons-nons crier sans gène ? 

LE BAILLI. 

Sans gène. 

LB BATBLEUR. 

Vous ne tous plaindrez de rien ? 

LE BAILU. 

De rien. 
Messieurs, quand on payn aussi bien, 
On obtient tout de moi sans peine. 



TOUS, 
t nnf.li 

Allez 



I enfants de la gaieté, 



Elretat | | appelle; 

j savoir, partout vanté 



LE BAILLI. 

Si j'en crois l'énorme affluence des marchands et 
artistes de toute espèce qui nous arrive depuis ce 
matin, jamais Etretat n'aura vu une foire plus con- 
séquente. Il est vrai que je n'ai rien négligé pour 
piquer rintérêt, la curiosité et l'émulation. Vous avez 
lu ma proclamation en lettres rouges et noires. 



ACTE I, SCÈNE II 51 

UN BSCÂUOTKUR. 

Nous la sayons par cœur. 

LE BAILLI. 

C'est donc sur ma proclamation que vous êtes 
enus? 

UN DANSEUR. 

Oui, et sur une charette, où nous avons voiture 
ras les instruments et ustensiles de nos différents 
ris, professions et métiers. 

UN ESCAMOTEGR. 

Air : Dana la vigne à Claudine, 
Moi, Monsieur, j'escamote. 

Ulf DISEUR DE BOrVNB AVENTURB. 

Et moi, je suis sorcier. 

URE VIELLEUSE. 

Mol, j 'montre la marmotte. 

UN ORIUACIEB. 

Moi, je suis grimacier. 

UN CRAHLATAN. 

JVends de3 poudres parfaites. 

UN PHYSICIEN. 

Moi, j'voleral ce soir. 

UN BATELEUR. 

Moi, je montre des bêtes... 

LE BAILLI. 

Ah ! faites-moi donc voir. {bis,) 

LE DISEUR DE BONNE AVENTURE. 

Tantôt, tantôt, tout ça n'est pas encore en état ; 
Diais j'ose vous prédire que vous serez content, et 
<iae vous rirez de tout votre cœur. 



52 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

LE BAILLT. 

Moi, rire, pour qui me prenez-vous ? 

LE DISEUR DE BONNE AVENTURE. 

Excusez, je n'ai pas voulu... 

LK BATLU. 

AîR : Trahît V incognito. {M, Guillaume.) 

Si je riais comme la populace, 

De moi partout, grand Dieul que dirait-on? 

Sachez, mon cher, que chez les gens en place 

Le rire est de fort mauvais ton. 
Pour me forcer à changer de système 
On me viendrait casser jambes et bras, 
Exterminer, assommer, tuer même. 
Que je ne rirais pas. 

LA VIELLEUSE. 

Bah ! je suis bien sûre que si vous voyiez ma mar- 
motte, vous n'y pourriez pas tenir. 

LE BAILLI. 

Elle est donc bien extraordinaire ? 

LA VIELLEUSE. 

Pour deux sols vous en verrez la farce. 

LE BAILLT. 

Pour deux sols ? mais, ma petite, il n'y a pas de 
l'eau à boire au métier que vous faites. 

LA VIELLEUSE, 

Vous croyez çà, vous, on voit bien que vous ne 
connaissez pas ma petite bête. 

Air : Cest le meiileur homme du monde. 

C'est vrai qu'au train dont elle va 
Çà m* fâche de n'en avoir qu'une ; 



ACTE I, SCÈNE II 53 

Mais j'espère encor ben quoiqu'çà 
Lui devoir un jour ma fortune. 

LE BAILLI. 

Comment, ne' prenant que deux sols, 
Yeuz-tn que chez toi Tor abonde ? 

LA YIBLLBUSK. 

C'est que gVa des jours, voyez-vous, 
Où j' la montrons à tout le monde. 



LE BAIliU. 

Ah î je conçois... la quantité... 

LA VIELLEUSE, en coarant. 

Comme vous dites, c'est là-dessus que je me sauve. 

LE BAILLI. 

Cette petite est fort drôle. Allons, mes amis, vous 
n'avez pas de temps à perdre. Que je ne vous retienne 
pas. Rendez-vous sur la place du marché aux huîtres, 
qui est destiné à vous recevoir. 

l'escauoteur. 
Nous aurons le plaisir de vous y voir sans doute ? 

le bailli. 
Gela va sans dire. 



CHOEUR, en s'en allant. 
j^, I enfants de la gaîté, 

=*""**! vous Î'PP""*' 

Notre ) . X . .. 
Votre ] »*'«"*' I»>^«t ▼an'*- 



54 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

SCÈNE III 

LE BAILLI, «eal. 

Je le crois parbleu bien, que l'an me verra à la 
foire... sans cela, où serait cet ordre, cette décence, ce 
calme, qui doivent nécessairement régner dans toutes 
les cohues ? C'est qu'avec des fous pareils, il ne faut 
pas plaisanter. Heureusement la nature m'a doué 
d'une figure et d'un esprit, qui ne sont rien moins 
que joviaux, el qui, joints à la dignité et à l'habit 
dont je suis revêtu, ne manqueront certainement pas 
d'en imposer à ceux qui auraient l'intention de se 
tromper de poches... A propos de ça, j'ai oublié de 
demander à ces artistes forains, s'ils avaient entendu 
parler de ces trois vagabonds, que le bailli du vil- 
lage voisin m'a signalés comme perturbateurs du 
repos public, écornifleurs de vieux vins et de jeunes 
filles, et enfin mauvais garnements capaMes de tous 
les tours de passe-passe possibles, pour arracher 
quelqu'argent aux gens assez confiants, ou assez sots 
pour les croire. Ehl bien qu'ils viennent; je les 
croirai, moi. Mais, n'oublions pas que voici l'heure 
où j'ai coutume de me livrer à l'exercice que mon doc- 
teur m'a prescrit pour ma santé, et en attendant que 
mes garnements viennent se prendre dans mes filets, 
voyons si quelque poisson voudra mordre à ma ligne. 

(Il va s'asseoir sar le bord de la mer et il pêche.) 

SCÈNE IV 
LE BAILLI, BLANGHET, Madame ROUSSEL. 

BLATVCHET. 

AUons, allons, madame Roussel, que diable t 



ACTE I, SCÈNE IV 55 

décidez- vous : à quand le mariage ? voilà un an que 
la chose traîne, il est temps que cela finisse. 

MADAMB ROUSSEL. 

Je vous Tai déjà dit trente-six fois, M. Blanchet, si 
j'apprenais que mon homme est décidément mort, 
ça serait avec plaisir, mais, jusques-là, rengainez. 

HLANCHET. 

Rengainez..., rengainez..., vous n'avez que ça à me 
dire. Il me semble pourtant que vot' homme, qui 
s'est embarqué y a trois ans pour l'autre monde, et 
dont on n'a eu ni vent ni nouvelle, peut bien passer 
pour trépassé. 

IS BAILLI, occupé de sa pAche. 

Çà ne mord pas. 

MADAME BOUSSEL. 

C'est vrai qu'ça m'étonne toujours qu'il n' m'écrive 
pas s'il est mort ou vivant. 

LE BAlLUy toQjonn occapé de sa pèche. 

Gomment diable le prendre ? 

MADAME ROUSSEL. 

C'est l'afTaired'une ligne, et quand on le veut bien... 



Air : Tétais ban chasseur autrefois. 

Comment pouvez-vous si longtemps, 
Douter qn'Tofhomme ait readn T&me 
Quand il n*a pas mis d'puis trois ans 
D*lettr' à la poste pour sa femme ; 

MADAMB BOUSSBL. 

Mais d*quen pays qu'vous r'venez donc, 
Et ces preuT's-là qae prouTent-elles? 
Combien d' maris ben Tivants dont 
Leurs femmes n'ont Jamais d'nouvelles. 



56 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

LE BAILLI, tonjonn occupé de sa pèche. 

Ah le voilà ! 

BLANCHET 

Ah ! belle Manon ! si j'avais celui d'être le vôtre, ce 
ne seraient pas les nouvelles qui vous manqueraient. 

LE BAILLI, tirant le poisson. 

Gomme il frétille 1 

blànchet. 

Et rien que la galanterie que j'ai z'eue de vous 
amener à Etretat, pour vous tirer de vot' merlan.» 
de vot' mélancolie, ça vous fait ben voir de quoi je 
s'rais capable pour vous, si vous m'étiez moins bar- 
bare. 

MADAME ROUSSEL. 

Oui, joli chien d'plaisir que vous me donnez là, 
de m'amener dans le port où c'que mon pauvre Cadet 
s'est embarqué avec le théâtre de l'Estrapade, pour 
aller jouer la tragédie dans les lantilles. 

BLA^XHET. 

Oui, et qu'il l'a jouée si ben, qu'au lieu de faire le 
tyran, il a fait le plongeon. 

MADAME ROUSSEL. 

Il aurait bien mieux fait de faire fortune. 

BLANCHET. 

Eh bien ! moi, je vous en oiïre une toute faite, 
madame Roussel. 

MADAME ROUSSEL. 

J'sais bien, M. Blànchet, que vous n'êtes point z'à 
court. 

BLANCHET. 

En conséquence, décidez-vous. 



ACTE I, SCÈNE IV 57 

LE BAILLI. 

La morue tourne autour de l'amorce. 

BLANCHET. 

Allons, un bon mouvement. 

MADAME ROUSSEL. 

Air : Sans être beUç on est aimable. 
Mon Dien ! qu' vot' flamme est donc pressante I 

BLANCHET. 

Mon Dieu I qu' yoas êfs appétissante I 

MADAME ROUSSEL. 

Si j'allais avoir deux maris I 

BLANCHET. 

N'en pas avoir un, c'est bien pis. 

LE BAILLI, occupé de sa pèche. 

Elle va mordre : autant de pris. 

MADAME ROUSSEL. 

Eh bien!... encore cette journée 
Et j'mèlons nos cœurs et nos biens. 

BLANCHET, à part. 

La voilà donc déterminée I... 
Ohl je la tiens I oh je la tiens I 

LE BAILU, preDant la morue. 

Enfin la bête est amenée, 

Oh I je la tiens I ohl je la tiens ! 

BLANCHET. 

Adorable Manon I signeriez-vous la promesse que 
vous venez de me faire de vive bouche. 

MADAME ROUSSEL^ arec élan. 

Tout de suite!... si je savais écrire. 



58 CâDET-ROUSSBL ESTURGEON 

BLANCHET, de même. 
Aveu charmant 1 (On entend de loin la ritournelle de l'air 

suiYant.) On vient troubler notre tôte-à-tôte... allons 
ailleurs, et en reconnaissance de ce que vous venez 
de me dire, je vous ferai voir, belle Manon, tout ce 
que la foire peut avoir d'agréable. 

MÀDAIIB ROUSSEL. 

Ce n'est pas de refus, M. Blanchet, mais, vrai, je 
ne voudrais pas vous enduire en dépenses, et voilà 
déjà plus de^cent sols que je vous coûte aujourd'hui. 

BLANCHET. 

Quand on aime, que sont cent sols? 

MADAME ROUSSEL. 

Qu'on aime, ou qu'on n'aime pas, cent sols sont cinq 
francs, et ça n'se trouve pas sous le fer d'une jument. 

BLANCHET. 

Je ne dis pas le contraire. 

MADAME ROUSSEL. 

Ainsi, si vous me menez dans les barraques, je ne 
veux aller qu'aux places à deux sols. 

BLANCHET. 

A deux sois! 

MADAME ROUSSEL, impérieusement. 

Je l'exige, 

BLANCHET. 

Quelle délicatesse f toutes les vertus sociables et do- 
mestiques. (Emmenant Manon sous le bras.) Va pOUr les places 
à deux sols« 

(lis sortent) 



ACTE I, SCÈNE V 59 



SCÈNE V 

L£ BAILLI, péchant toujours, PAILLASSE, GILLES, 
PIERROT. 

PAILLASSB, GILLES, PIBBKOT. 

Air : Je suis Madeton Friquet. 

CHOBUR. 

Nous y'ià tous trois dans V malheur ; 
Mais je m'en moque. (6if.} 
Nargue, nargue d* la douleur 
Et f sons contr' fortune bon cœur 

PAILLASSB, DUHitnnt 80D liront. 

Chers compagnons, quand on a d*çà 
Queu'qu*soit le coup qui nous suffoque, 
On n'est jamais 
A quià. 

TOUS. 

Nous Vlà, etc. 

PIERROT. 

L' soleil éclaire d' son flambeau 
La plus misérable bicoque. 
Comme le plus beau 
Ch&teau. 

TOUS. 

Nous T'ià, etc. 

GILLES. 

L' malheureux va toujours son train. 
Pour peu qu' la gaieté qu*il invoque. 
Lui donne en chemin 
La main. 

TOUS. 

Nous Vlà. 



60 GÀDET-ROUSSEL ESTURGEON 

LE BAILLI. 

Que diable, Messieurs, criez un peu moins haut, 
votre bruit a effarouché les poissons, et les voilà qui 
s'enfuient à toutes jambes. 

PAILLASSE. 

Tiens, qu'est-ce que c'est donc que c'malin-là? 

LE BAILLI. 

Ce n'est pas un malin-là, Messieurs, c'est le bailli 
du lieu, entendez- vous, le bailli du lieu, rien que ça. 

PIERROT, basa Paillasse 

Allons, tu vas encore nous faire de mauvaises 
affaires comme là-bas, toi. 

GILLES. 

Excusez, M. le bailli, nous ne savions pas... 

LE BAILLT. 

U faut savoir. Messieurs, il faut savoir... 

PAILLASSE, bas à Pierrot. 

N'oublions pas les noms que nous avons pris. 

PIERROT, de môme. 

Ni l'accident qui nous est arrivé. 

LE BAILLI, à part. 

Ne seraient-ce pas là les trois individus en question ? 
il faut que j'en aye le cœur net. (Haut.) Messieurs, ne 
seriez-vous pas les trois personnes qu'on m'a recom- 
mandé... 

TOUS LES TROIS. 

Oui, monsieur le bailil, c'est nous. 

LE BAILLY. 

Qu'on m'a recommandé de faire saisir, et conduire 
sous bonne escorte. 



ACTE I, SGÉNE Y 6i 

TOUS LBS TROIS. 

Non, M. le bailli, ce n'est pas nous. 

LE BAILLI. 

Vos noms, s'il vous plait ? 

PIERROT. 

Pierrot. 

GILLES. 

GiUes. 

PAILLASSE. 

Et Paillasse pour vous servir. 

LE BAILLI. 

£n effet, ce ne sont pas ces noms-là qu'on m'a 
signalés. Qu'ôtes-vous ? 

PAILLASSE. 

Trois pauvres matelots naufragés, il n'y a pas une 
heure. 

LE BAILLI. 

En effet, nous avons eu à la pointe du jour un orage 
assez véhément. 

GILLES. 

Qui nous a dématés. 

PIERROT. 

Et jetés sxir vos côtes dans l'état où vous nous 

voyez. 

LE BAILLT. 

Les pauvres diables I Et le bâtiment a donc péri? 

PAILLASSE. 

Âht mon Dieu oui... corps et biens. 

LE BAILLI. 

Corps et biens!... Si du moins on avait pu sauver 
la cargaison et l'équipage. 



62 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

GILLVS. 

Oui, il n'y aurait eu que demi-mal. 

LE BAILLI. 

11 faut convenir qu'une tempête est une terrible 
chosey surtout quand il tonne et qu'il fait du vent. 

PAnXASSB. 

Gomme cette nuit^ par exemple. 

LE BAILU. 

Mes amis, savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si je 
m'étais trouvé à votre place? 

PAILLASSE. 

Non, quoi donc? 

LB BAILU. 

Je me serais noyé tout de suite, parce que la peur 
m'aurait coupé bras et jambes, et vous concevez qu'on 
nage mal sans cela ; mais ce n'est plus de cela qu'il 
s'agit. Vous voilà sauvés, c'est à merveille; que 
comptez- vous faire maintenant? 

PAILLASSE. 

Ressource de nos petits talents. 

GILLES. 

Et la foire d'Ëtretat ne pouvait tomber plus à 
propos pour nous. 

LE BAILLI, lai présentant la maio. 

En ce cas... 

PIERROT, la lui serrant. 

J'ai bien l'honneur... 

LE BAILU. 

Ce n'est pas... 

GILLES, idem. 

C'est donc moi?... 



ACTE I, SCÈNE Y 6S 

LE BAILLI. 

Ehl non. 

PAILLASSE, idem. 

Ah! M. le bailli, yous êtes trop bon... 

LE BAILLY. 

Que diable! vous ne m'entendez pas, apprenez que 
quiconque vient exercer ses talents à cette fête, doit 
payer un droit au bailli du lieu. 

TOUS LES TROIS. 

Un droit! 

LE BAILLY. 

Oui, mes amis. 

PIERBOT. 

Et quel est ce droit? 

LE BAILLY. 

n est proportionné aux facultés des individus. 

GILLES. 

En ce cas, nous ne vous devons rien. 

LE BAILLI. 

Pas de mauvaises plaisanteries. Messieurs ; si vous 
n'avez pas d'argent, vous me donnerez le quart de 
votre recette, ou vous irez chercher fortune ailleurs. 

PIERROT . 

Le quart! 

LE BAILLY. 

Il n'y a pas de milieu. 

PAILLASSE. 

Ah I M. le bailli, vous voulez retenir à de pauvres 
naufragés...? 

LE BAILLT. 

Si vous raisonnez, je prendrai la moitié. 



64 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

GILLES. 

Ah I M. le bailli... 

LE BAILLT-. 

Encore un mot... je prendrai les trois quarts. 

PIERROT. 

Mais considérez donc, M. le bailli... 

LE BAILLI. 

Messieurs, je prendrai tout ! 

TOUS LES TROIS. 

Quoi, M. le bailli, vous voulez... 

LE BAILLI. 

Je veux maintenir mes droits. Messieurs. 



AiB : Vaudeville d'Arlequin Cruello, 

Un peu d'pitié pour nos malheurs 
Et pour notre misère. 

LE BAILLI. 

Oui, ]e partage vos douleurs ; 
Mais chacun son affaire. 

PIERROT. 

Puisqu'il faut en passer par là, 
M. rbailli, l'on vous donnera 
Le quart de la recette. 

LE BAILLI. 

C'est convenu, le quart brut. 

Jamais, le ciel m'en est garant, 
Vous ne ferez autant d'argent 
Autant d'argent, 
Que je TOUS en souhaite. (H soït.) 



ACTE I, SCÈNE V 65 

(Bu s'en allant.) Ah çà, nous disons le quart brut, 
brut, brut. 



SCÈNE VI 

PAILLASSE, GILLES, PIERROT. 



PIERROT. 

Ëhl bieii, camarades, nous nous en sommes joli- 
ment tirés? 

PAILLASSE. 

Et moi, ai-je eu une bonne idée, en vous conseillant 
de changer d'habits et de noms, heim? 

GILLES. 

Sans ça, nous étions confisqués comme marchan- 
dises de contrebande. 

PIERROT. 

Peste I ordre de nous saisir! c'est pourtant à toi que 
nous aurions dû çà, avec ta manière d'engeoler 
le public. — « Donnez-vous la peine d'entrer, 
messieurs et dames, entrez, entrez; venez voir un 
cheval unique dans son genre, un cheval qui a 
la queue où les autres ont la tête, entrez, entrez, 
messieurs et dames ; venez voir cette merveille incom- 
parable I » — On entre et qu'est-ce que l'on voit ? un 
cheval qui a la queue dans le râtelier. 

GILLES. 

Et son autre paquet donc? Entrez, entrez, mes- 
sieurs et dames, c'est ici qu'on voit la carpe miracu- 
leuse, la carpe amphibie, qui suit son maître dans les 
rues, comme un chien caniche, saute les ruisseaux 
comme un cabri, et se range des voitures comme une 



66 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

personne naturelle. Entrez, entrez, c'est le moment, 
c'est le quart-dlieure; on entre, et il dit effrontément : 
« J'ai bien le regret, messieurs et dames, de ne pas 
vous faire voir la béte annoncée; je viens d'apprendre 
qu'hier soir en traversant la place, elle a fait le saut 
de carpe dans la poêle d'une fenmie qui faisait frire 
des beignets, et comme elle aimait la friture, elle y 
est restée. » On nous abime de sottises et d'avanies, 
on nous jette les banquettes au nez, on nous dénonce 
au bailli, et on nous renvoit comme des petits saint- 
Jean à la grâce de Dieu, qui pour nous rachever, 
commence par nous donner une faim du diable, et 
rien à mettre sous la dent. 

PAILLASSE. 

Tais-toi donc, pleureur, et regarde ces âlets. 

Gn.LES. 

£b bien, qu'en veux-tu faire? 

PAILLASSE. 

Ce que j'en veux faire? 

Air : Aussitôt que la lumière. 

Ces filets sont Theureux signe 
Que le ciel t*a pardonné. 
Et te croit encore digne 
De faire un bon déjeuné ; 
Adroits comme nous le sommes, 
Puisqu'ayec nos hameçons 
Nous savons prendre les hommes, 
Nous prendrons bien des poissons. 

PIERROT, et GILLES. 

C'est cela. 

Adroits comme nous le sommes, etc. 



ACTE I, SCÈNE VI 67 

PAILLASSE. 

£h bien, mes amis, tentons la fortune. 

Air : Mademoiselle vouiez^votu danser. 

'^te, yite, dépêchons, 
Rien n*einpêcbe, 
Qu'on ne pèdie, 
Vite, vite dëpèchon?, 
Et péchons, péchons, péchons. 
Qu'ont fait tant de sots personnages 
Pour avoir hôtels, équipages ? 
Crédit, maîtresses et valets ? 
Ils ont tendu leurs filets. 

TOUS. 

Vite, vite, dépéchons, etc. 

Qu'a fait Suzon, que chacun cite 
Pour avoir transformé si vite 
Son antichambre en un palais ? 
Elle a tendu ses filets. 

TOUS. 

Vite, vite, dépéchons, etc., etc. 

(Gilles va tendre les filets près de la mer.) 

PIERROT. 

Si je pouvais seulement accrocher un de ces pois- 
sons qu'on fait voir vivants pendant leur vie, et 
défunts après leur mort. 

PAILLASSE. 

Comme c'dauphin, n'est-ce pas, qui a fait courir à 
Paris tous ceux qui n'avaient vu que des gougeons. 

Air : Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! 

Que d'main un fameux physicien 

Affiche dans la rue 
Qu'il a découvert le moyen 



«8 CADET-ROUSSKL ESTURGEON 

D'Mr* parler une morue, 
OhlohI oh! ohlahl ah! ah! ah! 
Diront tous ces gobemouches-Ui, la, la. 

0ILLB8, qui pèche dans le fond. 

Ohl ohl oh! oh! ah! ah! ah! ah! 

V*nez donc voir queu poisson c'est çà, la, la. 

PAILLASSE et PIERROT, raidant. 

Voyons, voyons. 

GILLES. 

Jarni I qu'c'est lourd I 

TOUS, tirant le Qlet. 

Hisse! hisse! hisse! 

TOUS, Toyant Cadet-Rouasel. 

Miséricorde î 

(Ils emmènent Cadet Roussel évanoai daos le filet, il est couTert de 
limoD, de moasse, de plantes, et herbes marines qui l'enreloppent du haut 
en bas, et ne laissent apercevoir que quelques écailles de sa cuirasse de 
Matapao, qu'il jouait à bord au moment de l'orage.) 



SCÈNE Vil 

Les mêmes, CADET-ROUSSEL, dans le filet. 

TOUS LKS TROIS. 

AtR : Je n'Vai Jamais vu comme çà. 

J'n'en ai jamais vu comm' çà. 

Qu'il est difforme! 

Qu'il est énorme ! 
J'n'en ai jamais vu comm' ça, 
Duquel pays vient cVanimal-là ? 



ACTE I, SCÈNE VH! 69 

PIERROT. 

Oh, mon Dieul il n'a pas figure humaine. 

PA1LIA8SI. 

On le dirait mort. 

GILLES. 

Ça s'rait donmiage, nous aurions gagné tant d'ar- 
gent à l'montrer à la foire. 

PAILLASSE. 

Qu'est-ce que ça fait? mort ou vivant, j'en tirerons 
pied ou aile. 

GILLES. 

Tes encore malin, toiî et comment comptes-tu t'y 
prendre? 

PAILLASSE. 

Pardi! je l'salerons pour le faire voir, et quand 
tout l'monde l'aura vu, je l'désalerons pour le manger. 

(C&det 8è retourne.) 
TOUS. 

Vivat I il n'est pas mort! 

PAILLASSE 

J'allons emprunter une grande cuve à lessive, je 
omettrons dedans, et il se trouvera là comme chez lui. 

PIERROT. 

Dites donc, est-ce que je n'aurions pas plutôt fait 
de l'emporter? 

PAILLASSl. 

Délicat comme il est, pour que l'transport l'achève, 
nenni, nenni; laissons-le là au frais, et courons vite 
chercher le baquet, c'est l'affaire d'un zeste. 



70 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 



ArR : Non il n'est pat de fête. 

Vite, vite la baignoire. 
Amis, n'perdons pas de temps; 
S'il allait boir' l'onde noire, 
J'en serions mauvais marchands. 
Grâce à sa rareté z'eztrôme, 
L'or pleuVra chez noas à seau. 
Et nous vivrons nous-môme 
Gomme l'poisson dans l'eau. 

(Us sortent.) 



SCÈNE VIII 



CADET-ROUSSEL, seul 4 terre. 

(Il commence par remuer les bras, les jambes, puis la tAte et dit avec 
l'accent d'un homme qui rêve.) 

Monsieur Tcapitaine? où sommes-nous? hein? où 
avons-nous le cap? (n rouie jusqu'au trou du souffleur.) Ohl quea 
roulis! est-ce que cTorage n'est pas ûnite? essayons 
d'nous relever... oh! les vilains poissons que ces 
Marsouins, ces Requins, ces SoufQeursl ils vous 

ouvrent une gueule... hall (Regardant la téle du souffleur ta 
trou; PlûUasse, Gilles et Pierrot paraissent et restent stupéfaits.) en 

voilà encore un. Non, non, ce que c'est que la peur!... 
Eh mais, j'suis à terre... j'suis à terre... comment 
donc qu'ça s'fait? et comme me v'ià emberlificoté I 
d'où donc qu'çà vient? eh, ma une! au bout du 
compte, qu'est-ce que ça me fait? suffit que me v^Ià 
sauvé, que j'suis peut-être le seul, et que je devons 
remercier le ciel de m'avoir donné la préférence. 



ACTE I, SCÈNE IX 71 

SCÈNE IX 
CADET, PAILLASSE, PIERROT, GILLES. 

PAILLASSE. 

Ça parle! 

CADET. 

Mais ma Manon m'est-elle restée fidèle? il y avait 
dans rtemps un certain Blanchet qui me mettait 
martel en tête. 

GILLES. 

C'est z'un homme I adieu notre fortune I 

PAILLASSE. 

Qu'est-ce que tu dis donc, toi ? ça ne change rien ; 
ben au contraire, ça s'ra un poisson qui ressemble à 
un homme. 

CADET, lesTOyant, 

Ahî y'ià du monde qui va me dire où c'que j'suis, 
dites donc, camarades ? 

TOUS LES TROIS, jouant la snrprise. 
* Air : Sonnons les matines de Cythère, 

Un poisson, qui parle et qui s'promène 
C'est miraculeux I 
Prodigieux I 
Cest un vrai phœnix I un phénomène t 
Dont jamais rsoleil 
N'a vu Tpareil ? 



Eh mais, j'crois vraiment que ces trois hommes 
Me prennent tout d'bon 



72 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

Pour un poisson, 
J'en ons assez Tair, fait comme j'sommes. 

PAILLASSE. 

Vite, dans Tbaquet sans plus d* façon. 

TOUS LES TROIS. 

Un poisson qui parle, etc., etc. 

PAILLASSE, à G&det. 

M. le monstre marin... 

CADET, à part. 

C'est z'une farce qu'ils m'font. 

PAILLASSE. 

Nous pardonnez-vous d'avoir pris la liberté de vous 
pocher sans votre consentement ? 

CADET. 

Quoi! mes amis, c'est vous qui m'avez poché? (uieur 
saute au cou.) que j'vous embrasso, sans vous j'étais 
noyé. 

PIERROT. 

Dis donc : un poisson qui se noyé. 

CADET. 

Ah ça : est-ce que vraiment vous me prenez pour un 
poisson? 

GILLES. 

Si bien qu'j'allons te rejeter à l'eau. 

CADET. 

A l'eau! 

PAILLASSE. 

Est-ce que ça n's'rait pas conscience de laisser 
sécher à terre un animal de ton espèce? 



ACTE I, SCÈNE IX 73 



CADET. 



Allons, n'vous moquez pas davantage d'un pauvre 
naufragé, et dites-moi plutôt où c'que j*suis ici. 

PIERROT. 

J' crois bien qu'il doit s' trouver un peu désorienté ; 
ça n'est pas son aliment, mais j'allons te mettre 
queuqu'part où c'que tu te reconnaîtras tout de suite. 

CADET. 

Et OÙ ça donc? 

PAILLASSE ET GILLES. 

Dans ce baquet. 

CADET. 

Dans ce baquet? à la garde t à la garde ! 

PAILLASSE, lui mettant la main sur la bouche. 

Tais-toi, sinon... 

CADET. 

Mais il n'y a pas d'bon sens ! regardez donc mes 
bras, mes jambes; et puis est-ce qu'un poisson a le 
nez fait comme ça? 

PIERROT. 

Pardi I qu' c'est malin I si t'étais un poisson comme 
un autre j't'aurions rejeté à la mer tout de suite, au 
lieu qu' j'aUons te montrer à la foire, moyennant 
z'une rétribution. 

CADET. 

Gomme une béte curieuse, pas vrai? 

PAILLASSE. 

£h quoi donc ? 

PIERROT et GILLES la saisissant. 

ÂUons, dans le baquet t 



74 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

CADET^ se défend&nt. 

Non, non, non, non; je ne suis pas poisson; c'est 
des bêtises, et j'ai assez bu d'eau comme ça. 

PAILLASSE, à Pierrot et â Gilles. 

Vous allez voir que je vais le mettre au pied du 
mur... 

CADET, adossé au mur de ravant-scène. 

J'y suis déjà. 

PAILLASSE. 

Où t'a-t-on pris?... dans la mer? 

CADET. 

Oui. 

PAILLASSE. 

Dans quoi t'a-t-on pris?... dans un filet? 

CADET*. 

Oui? 

PAILLASSE. 

Eh bien ! n'est-ce pas dans la mer qu'on prend les 
poissons? n'est-ce pas avec des filets qu'on prend les 
poissons? les poissons n'appartiennent-ils pas aux 
pêcheurs qui les attrappent ? 

CADET, à part 

C'est vrai : je suis dans mon tort ! ah mon Dieu! si 
on savait à quoi on s'expose quand on quitte le plan- 
cher des vaches! que ne suis-je encore merlan à la 
fontaine des Innocents. 

PAILLASSE. 

n a été merlan, vous l'entendez. 

CADET. 

Et des plus connus de Paris, je m'en vante. 

PAILLASSE. 

Il a été merlan, et il dit qu'il n'est pas poisson. 



ACTE I, SCÈNE IX 75 

TOUS LES TROIS. 

Atteint et convaincu! 

Air : Verse encor, encor, encor, 

Çà, dans Teau, dans l'eaa, dans l'eau, 

Que c poisson à la ronde 

Attire tout le monde. 
Ç&, dans l'eau, dans l'eau, dans l'eau, 

Que toute la foire abonde 

A c' prodige nouveau. 

GADKT, à genoux. 

Quoi I VOUS me noyez, 
J'aime mieux qu'on m'assomme; 

Hélas 1 à vos pieds 
Messieurs, vous me voyez... 
Faut qu'vous soyez fous, 
D'vouloir qu'j' n'sois pas homme. 

Les poissons d' chez vous 
S'mett'ils queuqu' fois à genoux. 

TOUS UKS TROIS le mettent de force dans la caye et remportent. 
Çà, dans l'eau, dans l'eau, dans l'eau. 
Que c' poisson, etc., etc. 



nN DU PREMIER ACTE, 



76 CADBT-ROUSSBL ESTURGEON 



ACTE DEUXIÈME 



Le ihê&tre représente la place publique où se tient la foire 
d*Étretat ; la baraque des pêcheurs est à la gauche du pu- 
blic, un rideau en cache Tintérieur aux spectateurs, la 
porte en est sur le c6té. Des gens vont et viennent. Mou- 
vement général. 



SCÈNE PREMIÈRE 
LE BAILLI, PAILLASSE, GILLES, PIERROT, 

sortant de la baraque. 
LE BÀILU. 

Ma foi, mes amis, depuis les fameuses Syrènes dont 
Ulysse ou Christophe Colomb, je ne me rappelle pas 
lequel, a pensé être victime, je doute qu'on ait rien vu 
de pluâ étonnant, de plus surnaturel, de plus miracu- 
leux, de plus... le fait est que c'est un poisson... peu 
commun. 

PAHiLASSE. 

N'est-ce pas, M. le bailli? 

LE BAILU. 

Avez- VOUS VU cette barbe? 

PIERROT. 

Hem? 

LE BAILU. 

Cette chevelure? 



ACTE II, SCÈNE 1 77 

GILLES. 

Âhlah! 

LE BAILU. 

£t cette queue en trompette? c'est un poisson qui 
fera du bruit, je vous en réponds. 

PAaLASSB. 

Ah çà, d'où croyez-vous qu'il vienne? 

LE BAILLI, graTement. 

D'où je crois qu'il vienne? 

GILLES. 

Oui. 

LE BAILU. 

Eh! eh ! la question n'est pas facile à résoudre, vu 
que c'n'est pas un testacé. 

PIERROT. 

Ce n'est pas une tête cassée. 

LE BAILLI. 

Ni un crustacé. 

PAILLASSE. 

Ni une cruche cassée, 

LE BAILLI. 

Mais, Paillasse, je n'ai point dit une cruche cassée; 
mais bien un antëtacé.,. ce serait plutôt le poisson de 
la mer du nord nommé Léviathan par Salomon; Niety- 
eorax par Pline, et par M. de Buffon, Borealis Cucurbi- 
tus. Au reste, comme le merveilleux a toujours plus 
d'empire sur le vulgaire que le vraisemblable, croyez- 
moi, au lieu de chercher un nom à votre animal, 
bornez-vous à afficher la déclaration que je viens de 
rédiger, elle en vaut bien une autre. 

PAILLASSE. 

Et vous croyez que les curieux mordront à c't'ha- 



78 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

meçon-là? eh .ben, pas du tout : pour appeler le 
public, il faut des grands mots, des noms qui ronflent. 

LE BAILU. 

D'accord; oui il n'y aurait pas de mal de trouver des 
noms qui ronflassent. 

PIERROT. 

Si nous l'appelions... 

GILLES. 

Non, non, ce n'est pas çà... il vaut mieux le nom- 
mer... 

PAILLASSE. 

Tu n'y es pas non plus, toi; il faut l'appeler le roi 
des Esturgeons! 

LE BAILU. 

£h mais... c'est justement son vrai nom. 

TOUS. 

Bah! 

LE BAILLI. 

Borealis Cticurbitus n'a jamais voulu dire autre chose. 

GILLES. 

C'est clair : Borealis, roi. 

PIERROT. 

CucurbittiSy des Esturgeons. 

LE -BAILLI. 

C'est-à-dire, si nous traduisions littéralement, nous 
ne nous retrouverions peut-être pas tout à fait; mais 
c'est çà pour la masse de... l'expression, n'importe l 
faites barbouiller bien vite le portrait de votre pois- 
son, mettez le nom au-dessous, et vous exposerez le 
tout à votre porte, avec tout l'appareil, tout l'éclat 
dont une semblable merveille est susceptible I 



ACTE II, SCÈNE 79 

PAILIASSE. 

Ohl laissez faire : tout çà est l'affaire d'un clin 
d'oeU, et pour c'qu'estderamorce, j'ons un bagou qui 
en embêterait de plus malins que vous. 

LE BAILLI. 

C'est ce qu'il faut, le bagou ne peut jamais nuire. 

GILLES. 

Ah ! çà, moi, je rentre bien vite pour barbouiller le 
tableau; car v'ià le moment qui approche. 

LE BAILLI. 

lEt moi je vous laisse pour vous envoyer tous les 
amateurs que je rencontrerai. Ah çà, vous vous sou 
venez de nos conventions, la moitié de la recette. 

PAILLASSE. 

Non, M. le bailli, le quart. 

LE BAILLI. 

Mais, non, il me semble que nous avons dit moitié. 

PIERROT. 

Non, M. le bailli, en vous en allant ce matin, vou 
avez dit le quart brut, brut, brut. 

LE BAILLI. 

C'est singulier!.,, j'avais ridée frappée... allons, 
bien, le quart. 

SCÈNE n 

PAILLASSE, PIERROT. 

PAILLASSE. 

Est-il dedans avec toute sa science? l'cher bailli, 
prendre ce pauvre diable pour un Esturgeon ! 



80 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

PIERROT. 

n faut convenir aussi que je lui avons accommodé 
la figure de manière à dérouter le plus fin. Grilles a 
inventé la barbe et la perruque de verdure, je n' dis 
pas non; mais la queue? hein ! j'espère qu'elle sort de 
ma tête. 

PAILLASSE. 

Laisse-moi donc tranquille ; à quoi ça servirait-il, 
si j' n'avais pas trouvé 1' moyen de l'attacher dans le 
baquet, et surtout de l'empêcher de parler, grâce à 
c'te ficelle qui aboutit à son menton, et à l'aide de la- 
quelle je lui fais plonger la tête dans la lessive... je 
lui défie bien de sonner mot sans ma permission. 

CADET, derrière la tapisserie. 

Dites donc, vous autres, me laisserez- vous encore 
tremper longtemps ? est-ce que vous voulez que je de- 
vienne grenouille ? 

PAILLASSE. 

Ah ! j'vois bien qu't'as soif, tu vas boire. 

PIERROT. 

Oui, oui, un p'tit gargarisme ; aussi bien, v'ià la 
foire qui commence. 

(Ils rentrent derrière la tapisserie, et pendant les couplets, GiUes accroche 
dehors le tableau de l'Esturgeon.) 



SCÈNE III 

MVBRS MARCHANDS DE LA FOIBE, HABITANTS d'ÉTRETAT, ETC. 
CHOEUR. 

Air : Gaif gai, mariez-vous. 
V'uez, v'nez, v'nez juger tous 
D' rex-cellence 



ACTE n, SCÈNE m 81 

D' DoV science. 
Vnez, y*nez, accourez tons, 
J'en ayons pour tous les goûts. 

UN CHARLATAN. 

L*an passé le roi d* Congo 
Allait mourir de la peste... 
Un' goutte d'un baume... et zeste 
Je Tguêris... et y là sa peau. 
Vnez, y 'nez, etc., etc. 

(Il montre une peau noire.) 

UN SAUTEUR, étendant nn tapis. 

Moi, j'arrive de Paris, 
Où ma souplesse étonnante 
A tant fait parler, j'm'en vante, 
Qn' j'étais toujours sur l'tapis. 
V nez, v'nez, etc., etc. 

(il fait des culbutes. ) 

UNE MARCnANDE DE PLAISIR. 

A moi j'vous verrai r' venir. 
Quand vous aurez fait vot* ronde, 
Cque j'tiens est du goût d'tout Tmonde, 
Mes amis, c'est du plaisir. 
V'nez, v'nez, etc., etc. 

UNE AUTRE PETHE MARCHANDE. 

Venez voir un éperlan. 
Fils d'un coq et d'une autruche, 
Venez voir une merluche 
Fill' d'un chat et d'un merlan. 
V'nez, v'nez, etc., etc. 



82 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 



SCÈNE IV 

LES PRÉCÉDENTS, PAILLASSE, monté sur un tréteau et frappant 
sur le tableau, musique, fanfare, charivari. 

PAILLASSE, au public. 

C'est ici, messieurs et dames, c'est ici qu'on voit le 
beau, le superbe, le magnifique, l'incomparable 
poisson poché dans les mers du Nord. Le voilà, mes- 
sieurs, il est vivant, il a des dents 1 Qu'est-ce que c'est 
que c'poisson, me direz-vous ? est-ce un requin ? non, 
messieurs; un crocodille ? non, messieurs; est-ce une 
morue? non, messieurs. Et qu'est-ce donc? Ce que 
c'est, messieurs, ce que c'est? c'est le roi, le roi des 
Esturgeons! animal à face humaine, animal qui vous 
ressemble, et qui est pourtant seul et unique dans 
son espèce II distingue les sesques, connaît l'heure 
sur une montre, et indique comme un âne savant? 
par le mouvement de sa tête, s'il est dix heures, onze 
heures ou midi... Ce n'est pas tout, messieurs, ce 
n'est pas tout; il tousse comme un homme, rit comme 
un homme, bâille comme un homme, crache comme 
un homme, éternue comme un homme; il ne lui 
manque que la parole, et pourtant ce n'est qu'une 
bête; une bête comme vous... comme vous le pensez. 
Donnez-vous la peine d'entrer, messieurs et dames, 
les premières places sont à douze sols, les secondes à 
six, et enfin, pour que le petit comme le grand puisse 
jouir de ce spectacle, qui a fait l'admiration de toutes 
les cours de l'Europe, les dernières sont à deux sols; 
oui, messieurs, deux sols, pas davantage. On va 
commencer: c'est le moment 1 (fanfare). Rangez-vous 
donc, laissez passer les amateurs. 



ACTE II, SCÈNE V 83 

TOUS LES MARCHANDS. 

C'est un charlatan, c'est un charlatan. Venez chez 
nous, messieurs, venez chez nous. 

UN MARCHAND DE COCO. 

A la fraîche, qui veut boire ? 

LA M.iRCHANDE DE PLAISIR. 

Yoilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir. 



SCÈNE V 



Les PRÉCÉDENTS, MANON, BLANGHET. 

(La musique contiaue, la Toule entre dans Ja baraque, Pierrot et Gilles 
reçoirent Targent, la tapisserie s'entrouve et laisse Toir Cadet-Roussel 
dans la cuve ; il est déGgii<*é par une barbe et une chevelure yertes. 
une énorme queue de moru3 s'élève au-dessus de l'eau. Manon et Blanchet 
doivent être bien en vue.) 



Air : Vive le vin de Ramponeau. 

Ah! quelle espèce 
De poisson, 
Et quelle barbe épaisse I 
Aurait-on cru qu'un esturgeon 
Avait de la barbe au menton ? 
Non. 

PIERROT. 

Messieurs, remarquez ses cils, 
Ses dents, et ses sourcils 
Et son nez et sa bouche. 

GILLES. 

Craignez qu'il n'vous fasse mal, 

Car c'est un animal 

Qui mord dès qu'on le touche. 



U CADKT-ftOUSSEL KSTUR6B0N 

Laissez donc, à tous croire, on n'verrait qnVot^ 
Cadet partout. Quand j'tous dis qn'il est mort. 

CADET, s'èlançant de ta cave. 

Non, il n'est pas mort ! 

TOUS. 

Il parle ! 

'(Grand mooTeoMBt, Cadet s eaf oit bon de la banque et poorsait Hanoo ; 
on cooit après lut pour l'airéler, désordK, oobIhmmi.) 

CHOECB. 

Am : Vaudeville du Pont des arts. 
Non, non, il n'est pas croyable 
Que ce soit un Esturgeon ; 
C'est un homme, c^est nn diable. 
Sons la forme d'nn poisson. 



SCÈXE VI 

Les précédents. Le BAILLI. 

LE BAILU, sar venant. 

Qu'est-ce donc qui tous courrouce ? 

CADKT. 

Tromper Tmeilieur des maris ? 

LE BAILLI. 

Ce poisson n*est pas d'eau douce, 
Si j*en juge par ses cris. 

CHOEUR. 

Non, non, il n*est pas croyable, etc. 

LE BAILLI, avec dignité. 

Çà, que tout rentre dans l'ordre ! le public à sa 



ACTE II, SCÈNE VI 87 

place, les pécheurs à leur poste et le poisson dans 
l'eau. 

TOUS. 

Dans Peau ! dans l'eau ! 

CADET. 

Je ne suis pas poisson ! 

PIERROT. 

II est poisson t 

CADET. 

Gomme je danse; imaginez-vous, M. le bailli... 

LB BAILLI. 

Silence ! (à Paiiia«e.) La recette a-t-elle été bonne? 

PAILLASSE. 

Six francs soixante. 

LE fiAILLI. 

C'est un franc soixante-cinq centimes qui me re-^ 
viennent (Haut) Cette affaire-ci me regarde^ et poisson 
ou non, il faudra bien qu'il finisse par se soumettre. 
Répondez-moi, mon ami, vous voyez que je vous 
parle avec douceur; êtes-vous poisson, oui, ou non?" 

CADET. 

Oh, par exemple, M. le bailli, il faut que vous^ 
soyez bien... 

LE BAILLI. 

On ne vous demande pas ce que je suis, on vous. 
demande simplement ce que vous êtes. 

PIERROT. 

Il est poisson I il est poisson ! 

CADET. 

Ah 1 voilà qui est trop fort, si je no parlais pas, je 
dirais... 



88 CADBT-ROUSSEL ESTURGEON 

LE BAILU. 

C'est ce qui vous trompe, si vous ne parliez pas, 
vous ne diriez rien, et d'ailleurs il ne s'agit pas de ça. 

PIERROT. 

M. le bailli, il a convenu lui-môme tantôt d'avoir 
été merlan. 

LE BAILU, à Cadet. 

£h bien I qu'est-ce que vous me dites donc ? vous 
avez été merlan et vous dites que vous n'êtes pas 
poisson... Ah çà, vous êtes donc passé aux Estur- 
geons ? eh bien, il n'y a pas de mal à faire son che- 
min ; mais pour en finir, je vous conseille en ami de 
rentrer dans la cuve, votre affaire tombe d'elle-même 
tout naturellement dans l'eau, elle s'assoupit, et tout 
unira là. 

CADET, M sauTant. 

Allez au diable ! vous et votre cuve, 

LE BAILU. 

Ah! ah I rébellion ! arrêtez-moi ce poisson. 

CADET. 

Le premier qui m'approche I 

LE BAILU. 

Saisissez-le par la queue! 

CADET. 

Il n'y a pas de queue qui tienne... 

(On le tire par la quane, elle seMétache.) 
LE BAILLI. 

Par la barbe ! (La barbe se détache.) Par les cheveux ! 

(Les cheTenx se détacheot, et Cadet parait soas ses traits véritables.) 
CADET. 

Eh bien ! suis-je tl encore poisson à présent ? 



ACTE II, SCÈNE VI 89 

MANON, stupéfaite. 

Ciel ! c'est Cadet! c'est mon mari 1 

(Elle se précipite dans ses bras.) 
BLANCHET. 

Ah l Blanchet I queu déchet I 

CHOEUR. 

Air : Bon voyage M, Dumolet. 

C'est un homme 1 

Qui ]*aurait cru ? 
Et c'est Cadet que sa femme le nomme ? 

Cest un homme 1 

Qui Taurait cru ? 
Que notre argent nous soit yite rendu. 

MANOIf, à Cadet. 

Qu'est-ce quHu fois donc? tu t'amuses à me mordre. 

CADET. 

Et toi qui parle, infidèle Manon, 

Tu m' saut' au cou ; mais c'est pour me le tordre. 

LE BAILU, d'un ton important. 

Décidément, ce n'est point un poisson. 

CHGEOR. 

C'est un homme, etc., etc. 

BLANCHET. 

Ah 1 mon cher Cadet, que j'suis donc aise ! 

C/U)ET. 

C'est hon, M. Blanchet, nous nous revoirons. 

BLANCHET. 

Comment, Cadet, est-ce que tu croirais... 

CADET. 

Nous nous revoirons, vous dis-je, je crois que c'est 
français... nous nous revoirons. 



90 CADET-ROUSSEL ESTURGEON 

LE BAILU. 

' Allons, voyons, nous nous revoirons, vous vous 
revoirez, silence l considérant que ces trois fripons 
ont escroqué l'argent du public, je les mets en prison, 
et leur recette en poche. 

CADET ET MANON. 

Grâce, grâce pour eux, M. le bailli. 

CADET. 

Sans eux j'étais noyé. 

MANON. 

Sans eux j'étais veuve. 

CADET. 

Sans eux je... 

LE BAILLI. 

Sans eux, sans eux... il serait impossible de faire... 
moi, je ne connais que la justice. 

PAILLASSE. 

Vous avez l'air si bon. 

PIERROT. 

Vous avez l'air si doux. 

GILLES. 

Vous avez l'air si... 

LE BAILLI. 

Bête I... que je suis, je vais me laisser attendrir. 

TOUS. 

Grâce 1 grâce l 

LE BAILU. 

Eh bien... soit ; mais, messieurs les farceurs, ne 
revenez plus à la charge. (ACadet.) Et vous, monsieur, 
je vous exhorte à ne plus retomber dans leurs ûlets. 



ACTE II, SCÈNE VI 91 

CADET. 

Ah I je vous en réponds l j'ai été trop échaudé pour 
ça... et chat échaudé craint l'eau froide. 

VAUDEVILLE 

CADET, an public. 

On dit que pour peu qull rie 
Le public est indulgent; 
Ainsi pour cette folie 
Il ne peut être exigeant. 
Qu'un joyeux accueil exauce 
Les yœux de notre Esturgeon, 
£t puisse aujourd'hui la sauce 
Faire passer le poisson. 



FIN 



LE DINER DE MADELON 

OU 

LE BOURGEOIS DU MARAIS 

COMÉDIE EN UN ACTE 

HÉLÉE DE VAUDEVILLES 

Beprésmiée pour la première foiSy à Paris, sur le théâtre, 
des Variétés^ le 6 septembre 1813. 



PERSONNAGES 



M. BENOIT, pâtissier retiré. M. Bosquier-Gava.udan 

VINCENT, orfèvre et ancien 
ami de Benoît M. Tibrcelin. 

MADELON, servante de Be- 
noît M"« ÉLOMIRE. 

UN CAPORAL M. Fleury. 

Patrouille. 

Un commissionnaire. 



La scène se passe à Paris, chez M. Benoît, au Marais. 



LE DINER DE MADELON 

COMÉDTE EN UN ACTE 



Le théâtre représente une chambre simplement meublée 



SCÈNE PREMIÈRE 

MADËLON, seule, apportant une canne, une paire de lunettes et 

une perruque. 

Ah ! monsieur Benoît, c'est demain votre fête, et 
vous ne m'en disiez rien t... Heureusement on connaît 
son almanach, et on y voit que c'est aujourd'hui la 
veille de la Saint-Boniface ; mais y n'faut pas l'y en 
vouloir à c'pauvre cher homme 1... Gomme depuis dix 
ans que j'suis à son service, j'nons jamais manqué 
dTy faire un cadeau, à sa fête, il a peur que je ne 
fasse encore quelques bêtises cette année-ci, et il 
tâche, pour épargner ma bourse, de laisser passer ça 
sous silence... Mais, bernique, mon cœur a mis le 
doigt dessus, et on refait toujours ce qu'on a eu du 
plaisir à faire. 

AIR DU VAUDBYiLLB D*Angélique et Mekourt, 

Quoiqu*you8 ayez cru, m'sieu Benoit, 
Mettre en déftrat notre mémoire, 
J'yiens, pour vous faire marcher droit, 
D*ach'ter c'tte canne à pomme dlvoire ; 



96 LE DINER DE MADELON 

Puis pour cacher vos ch*Teuz tout blancs, 
Cette perruque des mieux faites ; 
Et pour vous rendVos yeux d'quinze ans, 
Cette paire de lunettes. 



G'tapendant, pour ne pas reontrarier, laissons-l'y 
croire que je n'savons rien, et nTy donnons tout ça 
qu'au dernier moment. Mais pourquoi donc que lui, 
qui ne sort jamais sans me dire : « Madelon, je m'en 
vas ; si quelqu'un vient, tu lui diras que je rentrerai 
à deux heures pour dîner ; » pourquoi donc que ce 
matin il a sorti en sournois, sans seulement m'appeler 
pour l'y mettre sa cravate, et le brosser, comme il 
fait toujours? C'est ci ou c'est ça ; mais à c'tt'heure, 
ça ne peut être ni l'un ni Tautre. Où donc qu'il est 

allé? (On entend Benoit dans la coulisse fredonner Tair : « Eh ! non, 

non, non. ») Mais j'vas l'savoir, car le voici. Cachons 
vite tout ça queu'part. 



SCÈNE II 

MADELON, BENOIT, portant an paquet sous la hoappdande. 

BBTtOn, entrant en chantant. 
Air : Eh l non, non, non. 

Redeyenil garçon, 
Libre de toute chaîne, 
Aussi gai qu'un pinçon, 
Je bois, je me promène. 
(Voyant Madelon.) 

Eh I bon, bon, bon. 
Eh ! bonjour, Madeleine, 

Eh I bon, bon, iM>n, 
Eh ! bonjour, Madelon. 



SCÈNE n 9 7 

A défaut de tendron, ^ 

Je bois à tasse pleine : 

Faute de rigaudon, 

Je chante à perdre haleine. 

Eh I bon, bon, bon, 
Le cœur n'a point de peine, 

Eh I bon, bon, bon. 
Tant que le corps est bon. 

MADELON. 

Toujours gai, not' maître. 

BENOIT. 

Toujours, mon enfant ; et je ne sais pas pourquoi 
je le suis aujourd'hui plus qu'à l'ordinaire. 

IIÀDELON, à part. 

Je le sais bien, moi. (Haut.) Il y a des jours comme 
cela. 

BENOIT. 

Au fait, pourquoi serais-je triste ? Veuf depuis dix- 
huit mois, retiré de mon commerce de pâtisserie 
depuis... 

UADELON. 

Depuis z'onze. 

BENOIT. 

Comment dis-tu ? 

MADELON. 

Depuis z'onze: vous me l'avez dit souvent. 

BENOIT. 

Tu as raison, depuis onze... emportant, j'ose le 
dire, les regrets de tous les gourmands, honoré de 
leur souvenir, et consolé dans mon intérieur par les 
soins d'une servante économe, laborieuse et sage. 

MADELON. 

Ça vous plaît à dire. 

6 



^8 LE DINER DB MADELON 



Gomment ne serais-je pas avec cela le plus heureux 
des hommes de mon âge ? 

MADELON. 

C'est vrai, au moins. 



AIR iFUle avant le mariage. 

Ma fortune est assez mince, 

Mais je ne désire rien, 

Et suis heureux comme un prince, 

Lorsque je me porte bien. 

Loin d'avoir vieilli mon àme, 

Loin de m'avoir attristé, 

Hors ma jeunesse et ma femme 

Le temps ne m*a rien ôté... 

La galté, 

La santé . 
Changent l'hiver en été. 

MADELON. 

Même air : 

Que d jeunes gens on voit dans Tmonde, 
Ennuyés et las de tout. 
Que déj& brune ni blonde 
Ne saurait plus mettre en goi^t... 
Mais vous, Tsoir, par un'fiUette, 
Que vous vous sentiez heurté, 
Via qu'soudain votre œil la guette, 
Et puis dans ^obscurité... 
' La gaîté, 
La santé 
Changent l'hiver en été. 

ENSEMBLE. ^ 

La gaîté, 
La santé 
Changent l'hiver en été. 



SCÈNE II 91^ 

MADELON. 

Ah çà I not* maître, il faut à c'tt'heure que je vous 
gronde. D'où vient donc qu'vous êtes comm* ça sorti 
ce matin, sans me dire ni qui ni qu'est-ce ? 

BENOIT. 

Que veux-tu I il faisait beau, j'étais en bonne hu- 
meur, je suis allé faire un tour sur les quais, voir 
couler l'eau, et j'en rapporte une faim... 



Bah! 



HÂDELON. 

Air : Crnia qtie Paris 
J'vas vite préparer rdiner. 

BENOn. 

Avant tout, petite friande, 

"Voyons si tu devineras 

Ce qne j'ai sons ma houppelande. 

MADELON. 

Sous Tot'houp'lande ?... Attendez donc... 

(BUe rére.) 
Gnia z*an dindon, gnia z*un dindon. 



BENOIT. 

C'est toi qui l'as nommé. Tiens, vois la belle pièce» 

MADELON. 

Oh! la superbe bote I et truffée encore... Elle a dd 
vous coûter gros ? 

BENOIT. 

Non, parce que c'est un dindon de rencontre. Je l'ai 
acheté au maître d'hôtel d'un homme qui devait s'en 
régaler aujourd'hui, et qui est mort hier d'une- 
attaque d'apoplexie. 

MADELON. 

Il parait que ce mort-là était un bon vivant. 



100 LE DINER DE MADELON 

BENOIT. 

Va vite le faire cuire. 

MADELON. 

Bah ! vous avez donc du monde à dtner? 

BENOIT. 

Pas un chat. 

MADELON. 

C'est pourtant dommage de manger ça tout seul. 
Attendez plutôt à demain. 

BENOIT. 

Ah bien ouil je ne suis pas sûr d'avoir demain 
Tappétit que j'ai aujourd'hui ; et puis d'ailleurs... 

Air de: m. Tourterelle. 

A, soixante ans on ne doit pas remettre 
Llnstant heureux qui promet un plaisir ; 
Plus tard le sort voudra- t-il nous permettre 
De le rejoindre et de le ressaisir ? 
Sur Taveuir je ne compte plus guère, 
Le présent seul à mou Age est certain : 
Mou plus beau jour est celui qui m'éclaire, 
Car les vieillards n'ont pas de lendemain. 

MADELON. 

Laissez donc, vous irez à cent ans pour le moins. 

BENOIT. 

Même air : 

Si le destin veut prolonger ma vie, 
Je me résigne à ses sages décrets ; 
' Mais mourir vieux n'est pas ce que j'envie : 
L'âge souvent amène des regrets. 
Chacun son tour est la règle du sage, 
Contentons -nous d'égayer nos instants ; 



SCÈNE n 101 

Celui qui plie à soixante ans bagage, 
S*il vécut bien, vécut assez longtemps. 



HADELON. 

En ce cas, mangez la béte. 

BENOIT. 

C'est ça, mangeons là. 

MADELON 

Mais si vous voulez Inviter quelqu'un, il est temps 
de vous y prendre. 

BENOIT. 

Oui, car voilà plus de midi. 

MADELON. 

Il faut aller au plus voisin, ou à la plus voisine. 

BENOIT, après un moment de réflexion. 

Oui, à la plus voisine, tu as raison. 

MADELON, cherchant. 

En ce cas-là, c'est madame... 

BENOIT. 

Non, c'est mademoiselle... 

MADELON. 

Ahl VOUS invitez des demoiselles? 

BENOIT. 

Si vous voulez bien le permettre. 

MADELON. 

Et cette demoiselle se nomme ? 

BENOIT. 

Madelon. La connais-tu ? 

MADELON, Avec le plus grand embarras. 

Quoil not' maître, c est moi !..• 

6. 



i02 LE DINER DE MADELON 

BENOIT. 

Oui, c'est toi quej'invite; n'es-tu pas la plus voisine? 

MADELOX. 

Ne vous gaussez donc pas de moi comme ça. 

BENOIT. 

Quand je te dis que je t'invite. 

MADELON. 

A votre table ? 

BENOIT. 

Oui, à ma table. Tu m'as servi pendant dix ans 
sans reproche, et je veux te donner cette petite ré- 
compense-là... 

MADELON. 

Eh bien! vrai, ça me fait plus de plaisir que tout 
ce que vous pourriez me donner. Mais, là, ne me 
trompez pas. 

Air du vaudeville de : Partie carrée. 
C'est-il tout d'bon qu' net' maître nous invite ? 

BENOIT. 

Oui, mon enfant, oui, je le veux ainsi. 

MADELO.N. 

Mais si Ton vient ? 

BENOIT. 

Tu t'en iras bien vite. 

MADKL02V. 

Ah! qu'vous êtes bon, qu'vous êtes poli ! 
C'est comme un rêve, et j 'n'osons pas y croire 

BENOIT. 

Non, Madelon, tu ne dors pas. 

UADELON. 

J'sens que d'plaisir je n'vas manger ni boire .. 
Ah I le joli repas I 



SCÈNE m 103 

Allons, allons, cours vite à la cuisine, et tâche que 
le dîner soit bon. 

MADELON. 

Il sera aussi bon que vous, et ce n'est pas peu dire. 

BENOIT. 

N'oublie pas mon mets favori... Tu sais?... des 
oreilles frites? comme avant-hier. 



IIADELON. 



Ça suffit. 



^ SCÈNE m 

BENOIT, seul. 

Cette pauvre fille, elle est contente! Ah! si elle se 
rappelait que c'est demain ma fête, ce serait bien 
autre chose; mais pourtant elle est fille à le deviner, 
car sous cet air simple, c'est une espiègle. J'en serais 
fâché, car elle se croirait obligée de me faire un 
cadeau, comme elle a toujours fait jusqu'ici, et c'est 
ce que je ne veux pas. 

AiA : Jeunes beautés ^ au regard tendre. 

J'entends encor la pauvre fille, 
L*an dernier, son offrande en main, 
Ayec une grâce gentille. 
Me dire en rougissant soudain : 
A fair* mon devoir toujours prête, 
Not* maître, je v'nons vous offrir 
C'tte paire d' rasoirs pour vot' fête... 
Acceptez-la 2'avec un cuir. 



104 LE DINER DE MAGELON 

Ahl ah! une voiture s'arrête devant ma porte. 
Voyons, je ne me trompe pas, c'est l'ami Vincent. 
D'où diable sort-il depuis deux ans que je ne l'ai vu? 
Viendrait-il de Pontoise pour me souhaiter ma fête? 
Ce serait bien joli de sa part. Mais s'il venait me 
demander ma soupe, cela dérangerait furieusement 
les affaires de Madelon. Non, non, je lui ai promis, et 
je lui tiendrai parole. Nous dînerons tête à tête. Le 
voici, taisons-nous. 



SCÈNE IV 
BENOIT, VINCENT. 

VINCENT. 

Eh! te voilà, mon cher Benoît, je tremblais de te 
trouver absent. Embrassons-nous. 

BENOIT. 

Et de tout mon cœur, parbleu ! 

Air : Bonjour mon ami Vincent, 

Eh bien ! mon ami Vincent, 
La santé, comment va-t-ellc ? 

VINCENT. 

Mais je suis toujours toussant, 
Et la tienne ? 

Bt£NOIT. 

Est assez belle* 

VISGBNT. 

Eh quoi ! malgré tes soixante ans 



SCÈNE !V 105 

BENOIT. 

Je suis encor des mieux portants ; 
Parfois, pourtant, je me rappelle 
Avoir des dispositions... 

VINCENT. 

Aux fluxions, 
Oppressions?... 

BENOIT. 

Non, mais aux indigestioub. 

VINCENT. 

 propos, ma femme est morte. 

BENOIT. 

Âh! la mienne aussi. 

VINCENT. 

Baht quand donc? 

BENOIT. 

Il y a dix huit mois. 

VINCENT. 

Dix-huit moisi Voilà aussi dix-huit mois que je 
suis veuf. 

BENOIT, riant. 

Oh! c'est plaisant, la môme année!... 

VINCENT, riant aassi. 

C'est ma foi drôle; quand elles se seraient donné le 
mot... 

BENOIT. 

Ainsi te voilà veuf. 

VINCENT, reprenant son sérieux. 

Hélas! oui. Ah! mon ami, quand on a été trente- 
cinq ans marié, qu'il est dur de se trouver garçon du 
jour au lendemain, et isolé avec dix enfants. 



106 LE DINER DE MADELON 

BENOIT. 

Dix enfants? 

VINCENT. 

Tout autant, et j'en aurais onze, si le dernier, qui 
était le plus jeune, n'était pas mort. 

BENOIT. 

Il faut remercier le ciel de tout. Ah çàl et ton com- 
merce d'orfèvrerie? 

VINCENT. 

Ça ne va plus, mon ami. La mort de ma pauvre 
défunte m'a tué. Elle savait si bien appeler son 
monde. 

BENOIT. 

Que veux-tu I un mari et une femme ne sont pas 
pour vivre éternellement. 

VINCENT. 

Il faut bien que quelqu'un commence, c'est vrai. 

BENOIT. 

Et autant vaut que ce soit... 

VINCENT, «'égayant. 

C'est ce que je me dis tous les jours. 

BENOIT. 

En ce cas, touche-là, et consolons-nous ensemble. 

VINCENT. 

Volontiers. Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?.* 

BENOIT. 

Ce que je fais? 

VINCENT. 

Oui, où dînes-tu? 

BENOIT, à part. 

N'allons pas lui dire.... ce ne serait pas le compte 
de Madelon. 



SCÈNE Y 107 



VINCENT. 

Tu ne te rappelles pas où tu dines? 



SCÈNE V 
Les mêmes, MADELON. 

MADELON, sans voir Vincent. 

Dites donc, not' maître, je ne sais pas trop com- 
ment faire cuire votre dinde aux truffes, moi. 

VINCENT, à part. 

Une dinde aux truffes !... 

BENOIT à part. 

Ohllasottet... 

MADELON. 

C'est que c'est la première fois que cela m'arrive, et 
v'Ia qu'il se fait tard. 

VINCENT. 

Tu avais raison, mon ami, consolons-nous en« 
semble. Je ne te quitte pas de la journée. 

MADELON, à part. 

Ah I jami! qu'est-ce que j'ai dit là? Diable soit de 
l'orfèvre I 

BENOIT, à part. 

D n'y a plus à reculer. 

VINCENT» 

A quelle heure dlpes-tu? 

BENorr. 
A deux heures précises. 



108 LE DINER DE MADELON 

VINCENT. 

A deux heures?... 

BENOIT. 

Oui, c'est une vieille habitude, et je m'en trouve 
bien. 

VINCENT. 

Diable I c'est que j'ai à deux heures, ici près, un 
rendez-vous d'affaires, qui est môme le principal objet 
de mon voyage à Paris, et je ne pourrai être libre 
qu'à quatre. 

BENOIT. 

Qu'à quatre? 

MADELON, & part. 

Qu'à quatre? boni 

BENOIT. 

C'est malheureux. 

VINCENT. 

Ah I tu feras bien pour moi une petite infraction à 
la règle. 

MADELON. 

Ahl ben oui! si mon maître vlut être demain au 
lit pour huit jours, il n'a que ça à faire. 

BENOIT. 

Elle a raison, j'ai déjà payé cher cette complai- 
sance-là. Tu sais ce que c'est que l'habitude à notre 
âge; c*est au point que s'il me fallait dîner sur une 
aptre chaise ou à une autre place que celle où j'ai 
coutume de m'asseoir, mon dîner me ferait mal. 

VINCENT. 

C'est fait pour moi. Pourquoi cette petite solte 
vient-elle me dire ce que tu as. 



SGÉNS VI 14)9 

MABELON. 

Dame! Monsieur, je ne savions pas que vous étiez 
là, sans ça... 

BENOIT. 

Eh I parbleu, viens demain matin déjeuner ; nous 
aurons encore quelques restes, et tu en tireras pied 
ou aile. 

VINCENT. 

Eh bien! c'est dit. 

Air ; Verse encor, 

A demain, demaio, demain, demain. 
Demain de grand matin. 
Remettons la partie : 
A demain, demain, demain, 
De la dinde rôtie 

Nous verrons la fin. 

Armé d'nn flacon, 
Et narguant les années, 

Vincent le barbon 
A table est encor bon. 

BENOIT. 

Moi j'ai, grâce aux cieaz. 
Toutes les matinées. 

L'appétit, mon vieux, 
Ouvert avec les yeux, 



A demain, demain, demain, demain, etc. 

SCENE VI 

BENOIT, MADELON. 

MAOBLON. 

Ah I le voilà parU I... IkTa-t-U fait assez peur^ 

7 



IfO LE DINER DE MÀDELON 

BENOIT. 

Ma foi, j'ai va le moment où il prenait ta place. 

MADELON. 

Joli convive que vous auriez eu là, not'maitre f 

BENOIT. 

Tu te crois donc plus aimable? 

MADELON. 

Dame! écoutez, j'sommes fille, il est veuf, j* n'ons 
que vingt-neuf ans, il en à soixante... et puis vous 
mVarrez, quand j'vas être un p'tit brin bichonnée. 

BENOIT. 

Gomment, <Jiable! de la toilette ? 

MADELON. 

Dame! je ne trouverons pas de longtemps une si 
belle ocasion de m'requinquer. 

Air : du vnnrievilln de la Pupille. 

J'yaB mett* moa non veaa jupon yert 
Avec ma cornette nouyelle, 
J'vas mettre mon corset qui n* sert 
Qu*aTec ma colfrette à dentelle. 
JVas mett' par-d'sus ça mon can*zon, 
JVas mettre enfin, pour que rien n'doche, 
Ma belle croix d*or & mon cou 
Et la dinde à fat broche. 

(CUeMrt.) 



SCÈNE Vil 
BENOIT, MHi. 

Et moi aussi, je vais faire un bout de toilette; le 
jour de sa fête un peu de coquetterie est bien per- 



SCÈNE IX lit 

mise. (U ontN dans ion ctbinet. La scèae leite ride, et on «ntend une 
fanfare dans la rue) . 



SCÈNE VIII 

MÂDELON, dans sa cuisine; BENOIT, dans sa chambre & cou- 
cher, de manière que le théâtre est entièrement Ttde. 

BENOIT, sans être va. 

Dis donc, Madelon? 

MADELON, de raéme. 

Plaît-il, not'maltre? 

BENOIT. 

Qu'est-ce que c'est donc que cette musique-là ? 

MADELON. 

Ça m'a tout l'air d'une sirinade qu'on vous donne. 

BENOIT. 

Va donc voir ça. 

MADELON. 

Je ne peux pas, je tourne ma broche. 

BENOIT.. 

Et moi, je me fais la barbe. 



SCÈNE IX 
Les MÊMES, VINCENT. 

VII«CENT, seul. 

Est-ce heureux que mon homme soit malade! Voilà 
notre rendez-vous remis à demain, et par conséquent 



112 LE DINER W MADELON 

plus d'obstacle à mon dîner avec Tami Benoit. Mais 
oùest-ildonc? 

MADELON, dftot la cuiftne. 

Dites donc, not' maître, ils disent que c'est votre 
fête. 

BENOIT. 

Ma fête? bon! 

HADBLON. 

C'est juste... le 4 juin, veille du 5. 

VINCENT. 

G'est sa fôte? ça se trouve à merveille, chut! Allons 
vite lui chercher un bouquet, et au coup de deux 
heures, tombons chez lui comme un accident... Oh! 
la bonne surprise, (n sort.) 



SCÈNE X 

MUSICIENS ET CHANTEURS, duii la rue. 

CRoeun. 

Air DR la Marche des Tartares (dk Lodoïska). 

Gloire au boa monsieur Benoit ! 
Que toujours il soit 
Heureux, content 
Et bien portant ; 
Oui, qu'en tout temps ses jours 
Soient tissus d*or et de soie, 
Bt que toujours 
La joie, 
Au défaut des amours, 
En charme et prolonge le cours. 



8CËNK n 113 



SCENE XI 

MADELON, on booqoet à U main, yenant au-devmnt de Beooît, qû iort 
de sa chambre, habillé éL sans perrnqne. 

HADELON. 

Permettez, not' maitre, que je vous la souhaitions 
bonne et heureuse, accompagnée de trente-six mille 

autres. (Eue lui met le bouquet à sa boutonnière). 
BENOIT. 

Je te remercie; mais je gage, friponne, que cette 
sérénade-là me vient de ta part. 

MADELON. 

Hé bien, oui, là, not' maître. 
BENorr. 

Voilà ce que je ne voulais pas; mais au moins, je 
t'en prie, ne fais pas d'autres folies. Tu m'a donné 
l'année dernière une paire *de rasoirs anglais; celle 
d'avant, une brosse d'ébéne à miroir. Je ne veux plus 
de tout ça. 

MADELON. 

Soyez ben tranquille, cette fois-ci, parce que je 
n'pourrions rien vous donner d'comparable au 
cadeau que vous faites, en me permettant de dîner 
avec vous. 

BENOIT. 

Tant mieux, ma fille, car mon intention était de te 
faire plaisir. 

HADELON. 

En ce cas-là, vous pouvez vous vanter de n'avoir 
pas manqué votre coup, allez. 



114 LE DINER DE MADELON 

BENOIT. 

Quelle heure est-il? Diable! deux heures moins un 
quart. 

HADELON. 

Déjà! et vite le couvert, car je tremblons qu'il ne 
survienne tout à coup queuqu' rabat-joie qui m' ren- 
voie à la cuisine comme tout à l'heure. (EUe sort]. 

• BENOIT. 

Voilà les repas que j'aime : bonhomie, franchise et 
gaieté ; on a beau dire, cela ne se trouve plus qu'au 

Marais. (Pendant lei deux couplets suifonts, Madelon apporte les 
plaU.) 

AIR : La Fille est pour le garçon (db M. Mellinbt). 

FesUns où le Champagne pleut, 
Chair abondante et délicate, 
Vases dorés, vaisselle plate, 
Voilà ce qu'aDJourdliui Ton veut. 
Petites tables, larges verres, 
Vins naturels et mets bien sains. 
Voilà comment, sans médecins, 
Vivaient jadis nos pères ! 

A table, loin de discuter, 
Et de faire assaut d'éloquence, 
On n'affichait d'autre science 
Que celle de boire et chanter. 
Maintenant de graves chimères 
Gâtent le vin que nous buvons ; 
C'est que maintenant nous avons 
Plus d'esprit que nos pères. 

MADELON, apportant te dindon. 

Via c'que c'est : ça vous a-t-il une mine, hein? 
c'est-i doré? 

BENOIT. 

Et quelle odeur! ... Allons, vite, à table. 



SCÈNE XI 115 

MADELON. 

La première... ah! 

BENOn*. 

Que tu es béte ! 

MADELON. 

Après vous, not' maitre. 

BRNOIT, s'éytyanl. 

Hé bien, m'y voilà; comme tu as Pair embarrassé I... 
Allons, à ton aise. 

MADELON. 

Ça va venir... C'est que la première fois, voyez- 
vous, on n'est pas mal tresse d' ça. 

VINCENT, en dehors. 

Me voici, me voici. 

MADELON. 

Miséricorde ! 

BENOIT. 

C'est lui.. 

VINCENT, de mèaie. 

Un couvert de plus. 

MADBLON. 

J'sis morte... 

BENOIT. 

Lève-toi donc vite. 

MADELON. 

J'n'en ons pas la force. 

BENOIT. 

Il le faut pourtant bien. Le voici... vite donc. 

MADELON, se levant. 

J'en ferai une maladie ; c'est sûr. 



116 LE DINSR DB MADBLON 

SCÈNE xn 

Lbs MâiiEs, VINCENT. 

VINCENT. 

Hé bien ! me voilà, mon vieux! tu ne m'aitendalR 
guère, pas vrai ? 

BENOIT. 

Non, je l'avoue. 

HÀDBLON, à part. 

Biau chef-d'œuvre qu'il a fait là. 

BENOIT. 

Et ton rendez-vous? 

VINCENT. 

Est remis à demain. Mon orfèvre a la fièvre. 

MADBLON, à part. 

Qui l'emporte ! 

VINCENT. 

La soupe servie, et mon couvert déjà mist tu m'as 
donc attendu. C'est charmant, c'est charmant. Allons, 
vite à table. 

MADELON, à part, ea s*eD allant. 

Et moi, à la cuisine! Ah! si je pouvais trouver 
queuqu' rubrique pour... Il faut chercher. 

SCÈNE XIII 
BENOIT, VINCENT. 

VINCENT, tirant de la poche deux roseaux enlacés ainsi qn*un bouquet <• 

Mais avant tout... 

i. vABiANTi : lui montrant un petit tableau encadré. 



• SCÈNE XIY 117 

AIR : // était un petit homme. 

L'amitié te présente 
Dans ces deax arbrisseaux 
* Deux roseaux ; 

(Test rimage touchante 
De deux anciens ami^ 

Bien unis, 
Qui, battus longtemps 
Par le poids des ans. 
Ont pu plier, mais.... 
Qui ne rompront {ter) jamais. 

KNSBMBLE. 

Qui ne rompront {ter.) jamais. 

(lU 8 embrasMiit.) 

BENOIT, ému. 

Je croîs que je commence à lui pardonner d'être 
venu déranger Madelon. 

VINCENT. 

Qu'as-tu donc? tu pleures? 

BENOIT. 

Oui, tes roseaux, tes amis m'ont tout... Attends- 
moilâ. 

VINCENT. 

Où vas-tu ? 

BENorr. 
Est-ce qu'il ne faut pas arroser ton bouquet? 
Madelon I 



SCÈNE XIV 

Les mêmes, MADELON. 

MADELON, tristement. 

Qu'est-ce qu'il vous faut, not' maître? 

7. 



118 LB DINER DE HADELON 

BENOIT. 

Descends à la cave, tu tourneras à droite, et à la 
gauche du soupirail, tu verras sur trois bouteilles 
une étiquette... 

MADELON. 

Mais, not' maître, est-ce que j'sais lire ? 

BENOIT. 

Oh ! c'est vrai ; je ferai mieux de descendre, d'ail- 
leurs je choisirai le vin moi-môme, et ce sera le plus 
sûr. 

VINCENT. 

Gomment le plUs sur ?... Ah I j'entends. 

BENOIT. 

Tu m'en diras des nouvelles. 

VINCENT. 

Va, va, puisque tu le veux; tu es chez toi, je n'ai 
rien à dire. 

BENOIT. 

Tiens, voilà de l'excellent mâcon, pelote en atten- 
dant partie, je ne fais que descendre et monter, (a sort). 



SCÈNE XV 
VINCENT, MADELON. 

MADBLON, à part tandis que Vincent boit. 

Nous vlà seuls... si j' m'avisions de cette idée qui 
m'est venue... mais il ne voudra pas me croire... Bah I 
essayons toujours... On dit que les vieux croyent 
tout... faut voir s'il gobera celle-là. 



SCÈNE XV lit 

VINCBNT, goàUnt le via. 

J'en avalerais jusqu'à demain. 

MADELON,d'un ton myitérieax. ^ 

G'est-il tout de bon, Monsieur, que vous venez 
<liner avec not' maître ? 

VINCENT. 

Sans doute. 

MADELON. 

Vous avez donc plus de courage que tous les autres ? 

VINCENT. 

Du courage, pourquoi f 

UADELO". 

Parce qu'il faut en avoir... v'ià tout. Y avait-il long- 
temps que vous n'aviez vu l' pauvre M. Benoit, quand ' 
vous êtes arrivé tantôt ? 

VINCENT, de plus en plus surpris, ensuite effrayé. 

Il y avait deux ans. 

MADELON. 

Alors ça ne m'étonne plus : ne voilà que dix-huit 
mois que ça le tient. 

VINCENT. 

Que ça le tient ! quoi ? 

MADELON. 

Ah! ben oui... quoi? si je voulais être chassée ce 
soir, je n'aurais qu'à vous le dire. Qu'il vous sufdse 
de savoir que vous êtes bien heureux, si vous sortez 
d'ici comme vous y êtes entré. 

VlNCENf. 

Bah! 

MADELON. 

Et que, si vous vouliez m'en croire, vous décam- 
periez avant qu'il ne soit remonté de la cave. 



120 LE DINER DE MADELON 

VINCBNT. 

Moi, décamper quand je meurs de faim, quand le 
dîner est servi, quand les truffes embaument ! 

MADELON. 

Quand... quand... quand... Tenez-vous à vos 
oreilles ? 

VINCENT. 

Si j'y tiens ? 

MADBLON. 

Eh ben, vous pouvez les baiser en signe d'adieu, 
c'est moi qui vous le dis. 

VINCENT. 

Allons, tu es folie. 

MADELON» àvoixbasse. 

tton^ mais, c'est lui qui est fou, là, puisqu'il faut 
vous le dire. 

VINCENT. 

Benoit ? 

MADELON. 

Oui, Monsieur, il a tous les mois des vertigos qui le 
prennent, et c'est toujours du 1 au 5. 

VINCENT. 

Et nous voilà au 4. Oh 1 mon Dieu, et qu'^est-ee qui 
a pu lui occasionner ça ? 

MADELON. 

D'abord la mort de sa pauvre femme, qu'il aimait 
comme un fou, on peut le dire, et puis le vin qu'il a 
bu pour s'en consoler. 

VINCENT. 

On ne dirait pourtant pas. . . 



SCÈNE XV 121 

HADELON. 

Non, ça le prend tout à coup, et ça le quitte de 
même.., le temps seulement de couper une oreille, 
et la tête tournée, il n'y pense plus. 

VINCENT. 

Et en a-t-il déjà beaucoup coupé ? 

HADELON. 

Queuqu's-unes, mais pas encore trop. 

VINCENT. 

Dis-moi donc à quoi que tu reconnais... 

HADELON. 

D'abord à son teint qui devient rouge comme un 
soleil, à ses yeux qui devenont brillants comme des 
étoiles, et puis à sa manière d'raiguiser les couteaux 
en vous regardant d'un air... Vous l' verrez assez 
vous-même, allez. 

VINCENT. 

Ah! il aiguise... 

MADELON, prenant deax couteanx. 

Oui, dès que vous le vetrez faire comme ça, cric, 

crac, cric, crac, (Elle fait mine d'aigulaer les couteaux.) gagnez 

vite la porte, ou sinon... 

VINCENT. 

Ma foi, toute réflexion faite, j'ai envie... 

HADELON. 

De le laisser diner seul, pas vrai ? je vous le con- 
seille, quitte à revenir après l'accès. 

VINCENT. 

Oui, mais ces truffes ? 

HADELON. 

Oui, mais vos oreilles ? 



122 LE DINER DE MADELON 

VINCENT. 

C'est vrai. 

MADELON. 

n faut qu'il coupe, d'abord, et dans ce momenMù 
le dindon et vous ce serait la môme chose. 

VINCENT. 

Tu as raison, et décidément je me sauve. 

MADELON, à part. 
Bon, je dînerai. (On entend Benoît chanter.) 

VINCENT. 

Il n'est plus temps. 

MADELON, à part. 

Je ne dînerai pas. 



SCÈNE XVI 

Les MÊMES, BENOIT, chargé dan panier de Tin. 



Air : de la Galté. (la MAlomakib.) 

Voilà du vin ; 
Ça, mettons- nous à table.... 
Savourons ce jus délectable, 

Vive le vin l 
Qui rend la galté plus durable, 
La vieillesse plus supportable ? 
C'est le bon vin et la table. 

VINCENT. 

Moment redoutable I 
L'effroi me saisit, 
Il touche rinstrum eut maudit.... 
Quel regard efli'oyable ! (àù.) 



SCÈNE XVI iU 

HADELON, à ptrt. 

Bon ! ça ya bien.... le pauvre diable 
N*a plus d*appétit. 

BKVOIT. 

Voici du vin.... 
Ça, mettoDs-nons à table, 
Savourons ce jus délectable, 

Vive le viu I 
Qui rend la galle plus durable, 
La vieillesse ]>lus supportable ? 

Cest le bon vin. 

Allons, mets-toi là, mon vieux, et moi ici. 

MADELON, bas à Vincent. 

Ayez ben soin de mettre de Teau dans son vin î 
entendez-vous, sans ça... 

BENOIT, à Madelon. 

Eh bien, et mon plat d^oreilles que je t'avais tant 
recommandé ? 

VINCENT. 

Hail bai! bail 

BENOIT. 

Je ne le vois pas, ça aurait peut être fait plaisir à 
Vincent. 

VINCENT. 

Merci, merci. 

HADELON. 

Ma fine, not' maUre, je n'ons pas eu le temps,, 
faudra que Monsiwir s'en passe. 

VlIfCENT. 

Voilà que ça le prend. 

BENOIT. 

Tu dîneras donc sans oreilles, mon ami ; heureuse- 



124 LE DINBR DE MADELON 

ment, (MontrtBt u dinde.) Yoilà qul te dédommagera. 
(Coapaïkt du pcia.) Le diable soit de tes couteaux... ils ne 
coupent jamais. 

MADELON. 

Je les frons repasser demain. 

BENOIT. 

Demain ! il sera bien temps. 

VINCENT, à part. 

Je n'en réchapperai pas. 

BENOIT. 

Mais nous sommes à une lieue Fun de Tautre.. 
Que diable, il y a assez longtemps que nous nous 
sommes vus pour nous rapprocher un peu davantage. 

Tiens, mettonS-nOUS-là. (n se met de manière à faire boe aa 
public. 

VINCENT, à part. 

Côte à côte î 

BENOIT. 

Viens donc I 

VINCENT 

M'y voilà. 

BENOIT. 

Approche encore, encore. 

VINCENT. 

Merci... j'aime à avoir, & table, mes coudées fran- 
ches. 

MADELON, * P»rt. 

Il n'est pas à la noce. 

BENOIT. 
A ton aise ; buvons. (Vincent yeut lui Terser de l'ean). Fi 

donc, pur !.. comme Tamitié qui nous lie. 



SCÈNE XVI i29 

VINCENT, 4 part. 

Belle amitié !.. Ah ! mon Dieu I comme ses yeux 
commencent à briller I 

BENOIT. 

Gomment le trouves-tu ? 

VINCENT. 

Excellent. 

BENOIT. 
Ëh bien ! redoublons. (Vinceot veut encore lui mettre de Têtu 

dans son ym,) Ya-t'eu au diable avec ton eau. 

VINCENT. 

Mais cela t'échauffera trop. 

BENOIT. 

Tant mieux, une petite pointe, ça ne fait pas de 
mal. Mais tu ne manges pas 1 

UADELON,à part. 

C'est bien ce que je veux. 

VINCENT. 

Si fait, si fait. 

BENOIT. 

Oh! je vois ce que c'est : tu te résrves pour... 

(Montrant la dinde ; ensuite à part.) Cette paUVrO MadelOU, 

comme ça lui a coupé sa gaieté. 

VINCENT, effrayé. 

Que parles-tu de couper ? 

BENOIT. 

Peste, tu as l'oreille fine. (Vincent tremble.) Comme tu 
trembles 1 

VINCENT, à part 

On tremblerait à moins. 



126 LE DimSR DE MÀDELON 

BENOIT) prenatttlM couteaux. 

Ah ça ! maintenant, procédons. 

vmCENTf s'éioign&nt de Benoît. 

Je suis mort. 

BENOIT. 

Eh bien l où vas-tu donc ? 

VINCENT. 

Ce n'est rien... c'est qu'il vient du vent de cette 

porte. (Montrant la porte du fond.) Je SUis miCUXici. 
BENOIT. 
Frileux ! (H aiguise les couteaui.) 

Air : Ehl zig, eh! zig, zig. 

Eh I zig, eh I zig, eh I zog, eh ! fric, eh ! froc. 
Tu vas voir comoient Benoît 
Traite les gens qu'il reçoit. 

MADELON, bas à Vincent. 

Sauvez-vous donc. 

VINCENT, bas à Madelon. 

Je n'ai plus de jambes. 

BENOIT, essayant le couteau. 

Gomme un rasoir, (ii se lève.) Çà, que le couperai-je? 

VINCENT, se sauvant. 

Au secours I au secours I au secours I 

BENOÎT, le poursuivant. 

Eh bien I qu'est-ce qu'il a donc ? Vincent, Vincent.' 

(Madelon étouffe de rire.) A-t-il perdu la tôte ? Viucent, 
Vincent ! (H court après Ini.) 



SCÈNE XVIII 127 

SCENE xvn 

MÂDELON, seule riant toujonn. 

Ah I ben oui... le Vlà qui court comme un voleur. 
Pas de danger qu'il revienne. Oh I la bonne peur que 
je lui ai faite là; eh ben ! l'diner va m'en paraître 
encore meilleur. Qu'est-cequi croirait pourtant qu'une 
sotte paysanne comme moi va en faire accroire à un 
vieux Rodrigue comme lui. 

Air de la Ronde de Babelais, 

Il a donné dans la nasse, 
Et r champ d^ bataille est à moi, 
Preuve qu' la ruse et l'audace 
Viendraient à bout d'je n'sais quoi. 

Profitons d'son effroi 
Et mettons-nous à sa place. 
Puisqu'on été comme hiver 
Qni quitte sa place la perd. 
C'est comm' ça qu'dans not' village, 
Près d'sa femme un jour, Thomas 
Surprend en revenant d'voyage 
Lnhin mangeant son repas ; 

Il s'emporte, et tout bas 
Lubin lui dit r C'est dommage, 
Mais en été comme hiver, 
Qui quitte sa plac* la perd. 

SCÈNE XVIII 
MADELON; BENOIT, eMoufflé. 

BENOIT. 

Le diable soit de l'original l il m'a essoufflé pour 
quinze jours. 



128 LE DINBR DE MADBLON 

MADELON. 

Vous n'avez pu le joindre ? 

BENOIT. 

Âh! bien oui, le joindre t on dirait d'un échappé 
des Petites-Maisons. 

MADELON. 

Qneu drôle de vertigo, donc? Dites-donc, not' maître 
c'est mon bon ange qui le lui a envoyé pour que 
j'prenions sa place à table. 

BENOIT. 

Est-ce que, depuis deux vus que je ne l'avais vu, 
sa cervelle... 

MADELON. 

U faut croire... Mais, ma fine, tant pis pour lui, s'il 
perd la tôte ; je ne la perds pas, moi. A nous deux, 
not'maitre. 

BENOIT. 

Ma foi, tu as raison... cependant il m'inquiète. 

MADELON. 

Bah I c'est votre vin vieux qui lui aura porté au 
cerveau, et v'ià tout. A boire s'il vous plaît. 

BENOIT. 

Il paraît que tu n'as pas peur, toi ? 

MADELON. 

Peur et de quoi donc ? 

Air du Taudeville de Colomfnne Mannequin. 

Je défions ben que V vin m*attrape, 
Car aux vendanges d*not* endroit, 
Je mordions toujours à la grappe, 
Et je n*en marchions pas moins droit. 
Ben loin de déranger ma tète, 



SCÈNE XIX 129 



L'yin m'reod Tcoarage et la gatté ; 
11 donne dTesprit au plus bète : 
A YOt* santé {bis,) 



SCÈNE XIX 

Les mâmes, un commissionnaire 

le commissionnaire. 
Mademoiselle Madelon? 

MAOSLON. 

C'est moi, qu'est-ce qu'il y a ? 

LE COMMISSIONNAIRE. 

C'est une lettre pour vous. 

MADELON. 

Poar moi ? tiens !.. qu'est-ce qu'il te faut pour ça ? 

LE COMMISSIONNAIRE. 

Rien du tout, Mademoiselle, le porc est payé, (ii sort.) 

BENOIT. 

Je ne savais pas que tu étais en correspondance. 

MADELON. 

Moi non plus ; mais comme on a oublié de me faire 
apprendre à lire, voulez-vous avoir la bonté... 

BENOIT. 

Donne-moi... Si pourtant c'était quelque chose... 
hein? 

MADELON. 

Allez donc, vous voulez rire ? Lisez toujours. 



130 LE DINER DE MADELON 

BENOIT. 

Va me chercher liies lunettes qui sont sur la table 
à côté de la fenêtre. 

MADELON, à part. 

Oh I la bonne occasion. (Hant.) T'nez, not'maltre, en 
v'ià une paire qui me tombe sous la main, elle vous 
ira peut-être ? 

BENOIT. 

Elle est toute neuve. Ah 1 Madelon 1 Madelon ! je 
vous avais bien défendu de faire ces folies-là. 

MADELON. 

Au contraire, not'maltre, vous me l'avez ordonné 
par toutes vos bontés pour moi. Et puis, ce n'est pas 
tous les jours fête. 

BSNOrr, les estftyaot. 

C'est qu'elles sont excellentes. Cette pauvre fille î 
elle connaît mon numéro. Voyons, (u Ht.) « Du corps 
de garde de la place Royale. » Ah I on t'écrit d'un 
corps de garde I 

MADELON. 

Il y a ça ?... Je n'ai pourtant pas de connaissance... 

BENOIT, continuant. 

« Ma chère Madelon, si raccès de ton maître est 
passé... » Si mon accès est passé I 

MADELON. 

Voyons, après ? 

BENOIT. 

<• Dis-lui que je viens d'être arrêté et que je le prie 
de venir de suite me réclamer. Vincent. » Vincent, 
quoi c'est Vincent ? 

MADELON. 

u est arrêté? 



SCENE XIX 131 

BENOIT. 

Eh l vite, vite, ma perruque. 

MADELON, à part. 

Bon. (Haut.) Tenez, not'maltre, mettez la première 
venue, ça sera plus tôt fait. 

BENOIT. 

Gomment diable... Âh I Madelon, nous nous brouil 
lerons. 

HÂSELÛN. 

C'est bon, c'est bon; pensez d'abord au plus 
pressé... ce pauvre M. Vincent l 

BENOIT. 

J'y vais. . . C'est une perruque à la Titus, et qui me va 
comme un ange... Mais que peut-il lui être arrivé ?... 
Et dans le dernier goût... tu mériterais bien... Donne- 
moi ma canne. 

MADELON, 

La Vlà, Monsieur. 

BENOIT. 

Un jonc à pomme d'ivoire l Qh I pour le coup... 

MADELON. 

Mais partez donc vite... il doit se faire un mauvais 
sangl 

BENOIT. 

J'y vole, mais, à mon retour, tu ne l'échapperas 
pas... lunettes, canne, perruque ; je ne te demande 
plus rien, car tu me fâcherais encore par quelque 
nouvelle surprise... Allons donc voir ce qui peut-être 
arrivé à ce bon Vincent, au corps de garde de la 
place Royal; c'est à deux pas d'ici... je ne fais qu'aller 
et venir. 



133 LE DINIR DB MADELON 

SCÈNE XX 

Les MiMKS, VINCENT, un caporal, AHCiiKft». 

CHOEUR y dam la cooliiae. 
Air : Finitsez donc, mimsieur le wUlitaire, 
viKCssrr. 
LAehei*moi donc, vous tous moqnei, je pense, 
A ce point-li me faire violence 1 {(ni.) 

C80BUR. 

Pag de raison et pas de résistance, {bis ) 
De parla loi, respect, obéissance. 

BINOrr ET MADBLOR, éconUnt. 

Silence 1 

CBOBCR. 

Tu marcheras, je t'en réponds ; {bis,) 
Pas de pitié pour les ftipons. {bis.) 
(La porte s'oarre, et Ton Tdt Vincent entre quatre soldati.) 
TiNCiirr. 
Il Ta me couper les oreilles, 
Oh I Messieurs, retenez-le bien. 

LBS SOLDATS. 

Aurais-tu des craintes pareilles 
Si tu ne te reprochais rien? 

VINCENT. 

Tenez-le bien, 
Pour qu'il ne me coupe rien. 

LBS SOLDATS. 

Oh I c*est toi que noifs tenons bioL. 

BSIOIT. 

A cela Je ne comprends rien. 



aCiNK XX 133 

Ah çà 1 Messieurs, comment se fait-il ?.. 

VnfCBîlT, «ITrayé. 

Prwez garde, il est fou. 

BE!<orr. 
Comment, je suis fou I 

HADBLON» à put. 

J^'ons plus envie de rire. 

LE CAPORAL. 

Ckmnaissez-Yous cet homme-là ? 

BENOIT. 

Parhleu ! sans doute, c'est mon ami Vincent . 

VINCENT. 

Là, je ne le fais pas dire. 

lE CAPOBAL. 

Silence ! 

BENOIT. 

Qui étant tout à l'heure à dîner avec moi, s'est 
sauvé tout d'un coup comme si le diable l'emportait. 

VLNCENT. 

J'avais de bonnes raisons pour cela. 

LE C\PORAL. 

Nous les connaissons, vos raisons. 

VINCENT, bai à Madel4Mi. 

Dis donc, Madelon, il parait que l'accès est passé. 

LE CAPORAL. 

Des intelligences avec cette fille? qu'on l'arrête 
aussi I 

MADELOIf. 

Comment, qu'on m'arrête? Le premier qui me 

touche... 

8 



134 LE DIN£R DE MADELON 

BENOn. 

Messieurs, je réponds d'elle... Mais, dites-moi donc 
ce qui est arrivé. 

LE CAPORAL. 

Le voici. Nous avons aperçu du corps de garde cet 
homme s'enfuyant à toutes jambes, sans chapeau, et 
regardant toujours s'il n'était pas poursuivi. Cette 
fuite nous ayant paru suspecte, nous l'avons arrêté, 
fouillé, et nous avons trouvé sur lui un couvert d'ar- 
gent. Sur l'aveu qu'il nous a fait qu'il sortait de chez 
vous, nous n'avons pas douté que ce couvert ne vous 
appartint; ce qui nous confirme dans nos soupçons, 
c'est cette table encore servie, et en conséquence nous 
allons livrer le coupable à la justice, pour qu'il 
soit puni d'après toute la rigueur des lois. 

VINCENT. 

Mais quand je vous dis... 

LE CAPORAL. 

Silence! 

BENOIT. 

Messieurs je vous remercie bien de l'intention, 
mais ce couvert n'est pas à moi. 

LE CAPORAL. 

Vous osez défendre l'homme qui vous a volél N'in- 
sistez pas, ou je vous arrête comme son complice. 

VINCENT. 

Mais puisqu'il vous dit lui-même... 

LE CAPORAL. 

Silence t 

vracENT^ 

Ehl que diable, avec vos silences vous aurez tou- 
jours raison... 



SCÈNE XK 135 

LBCAMMAi.. 

Chez qui avez-vous pris ce couvert? 

VINCENT. 

Chez un orfèvre de mes confrères, pour Foffrir à 
mon ami en l'honneur de saint Bonifoce, son patron, 
dont c'est aujourd'hui la fête. 

BENOIT, courant Tembrasser. 

Gomment, mon vieux, c'est pour moi ? 

LE CAPORAL. 

Silence I comment vous appelez-vous ? 

BENOIT. 

Benoit. 

LE CAPORAL. 

Benoit ! justement le couvert est marqué d'un B. 

VINCENT. 

Parce que je l'ai fait graver à son nom. Et, bien 
mieux, et comme mon ami s'appelle Ëtienne-Boniface 
Toussaint, je voulais faire mettre Ë. B. T. 

LE CAPORAL. 

Silence! (A Vincent.) Pourqùoi couriez-vous si vite 
quand nous vous avons arrêté ? 

VINCENT. 

Pour ne pas me laisser couper les oreilles par mon 
ami Benoît. 

BENOIT. 

Couper les oreilles ? 

MADELON, à part. 

Hai!hai!hai! 

LE CAPORAL. 

Mauvaise défaite ! Allons, allons chez le commis-* 
saire, qui en décidera comme bon lui semblera. 



136 LE DINER DE MADBLON 

TOUS US AUTBSS. 

Chez le commissaire ! 

HADKLON. 

£h bien ! non, non, non... il n'ira pas, et puisqu'on 
s'obstine à tourmenter ce pauvre cher homme, je 
vous déclarons qu'il n'y a pas d'autre coupable 
ici que Thérése-Marie-Jeanne Madelon, votre ser- 
vante. 

BENOIT. 

Gomment donc ça? 

MADELON. 

Gomme je devions avoir la valissance de dîner au- 
jourd'hui avec vous, en célébration de vot' fête, s'il ne 
v'nait personne vous demander la soupe, M. Vincent 
étant arrivé, l'idée m'est venue, pour le dégoûter 
du dîner, de lui faire accroire que vous aviez d'temps 
à autre l'envie de couper les oreilles aux gens. Vlà 
c' que j' vous déclarons véritable sur not' honneur, 
et. Dieu marci, j'en ons... demandez à tout le monde. 

VINCENT. 

Oh ! pour le coup tu peux te vanter d'avoir joli- 
ment joué ton rôle, car tu m'as fait une peur!... 

BENOIT. 

Gomment, friponne, avec ce petit air nitouche. 

MADELON. 

Fiez-vous y... Vous savez ben qu'il n'y a pas pire 
eau que l'eau qui dort. 

LE CAPORAL. 

Allons, toutes les parties entendues, je vois que, 
tant tués que blessés... 

BENOIT. 

Il n'y aura personne de mort, que cette bouteille de 



SCÈNE XXI 137 

bordeaux à laquelle nous allons casser le cou, si vous 
voulez bien nous prêter main*forte. 

LE CAPORAL. 

Prêter main-forte, c'est notre devoir, n'est-ce pas, 
camarades? 

Air : Bonsoir la compagnie. 

Si chaque homme saisi 
Devait ainsi 
Verser à boire, 
Dès demain, pour sa gloire, 
Doublant de zèle et d'intérêt, 

Ma garde saisirait 

Tout Paris au collet. 

La bouteille est finie. 

Bonsoir la compagnie. 

Nous emportons I*espoir 

De bientôt tous revoir. 

CHOEUR. 

La bouteille est finie, etc. 
(La gmrde sort). 



SCÈNE XXI 
BENOIT, VINCENT, MADELON. 

BENOIT, riant anx éclats. 

Aht mon pauvre Vincent, que je suis fâché de 
Taffaire désagréable... 

VINCENT. 

Voilà qui est fini, mais que diable ta servante 
avait-elle besoin de me jouer un tour pareil pour 
dîner à table I... Suis-je plus ridicule que toi? 

8. 



138 LE DINER DE MADELON 

MADSLON. 

Quoi ! vrai, vous auriez consenti?.., 

VINCENT. 

Et j'y consens encore... Est-ce que je ne soupe 
pas quelquefois avec Marianne? Mettous-nous à 
table, et tu verras si je boude. 

MADELON. 

£h ben, morguenne, je vous prenons au mot. 

BENOIT. 

Tu te mettras entre nous deux, et quand vers 
le dessert nous sentirons notre faim s'apaiser, nous te 
regarderons, et tes yeux nous remettront en appétit. 

MADKLON. 

Ah ! ça vous plait à dire. 

VINCENT. 

Non, ma foi, il a raison. 

BBNOIT. 

Air de Robin et Marion (de M. Porro). 

Sans embarras Di contrainte, 
Viens te mettre entre nous deux.... 
Et n*en CjOnçois pas de crainte, 
Tu n'es pas entre deux feux. 
Remplir,* vider notre verre, 
Entonner un gai flon flon, 
C'est notre seul savoir faire 
Pour les yeux de Madelon. 

VWCEKT. 

Jamais, jamais je m'en vante. 
Je n'avais tremblé si fort ; 
Et grâce à mon épouvante, 
Dont je me ressens encor. 
Je ne pourrai de ma vie. 



SCÈNE XXI 18» 



Dût-on m*appeler poltron, 
Voir une dinde serrie, 
Sans penser & Madelon. 

IIÀDILO:>f, ao public. 

Si l'dfner que je tous donne 
N' Tons parait pas trop petit; 
Si Tsel dont Je Tasiiaisonne 
Vous a mis en appétit ; 
En m*honorant dVos suffrages, 
Qn'eiiacun d'vous soit assez bon 
Pour n'rien r'tenir snr les gage» 
D>ot* servante Madelon. 



L'HOTEL GARNI 



OU 



LA LEÇON SINGULIÈRE 

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS 

Représentée pour la première fois, à PariSf sur le Théâtre 

FrançaiSy par les comédiens ordinaires du roi, 

le 23 mai 1814. 



PERSONNAGES 



M. SAINVILLE, colonel . . . 

M«« SAINVILLE, son épouse, 
sous le nom de M"»^ d'Hérigny 

JENNY, fille de M. et M"»-» Sain- 
ville 

BLINGOUR, amant de Jenny . 

M. GAILLARD, maître d'hôtel 
garni . . .* 



M. Damas. 

M"« Mézeral 

W^" Mars. 

M. MiCHKLOT. 

M. Baptiste cadet. 



La scène est & Paris dans une salle commune de l'hôtel 
de la Paix, tenu par M. Gaillard; à gauche du public, la 
porte de Tappartement de Madame Sainyille. 



L'HOTEL GARNL 

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS 



Au leyer de la toile, madame Saioville est occupée & broder, 
et Blincour aehèye ie portrait de Jenny. 



SCËNE PREMIÈRE 
BLINCOUR, MADAME SAINVILLE, JENNY. 

BUNCOURT, à Jenny. 

Levez un peu les yeux... encore... c'est cela. 

MADAME SAINVILLE. 

Mais, quand finira donc, mon cher, ce portrait-là? 
C'est aujourd'hui, je crois, la seizième séance. 
Vous fîtes pour le mien pluç grande diligence; ^ 
Car il fut en six jours fait, retouché, fini, 
Encadré, mis sous verre et porté par Jenny. 

BUNCÔUR. 

En six jours ? * 

MADAME SAINVnXE. 

En six jours... J'ai compté... 

BLINCOUR. 

C'est poBsi* 

MADAME SAINVILLE. [hlC. . 

De quelque vanité si j'étais susceptible, 



144 L HOTEL GARNI 

Je oroirais que mes traits ont sa tous inspirer 
Mieux que cetax de ma fille. 

BUNCOUR. 

On peut les comparer. 
Mais Totre complaisance et votre exactitude 
Devaient de mon travail doubler la promptitude. 
Quand à mademoiselle, il n'en est pas ainsi ; 
Toujours rianty chantant, sautant ou courant 

JSNNT, M ItTUif. 

Oui? 
Cherchez donc un modèle à peindre plus facile, 
Dès rftge de quinze ans, raisonnable, immobile. 

BLUICOUR. 

Un peu de patience encore. 

JENNY. 

Pourquoi donc ? 
Je suis trop vive... 

BLINCOUR. 

Allons, asseyez-vous? 

JBNNT. 

Non, non. 
Je ne veux pas, Monsieur, que vous perdies vos peines. 

BUNCOUa. 

Un seul coup de pinceau... 

JENNY. 

Vos prières sont vâine6« 
Je n'abuserai plus d'un temp^ si précieux. 

MADAMB SAINVnXK, regardant ia portrait. 

Je le trouve parlant, mais un peu sérieux. 

BUlfCOUR. 

Vous croyez? 



SCÈNE PREMIËEE 145 

MADAIE SAINVILLE. 

Dans les yeux elle a plus de folie. 

BLINCOOR, à Jenny. 

Voulez-vous rire un peu? 

JENNY. 

Non. 

BUNCOUR. 

• Je vous en supplie. 

MADAME SAINVILLE. 

Ris donc, puisqu'il le faut. 

JENNT. 

Je ne suis pas en train. 

MADAME SAINVILLE. 

C'est un moment d'humeur, elle rira demain. 

BUNCOUR. 

Mais c'est si peu de chose ! un seul trait dans la joue 

Elle serait charmante. 

JENNY, courant se rasseoir. - 

Il faut, je vous l'avoue. 
Que je sois bien docile 

BUNCOUA. 

Un peu de mon c6té... 

MADAME SAINVILLE. 

Il est d'une fraîcheur et d'une vérité 

BUNCOUR. 

Vous trouvez? 

JENNY. 
(avec iasoaciance.) (trè» viTemoiit.) 

Yoyonsdonc Oh! queje suis jolie! 

9 



146 yaOTEL GARNI 

BUNCOUR. 

II ressemble donc bien? 

JENNY. 

Vous m'avez embellie. 

BUNCOUR. 

Du tout. 

MADAME SAINVILLE. 

C'est un portrait qui doit vous faire honneur. 

BLINCOUR (quittant le traTail.) 

II est aisé de voir qu'il est d'un amateur. 

MADAME SAINVILLE. 

Ou plutôt d'un amant, dont le pinceau fidèle 
Se plut à caresser l'image de sa belle. 

BLINCOUR. 

Oui, mon cœur me guida plus encore que mes yeux... 
Mais il n'est pas pour moi, ce portrait précieux ! 

JENNY, vivement. 

Pour qui donc? 

MADAME SAINVILLE. 

Vous l'aurez, Blincour. 

BLINCOUR. 

Douce assurance! 

MADAME SAINVILLE. 

Lorsqu'à Blois, l'an dernier, nous fîmes connaissance, 
Sur le bien qu'en tous lieux de vous on me disait. 
Je vous promis Jenny; je tiens à ce projet... 
Mais le sort d'un époux dont le cruel silence 
Redouble, bêlas I pour moi l'ennui de son absence. 
D'un si doux avenir empoisonne l'espoir, 
^'* mes intentions, vous devez le savoir. 



SCÈNE PREMIÈRE 147 

Sont que de ma Jenny Panion se diffère, 
Jusqu'au jour fortuné qui me rendra son père. 

BLIKCOUR. 

Si pourtant par malheur la chance des combats... 

MADAMiî SAIN VILLE. 

Non, mon époux respire, et je n'en doute pas. 

BLINCOUR. 

Comment le savez-vous? 

MADAME SAINVILLE. 

Le ministre lui-môme 
 calmé, sur ce point, notre frayeur extrême ; 
Jugez, d'après cela, combien je m'applaudis 
De m'être décidée à venir à Paris. 

BUNCOUR. 

Sur quoi donc motiver ce singulier silence? 

MADAME SAINVILLE. 

Je ne sais : d'Hérigny, porté par sa vaillance 
Au rang de colonel, depuis dix ans entiers 
De climats en climats promène ses lauriers. 
Tant que son régiment n'a pas quitté la France, 
Quelques lettres m'ont fait supporter son absence; 
Mais rien, depuis quatre ans qu'en des climats nou- 

{veaux 
La guerre, en s'allumant, a conduit ses drapeaux, 
Hien encor n'est venu consoler ma tendresse... 
Un seul mot de sa main eût comblé mon ivresse... 
L'ingrat m'a refusé ce bonheur d'un instant; 
Mais je sais qu'il existe, et mon cœur est content. 

JENNT. 

J'espère bien qu'un jour, si mon mari voyage, 

n aura la bonté d'écrire davantage, 

Car ce silence-là me conviendrait fort peu... 



148 


L'fiOTEL GARNI 




BLINCOUR, souriant, 


Tout de bon? 





JENNY. 

Vous riez? Mais ce n'est point un jeu. 
Non, Monsieur, il faudra que je sache où vous; êtes, 
Où vous devez aller, et tout ce que vous faites. 
Non pas de loin en loin ; mais courrier par courrier. 

BUNCOUR. 

En un mot, vous voulez un journal... 

JENNY. 

Tout entier. 

BUNCOUR. 

Nous n'aurons pas besoin de ce muet langage, 
Car partout où jlrai vous serez du voyage. 

JENNY. 

Vrai? 

BUNCOUR. 

Je vous le promets. 

JENNY. 

J'aime encor mieux cela. 
Oh ! l'aimable mari, maman, que j'aurai là ! 
Mais il me faut encor la promesse formelle 
Que, fuyant avec soin tout sujet de querelle. 
Vous vous garderez bien de jamais exposer 
Des jours, dont je veux, seule, en tout temps, disposer. 

BLINCOUR. 

Si c'est votre désir, oh! qu'à cela ne tienne; 
Mais je ne sais pourquoi... 

MADAME SAIN VILLE. 

Blincour, qu'il vous sou- 
De certaine disjmte engagée hier soir [vienne 

Dans cet hôtel? 



SCÈNE PREMIÈRE 149 

BLINCOUR. 

J'ai fait en cela mon devoir. 
Un voyageur, voisin du logis que j'habite. 
Avec qui j'eus le tort de me lier trop vite, 
Un de ces esprits forts, comme on en voit partout. 
N'approfondissant rien et prononçant sur tout, 
Pour la vingtième fois, sans honte et sans scrupules. 
Attaquait votre sexe, et nommant ridicules 
L'estime et les égards qui par nous lui sont du<!. 
Proclamait ses défauts et niait ses vertus. 

MADAUE SAIN VILLE. 

Dans la proscription nous aurait-il comprises? 

BLINCOUa. 

Autrement, j'aurais pu mépriser ses sottises; 
Mais l'amitié, l'amour, qu'à ce point on blessait, 
M'ordonnaient de répondre, et c'est ce que j'ai fait. 

MADAME SAINVILLE. 

Je vous sais gré, Blincour, de cet excès de zèle ; 
Mais laissez maintenant tomber cette querelle, 
Promettez-le mol bien ; si vous la poursuiviez, - 
Vous blesseriez mon cœur plus que vous ne croyez. 

JENNT, allaot à BliDCOur. 

Entendez-vous, Monsieur? 

BLINCOUR, à part. 

Gardons-nous de rien dire J 

JENNV. 

A ces conditions vous voudrez bien souscrire... 
Jamais dorénavatit vous ne disputerez, 
Surtout, Monsieur, jamais vous^ ne me quitterez. 

BLINCOUR. 

Jamais.. .A vos cfttés je veux passer ma vie. 



150 L'HOTEL GARNI 

JENNY. 

Tu Tentends, maman ?. . . 

BLINCOUR, regardant à ta rnootr*, et à part. 

Ciel! dix heures... et j'oublie 
Que Sainville m'attend... courons. 

(n sort précipitamment sans être tu de Jennj qui parle à sa mère.) 
JENNY. 

Qu'il est gentill 
Toujours à mes côtés. (Se retournant.) Eh bien! où donc 
Monsieur Blincour ? [est-il ? 

SCÈNE II 
MADAME SAINVILLE, JENNY. 

MADAME SAINVILLE. 

D'où vient cette brusc[ue sortie? 

JENNY. 

C'est agir librement et sans cérémonie. 

MADAME SAINVILLE. 

Quoi ! sans nous saluer? sans nous dire un seul mot ? 

JENNY. 

Lui, qui se plaint toujours de nous quitter trop tôt I 

MADAME SAINVILLE. 

II faut qu'un souvenir.... une affaire pressée.... 

JENNY. 

Mais notre h3rmen doit seul occuper sa pensée, 
Et sa première affaire est, je crois, celle-là. 

MADAME SAINVILLE. 

Allons, apaise-toi, ma fille, il reviendra. 



SCÈNE II 151 

JENNT. 

Gerte, il est bien heureux que je sois aussi bonne. 

MÀDAVE SAINVILLE. 

Voilà, mon cher Blincour, une tête bretonne 
Que vous dirigerez bien difficilement. 

JENNT. 

Je veux, et je le dis très positivement, 
Que de monsieur Blincour la tendresse constante 
En nulle occasion pour moi ne se démenle; 
Dans cinquante ans enfin, je veux trouver en lui 
Toutes les qualités qu'il possède aujourd'hui. 

MADAME SAINVILLE. 

Je veux! oh I de ce mot, crois-moi, perds l'habitude... 

L'hymen est pour la femme une école un peu rude. 

Moi, je voulais aussi; mais je m'aperçus bien 

Que l'art de tout avoir est de n'exiger rien. 

Un époux est un maître orgueilleux de son règne, 

Qui, tout en nous cédant, veut encor qu'on le craigne. 

Un ordre le révolte, un désir le réduit, 

n ne faut que cacher la main qui le conduit. 

Au reste, mon enfant, quelques mois de ménage 

Bientôt sur tout cela t'instruiront davantage. 

JENNY. 

Bientôt? 

MADAME SAINVILLE. 

Oui, je le crois, 

JENNY. 

Mon père est donc bien près? 

MADAME SAINVILLE. 

Et même beaucoup plus que je ne l'espérais. 

JENNY. 

Que j'aurai de plaisir à le voir t Mais, peut-être, 
Aurons-nous tous les deux peine à nous reconnaître, 



152 L'HOTEL GARNI 

Car, lorsqu'il nous quitta, je n'avais que cinq ans. 

MADAME SAINVILLE. 

Vingt fois il te pressa dans ses bras carressants.... 
Puis à mes tendres soins confiant ta jeunesse, 
Du plus prochain retour il me ût la promesse.... 
n partit... J'ai fait tout pour embellir ton sort. 
Tu vas avoir seize ans, et je l'attends encor.,.. 
Mais, mon enfant, j'oublie, en parlant de ton père, 
Que j'ai chez le ministre une visite à faire. 

JEXXY. 

C'est vrai. 

MADAME SAINVILLE. 

Va me chercher mon voile. 

JENNY. 

Quoi! toujours 
Ce vilain voile I 

MADAME SAINVILLE. 

Va, te dis-je, va. 

JENNY. 

J'y cours. 
Mais je n'y conçois rien : toi, qui jamais n'en portes, 
Depuis notre arrivée.... 

MADAME SAINVILLE. 

Oui, des raisons très fortes 
M'obligent d'en agir ainsi; j'ai mon projet. 

JENNY. 

Son projet ! qu'est-ce donc? parle.... 

MADAME SAINVILLE souriant. 

C'est mon secret. 

JENNY. 

Des secrets pour ta fille ! ah I quelle défiance t 
Tu ne me fais jamais la moindre confidence; 



SCÈNE m 153 

Et, depuis quelques jours surtout, tu viens, tu vas. 
Tu fais des questions, puis tu souris tout bas.... 
Par exemple, dis-moi d'où vient ce grand mystère 
Que nous faisons partout du vrai nom de mon père ? 
Tu te fais appeler madame d'Hérigny, 
Depuis près de deux ans que jious voyageons. 

MADAME SAINVILLE. 

Oui. 

JEX.NY. 

Si bien que ton vrai nom, que tout le monde ignore. 
Pour mon futur lui-même est un secret encore. 

MADAME SAINVILLE. 

Il le faut; entre nous, je sais ce que je fais. 

JEXNY, avec dépit. 

C'est bon, un jour aussi, moi, j'aurai mes secrets. 

(Elle sort) 



SCÈNE m 



MADAME SAINVILLE. 

Dans son petit dépit elle est vraiment charmante ! 
Mon changement de nom rintrigue» la tourmente.... 
Mais, mon très cher époux, j'avais su, Dieu merci, 
Pressentir le hasard qui nous rapproche ici, 
Et j'ai dû, soupçonnant la frayeur qu'à votre âme 
Pourrait causer le nom de votre propre femme, 
Vous piquer par l'attrait d'un plaisir passager, 
Et vous reconquérir sous un nom mensonger. 
Sans cet heureux espoir, qui m'abuse peut-être, 
Ne me serais-je pas aussitôt fait connaître ? 
Et quelle force, hélas 1 ne m'a-t-il pas fallu, 
Pour vaincre ce désir que j'ai vingt fois conçu? 



154 L'HOTEL GARNI 

MaÎB dans cette maison, à peine descendue, 
Au moment où j'allais m'offrlr à votre vue, 
J'apprends que l'âge encor ne vous a pas mûri, 
Qu'il n'est pas dans le monde une femme à l'abri 
Ni de vos traits mordans, ni de vos entreprises, 
Môme qu'en vos discours nous sommes compromises. 
Et que vous conservez, malgré vos quarante ans. 
Vos airs présomptueux, ironiques, tranchants.... 
Ah I Sainville ! quand donc enfin serez-vous sage ? 
Vous avez tout pour plaire, et n'est-il pas dommage 
Qu'avec un cœur si bon, votre esprit, malgré vous. 
Vous entraîne à l'oubli des devoirs les plus doux t 



SCENE IV 

MADAME SAINVILLE, GAILLARD. 

GAILLARD. 

Je suis votre valet, Madame, je vous prie 
De le croire.... Ah ! déjà la séance est finie ! 

MADAME SAINVILLE. 

Ainsi que le portrait, monsieur Gaillard. 

GAILLARD. 

Enfin 1 
Moi, j'ai cru que jamais nous n'en verrions la fin. 
Le peintre a-t-il du moins saisi la ressemblance? 

MADAME SVLNVILLE. 

Oui, parfaitement, grâce à votre complaisance. 

GAILLARD. 

Bon! pour quelques avis donnés par-ci par-là ? 
Affaire de goût . 



SCÈNE IV 155 

HADAVE SAINVILLK. 

Non, ce n'est pas de cela 
Que je veux vous parler, mais de la grâce extrême 
Avec laquelle ici vous m'offrîtes vous-même 
Pour faire nos portraits, ce local dont le jour 
Était plus favorable au pinceau de Blincour. 

GAILL.\RD. 

Âh! fi donc!.... j*en reviens au sujet qui m'amène. 
Vous saurez que chez moi je loge un capitaine» 
Commandant, colonel, tout ce qu'il vous plaira ; 
Car moi je n'entends rien à tous ces grades-là.... 
Un militaire enfin, et que ce militaire, 
Qui d'égayer son temps fait sa plus grande affaire, 
Ayant de vous parler un extrême désir, 
Implore de vous voir l'honneur et le plaisir. 

MADAME SA1NVILLE. 

Son nom ? 

GAILLARD. 

Monsieur Sainville. 

MADAME SAINVILLE arec noe surprise déguisée. 

Ah I Sainville ! et vous dites 
Qu'il désire.... 

GAILLARD. 

Vous voir accueillir ses visites. 

MADAME SAINVILLE. 

A quel titre? 

GAILLARD. 

Madame, à titre de voisin, 
D'homme galant, ayant des yeux, un cœur... cnQn... 

MADAME SAINVILLE. 

Mais il n'a pas, je crois encor vu ma figure. 

GAILLARD. 

Votre figure, non, mais bien votre tournure, 



156 L'HOTEL GARNI 

Qui ne pouvait manquer de piquer aujourd'hui 
La curiosité d'un homme tel que lui 

MADAME SALNVILLE. 

Est-il veuf? marié? garçon ? 

GAILLARD. 

Garçon, madame. 

MADAME SAINVILLE. 

Garçon? 

GAILLARD. 

Heureusement, car je plaindrais sa femme. 

MADAME SAINVILLE. 

Pourquoi? 

GAILLARD. 

Parce qu'il est querelleur, médisant, 
Mauvaise tête enfin et fort mauvais plaisant. 
Figurez- vous qu'hier il eut Tefifronterie 
De m'appeler fripon... 

MADAME SAINVILLE. 

Vous, fripon? 

GAILLARD. 

Je vous prie 
De le croire, madame, et je suis obligé 
De lui faire accepter ce matin son congé. 

MADAME SAINVILLE. 

Gomment donci vous croyez qu'il peut vous compro- 
Et vous me proposez ici?... [mettre, 

GAILLARD. 

I Daignez permettre. 

J'ai d'abord refusé très positivement. 
Mais il est un peu vif, il paie exactement^ 
Et sous ces deux rapports j'ai cru devoir me rendre... 



SCÈNE IV 157 

Me réservant toujours le droit de vous apprendre 
Quel est Thomme qu'ici vous allez recevoir... 
De part et d'autre, ainsi j*ai rempli mon devoir; 
Libre à vous, à présent, d'accueillir sa demande 
Ou delà refuser... Que madame commande, 
£t je cours à l'instant... Seulement, songez bien, 
S'il faut trancher le mot, que c'est un franc vaurien. 
Vous voyez à quel point sa visite est suspecte. 

MADAME SAINVILLE. 

Oui. 

GAILLARD. 

Que vous ne sauriez être trop circonspecte. 

MADAME SAINVILLE* 

Non. 

GAILLARD. 

Que ce militaire est des plus séduisants. '' 

MADAME SAINVILLE. 

Sans doute. 

GAILLARD. 

Que déjà votre ûlle a seize ans. 

MADAME SAINVILLE. 

C'est vrai. 

GAILLARD. 

Qu'il ne faudrait qu'un seul mot, une ϔl- 

MADAME SAINVILLH. [ladc... 

Hélas 1 oui. 

GAILLARD. 

D'où je vois que de mon ambassade 
Le résultat sera... 

MADAME SAINVILLE. 

Qu'à toute heure du jour 
De monsieur de Sainville on recevra la cour. 



158 L'HOTEL GARNI 

GAILLARD, stapéfait. 

Bah! 

MADAMS SAimiLLE. 

Et qa'en paraissant, par la mère et la fille, 
n sera regardé comme de la famille. 

GAILLABD. 

Je tombe de mon haut ! 



SENE V 

Les PRécéDENTS, JENNY, apportant le Toiie. 
JILNXY. 

Partons, il se fait tard, 
Voilà ton voile. 

MADAME SA INVILLE. 

Donne. Adieu, monsieur Gaillard. 

GAILLARD, à part. 

On n'est pas plus coquette ou l'on n'est pas plus foUe 
Et sa fille vraiment est à fort belle école ! 

JENNT, revenant à Gaillard. 

Ah! si monsieur Blincour venait, dites-lui bien 
Que je vais rentrer. 

(Elle Ta rejoindre sa mère.) 



SCÈNE VI 

GAILLARD, seul. 

Bon chacune aura le sien. 
Et ce monsieur Blincour, cette honnête victime. 



SCÈNE Vn 159 

Qui cédant ce matin à l'ardeur qui l'anime 

Va se faire tuer pour prouver leur vertu... 

C'est la dixiènie fois qu'on se sera battu 

Depuis un mois qu'ici loge ce militaire. 

Mais monsieur de Sainville, ah ! vous aurez beau faire, 

Ces deux dames seront tout ce que vous voudrez. 

Vous vous battrez ou non, vous déménagerez. 

Je suis las de vous voir faire ici le Saint-George, 

£t l'hôtel de la Paix n'est pas un coupe-gorge. 

Mais, je l'entends, hardi, GktUlard... c'est le moment 

De lui glisser tout bas ton petit compliment. 



SCÈNE VII 
SAINVILLE, GAILLARD. 

SJk INVILLE. 

Eh ! bien, monsieur Gaillard, avez- vous vu nos belles? 
Qu'ont-elles dit?... peut-on se présenter chez elles? 

GAILLARD, avec humeor. 

Elles m'ont répondu qu'à toute heure du jour 
De monsieur de Sainville on recevrait la cour. 

SAIMVILLE. 

Oui? j'en étais bien sûr... Des femmes isolées... 
Dans un hôtel garni... sortant toujours voilées... 
Recevant un jeune homme... On a tant vu cela!... 
Tous mes romans d'amour ont commencé par là... 

(A GaflUrd.) 

Me voilà donc admis ?. . . 

GAILLARD, roulant tirer un papier de sa poche. 

Souffrez, je vous supplie... 

SAINVILLE, lui serrant le bras. 

Ambassade jamais n'a mieux été remplie. 



160 l'hotel garni 

GAILLARD, même jeu. 

Permettez-moi 9 Monsieur... 

SAINVILLE, de même. 

C'est que je suis certain 
Que je ne dois l'accueil qu'on me fait ce matin 
Qu'à l'éloge brillant que vous avez su faire 
Be mon nom, de mon rang et de mon caractère. 

GAILLARD. 

n est vrai que j'ai dit tout ce que j'en pensais. 

SAINYILLE. 

Je ne m'étonne plus d'un aussi prompt succès... 
Mais n'importe, l'affaire était fort délicate... 

GAILLARD. 

Monsieur... 

SAIN\'ILLE. 

Vous étiez né pour être diplomate. 
On vous a demandé si j'étais marié, 
Sans doute, car jamais ce point n'est oublié ? 

GAILLARD. 

J'ai dit que non. 

SAINVILLE. 

Fort bien, c'est mentir comme un 

GAILLARD. [aUgC. 

Vous êtes marié? 

SAINYILLE. 

Cela vous semble étrange; 
Je le crois, car j'en suis moi-môme encor surpris. 

GAILLARD. 

Alors je leur dirai que je me suis mépris. 

SAINYILLE. 

Non, gardez-vous-en bien ; vous gâteriez l'affaire. 



SCÈNE VU 161 

Des respectables noms et d'époux et de père 
X'appareil imposant alarme la beauté, 
Et devant eux l'amour s'envole épouvanté. 

GAILLARD. 

Où donc Madame est-elle? 

SA INVILLE. 

Après dix ans d'absence, 
Je ne sais trop..» Je crois pourtant qu'elle est en 
Je l'ai quittée à Brest; mais l'idée où je suis [H'rance 
Qu'elle aura voyagé pour charmer ses ennuis, 
Fait que toutes les fois que je lui veux écrire, 
Incertain de la ville où ma femme respire, 
Je m'arrête, la plume échappe de ma main. 
Et je remets toujours ma lettre au lendemain. 
Mais j'écrirai... bientôt... oui, car de ma pensée 
Dix ans bien écoulés ne l'ont point effacée. 
Ses traits me sont présents, et si je la voyais. 
Sans hésiter beaucoup, je la reconnaîtrais... 
Mais ce n'est pas l'instant de parler de ma femme. 
Désirant vous payer, et de toute mon âme, 
Ce que si galamment vous avez fait pour moi. 
Mon cher monsieur Gaillarà, je me fais une loi 
D'établir, de fixer chez v«us mon domicile. 
Tant que mon régiment sera dans cette ville. 

GAILLARD. 

Non, Monsieur... 

SAINVILLE. 

Et de plus, je veux dans voire hôtel î 
Amener, dés demain, tous mes officiers. 

GAILLARD, à part. 

Ciel! 

SAINVILLE. 

Vous voyez que je sais reconnaître un service! 



162 L'HOTEL GARNI 

GAILLARD. 

Sans doute; mais comment voulez-vous que je puisse 
Loger autant de monde ? 

SAINVILLE. 

Eh quoi ! n'avez-vous pas 
D'appartements vacants? 

GAILLARD. I 

Aucun, du haut en bas. 
Je n'en suis pas,Monsieur,pour cela moins sensible... 

SAINVILLE. 

Quoi! pas un logement chez vous n'est disponible? 

GAILLARD. 

Un seul, demain matin, le sera. 

SAINVILLE. 

Parlez donc. 
Et lequel? 

GAILLARD. 

C'est le vôtre. 

SAINVILLE. 

Heyi? 

GAILLARD. 

Oui, Monsieur, pardon. 
Si je me vois forcé... 

SAINVILLE. 

Quelle plaisanterie! 

GAILLARD. 

Du tout. 

SAINVILLE, mnt. 

Vous me donnez mon congé? 

GAILLARD. 

Je VOUS prie... 



SCÈNE VU 163 

SAINVILLE. 

Non, non, je n*encrois rien; vous êtes un plaisant 
Monsieur Gaillard. 

GAILLARD. 

Monsieur, c'est sérieusement. 
Depuis que vous logez ici, ma table d'hôte 
Chaque jour diminue. 

SAINVILLE. 

. . • Eh bien I est-ce ma faute ? 

GAILLARD. 

Votre ton goguenard; vos propos outrageants 
Ne cessent d'irriter, de provoquer les gens. 

SAINVILLE. 

Eh! qu'importe, pourvu que je les satisfasse? 
Suis-je allé vous prier de vous battre à ma place? 

GAILLARD. 

Non, certe, et vous avez fort bien fait. 

SAINVILLE. 

Je le crois... 

GAILLARD. 

Je n'ai jamais été bretteur, moi... 

SAINVILLE. 

Je le vois. 

GAILLARD. 

Et sans aller plus loin, ce matin même encore 

Ce bon monsieur Blincour que j'aime, que j'honore... 

SAINVILLE. 

Vous m'y faites penser. Gomment ! il est venu? 
Et personne chez vous ne m'en a prévenu ! 

GAILLARD. 

Non, Monsieur, je savais l'objet de sa visite; 



164 L'HOTEL GARNI 

Et, ûdèle h la loi que je me suis prescrite, 
Par intérêt pour vous et pour lui, j'ai menti. 

SAINVILLE. 

Gomment donc? 

GAILLARD. 

En disant que vous étiez sorti. 

SAINVILLE. 

Voilà, je vous l'avoue, une étrange conduite! 
De ce mensonge-là prévoyez- vous la suite? 

GAILLARD. 

J'ai voulu... 

SAINVILLE. 

Quoi I je donne un rendez-vous d'honneur, 
Mon adversaire arrive, et de galté de cœur 
Vous me faites passer pour un homme sans âme, 
Sans pudeur ni parole?... Ah! le trait est infâme. 
Vous avez compromis ma réputation ; 
Vous m'en devez, Monsieur, la réparation. 

GAILLARD, tremblant. 

La réparation? et de quelle manière 
L'entendez- vous ?. . . 

SAINVILLE. 

Allez trouver mon adversaire. 



Oui, Monsieur... 



GAILLARD. 
SAINVILLE. 

Dites-lui que, lorsqu'il est venu, 



Je l'attendais. 

GAILLARD. 

Fort bien. 

SAINVILLE. 

Chez moi. 



SGËNË VIII 165 

GAILLARD. 

C'est convenu. 

SAINVILLE. 

Que vous seul avez fait un mensonge.. . 

GAILLARD. 

A merveille. 

SAINVILLE. 

Que toujours je soutiens ce que j'ai dit la veille; 
Que, jusqu'à son retour, Phonneur m'enchaîne ici, 



SCÈNE VIII 

Les pRÉctDENTs, BLINGOUR. 

BLINCOUR, surrenaot. 

Je n'en doutai jamais, Monsieur, et me voici. 

SAIXVILLE. 

Soyez le bien venu ; je vous demande excuse 
Pour cet original qui, par sa sotte ruse... 

BLINCOUR. 

N'en parlons plus. Monsieur. 

GAILLARD, à part. 

Gomment I original I 
Si je lui ressemblais, cela finirait mal. 

SAINVILLE. 

Allons, à déjeûner, monsieur Gaillard. 

GAILLARD. 

J'y vole. 

BLINCOUR. 

Oubliez-vous, Monsieur, qu'un motif moins frivole... 



i€6 LHOTEL GARNI 

SAINVILLB. 

Une afEaire d'honneur ne saurait s'oublier. 

GAILLARD, à part, en aortut. 

Le déjeûner poorra les reconcilier. 



SCÈNE IX 
BLINGOUR, SAINVILLE. 

SAINVILLE. 

Vous êtes étonné du retard que j'apporte 
Au combat entre nous convenu. 

BLIXCOUa. 

Peu m'importe... 
Vous ne me ferez pas attendre ? 

SAINVILLE. 

Seulement. 
Jusqu'à demain matin. 

BLINCOUa. 

Jusqu'à demain ? comment ! 
N'est-ce pas aujourd'hui ?... 

SAINVILLB. 

Soit; mais si je diffère, 
C'est pour que vous ayez la preuve la plus claire 
Que je n'avais pas tort ; que j'ai su bien juger, 
Et que je ne me bats que pour vous obliger. 

BLINCOUR. 

Ne renouvelons pas d'inutiles querelles. 

SAINVILLE. 

Ah ! c'est que ce matin j'ai des armes nouvelles. 



SCÈNE IX 167 

Hier je doutais encor ; je suis sûr aujourd'hui, 
Et vais vous terrasser par un seul mot. 

BUNCOUR. 

Vousl 

SAINYILLB. 

Oui. 
Quelle idée auriez- vous, s'il vous plaît, d'une belle 
Qui n'hésiterait pas à recevoir chez elle 
Un voyageur, avant de connaître son ton, 
Sa naissance, ses mœurs, et peut-être son nom? 

BLINCOUR. 

Vous supposez un fait qui n'a rien de probable. 

SAINVILLK. 

Le vrai peut, comme on dit, n'être pas vraisemblable. 
Caria dame qu'ici je cite... 

BLIXCOCR. 

Eh bien ! Monsieur ? 

SAINVILLE. 

Est votre amie, et moi, je suis le voyageur. 

BLINCOUR. 

C'est impossible. 

SAINVILLE. 

Allons, le seul moyen de vaincre 
Votre obstination, est donc de vous convaincre ? 
Entrons chez elle, au moins vous en croirez vos yeux. 

BLINCOUR. 

Non. 

SAINVILLE. 

Non? 

BUNCOUR. 

Non. 



I 



168 l'uotel Garni 

SAINVILLE, 

Vous serez un mari précieux. 

BLLNCOUR. 

Monsieur, vous abusez ! . . . 1 

SA LN VILLE. 

Venez donc chez ces dames. 

BLlNGOUa. I 

Moi ! paraître céder à des soupçons infâmes ! 

SAINVILLE. 

Allons, dites plutôt que vous ne Posez pas. 

BLINCOUR. 

Ah r monsieur, c'en est trop, et j'y vais de ce pas. 

{l\3 vont Ters rappartement de madame d'Hérigoy.) 



SCÈNE X 

Les PRKCÉDBNTS, GAILLARD, apportant da thé. 
GAILLARD. 

Voici le déjeûner... Où courez-vous si vite ? 

SAINVJLLE. 

Chez ces dames... 

GAILLARD. 

Messieurs, elles sont en visite. 

SAINVILLE. 

Ah! 

GAILLARD. 

Mais elles ont dit au portier de l'hôtel 
Qu'elles vous recevraient à leur retour. 



SCÈNE X 1C9 

BLINCOUil. 

O ciel ! 

SALNVILLE, ù Blincour. 



Ai-je tort? 



BLINCOUR, à GaUlard. 

Quoi, -vraimenl, elles auraient... 

GAILLARD, d'un ton pénétré. 

G*est commo 
J'ai rhonneur de vous dire, (a part.) Ahl le pauvre 

sAiNviLLE. [jeune homme. 

Je vous Tai dit hier, je vous le dis encor, 
Mon cher; pour vous jouer, toutes deux sont d'accord. 
On vous sait riche, on cherche à marier sa fille; 
Bientôt à bras ouverts reçu dans la famille, 
Vous êtes caressé, fêté de toutes parts... 
Vous avez des talents, vous adorez les arts ? 
On parle poésie; on chante une romance, 
On touche une sonate, on dessine ou l'on danse, 
Tout est piège pour vous; enfin vous voilà pris. 
Une succession vous appelle à Paris ; 
Gomment remédier à ce départ sinistre? 
On suppose une affaire aux bureaux du ministre. 
Des informations à prendre sans délais 
Sur le sort d'un époux... qui n'exista jamais. 
Bref, on part avec vous; pour vous distraire en route, 
Propos gais, tendres soins, œillades, rien ne coûte: 
On arrive, il faut bien descendre au môme hôtel ; 
11 faut tout voir ensemble, et c'est si naturel I 
A vous suivre en tous lieux, la maman s'évertue, 
Et par pure amitié ne vous perd pas de vue. 
Quinze jours sont à peine écoulés que déjà 
On parle de l'époque où l'on vous mariera. 
A. ces mots, votre cœur de tendresse palpite. 
Cette heure, à votre gré, ne peut sonner trop vil.e. 

10 



170 L'HOTEL GARNI 

Qu'il tarde ce doux nœud par lequel vont enoor 

Briller pour deux époux les jours de Tâge d'or î 

L'hymen entend vos vœux, il comble votre ivresse; 

Bientôt après, amour, artifice, tout cesse, 

Et de la vérité le terrible flambeau 

Fait tomber à la fois le masque et le bandeau. 

BLINCOUR. 

Vous faites un roman... 



Je vous en avertis. 



SAINVILLK. 

Qui sera votre histoire, 

GAILLARD. 

Messieurs, voulez- vous boire ? 



Votre thé sera froid. 

SAINVILLE. 

Si je vous aimais moins. 
Pour vous désabuser, prendrais-je tant de soins ? 
Voulez-vous parier que moi, si je m'en mêle. 
En faisant éclater aux yeux de votre belle 
Plus d'audace que vous, d'empressement, d'amour. 
Surtout plus de fortune, avant la fin du jour, 
Dans ce cœur ingénu, mon cher, je vous remplace? 
Le tout pour servir... 

BLLNCOUR. 

Vraiment, je vous rends grâce. 

SAINVILLE. 

Non, c'est sans intérêt... 

BLINCOUR. 

Et s'il vous plaît, comment 
Comptez-vous amener un si beau dénouement ? 

SAINVILLE. 

Par un simple billet, écrit sous vos yeux même, 



SCÈNE X i7i 

Et que monsieur Gaillard, dont Fadresse est extrême, 
Rendra discrètement. . . 

GAILIABD. 

Qui, moi, monsieur? 

SAINVILLE. 

Oui, vous. 

GAILLARD, 

Je suis très maladroit, en fait de billets doux. 

BLINCOUR. 

Vous perdriez cent fois, je vous le certifie. 

SAINYILLE. 

Parions... 

BLIiNXOUR. 

Je fais plus, monsieur, je vous défie. 

SAINVILLE. 

Soit, je vous combattais hier par attachement. 
Mais à présent, morbleu t c'est par entêtement. 
Bon î voici du papier, de l'encre... 

GAILLARD. 

Mais de grâce. 
Pas de scandale. 

BLINCOUB, a part. 

Il faut confondre son audace. 

SAINVILLE écrÎTant. 

« Mademoiselle, il ne faut que vous avoir vue un 
«instant pour désirer de vous voir toute la vie. Si 
« cet aveu pur et sincère n'a rien qui vous offense, je 
« vous offre ma main, mon rang et ma fortune qui 

« est considérable (U répète le mot en appuyant et retardant 

« Biaincoar.) considérable, et j'ose implorer la faveur 
« d'un entretien particulier auquel est attaché le bon- 
« heur de ma vie. » Le colonel Sainville. 



17 2 L*HOTEL GARNI 

BLINCOUR. Mg^ 

Un rendez-vous ! *9h- 

SA IN VILLE. 

Sans doute. 

GAILLARD, regardant à la fenêtre. 

Ah! messieurs, les voilà. 
Allons, dépêchez-vous. 

SALNVILLE. 

Ah ! mon Dieu I quoi déjà !... 

ULINCOUR. 

Mais c'est aller trop loin, et je ne puis permettre... 

SA INVILLE. 

Certain de sa vertu comme vous semblez Têtre, 
Que craignez-vous ? 

GAILLARD. 

Et vite, on monte. 

SA INVILLE, cachetant, 
(à Gaillard). J'ai fini. 

Remettez de ma part ce billet à Jenny, 
Et surtout que cesoit à Tinsu de sa mère. 

BLINCOUR. 

Ce rendez-vous pourtant n'était pas nécessaire. 

SAINVILLE. 

Notre épreuve, moucher, ne peut s'en dispenser... 
Quitte après pour nous battre ou pour nous em- 

(II entraîne Blincour.) [braSSCr. 

GAILLARD. 

Oui, oui, messieurs, je vais remettre le message... 
Reposez- vous sur moi, j'en ferai bon usage. 



SCÈNE XI 173 

SCENE XI 
GAILLARD. MADAME SAINVILLE, JENNY. 

VADAMB SAINVILLE. 

Comment! encore ici, mon cher h6te ? 

GAILLAHD. 

Oui, vraiment. 
Et je vous attendais fort impatiemment. 

MADAME SAINVILLE. 

De qaoi s'agit-il donc? parlez? 

GAILLARD. 

Toute ma vie, 
Je fus un homme honnête et moral, je vous prie 
De le croire, Madame.... 

MADAME SAINVILLE. 

Ehl qui peut en douter? 

GAILLARD. 

Personne, Dieu merci; mais je puis attester, 
Que toujours de tromper je me suis fait scrupule. 
Et que je suis connu.... 

JENNY. 

Mon Dieu, quel préambule t 

MADAME SAINVILLE. 

OÙ veut-il en venir? 

GAILLARD. 

Permettez, s'il vous plaît. 
Je disais donc qu'ici pour tel on me connaît. 
Qu'à la vertu jamais je n'ai tendu de piège, 

10. 



174 L'HOTEL GARNI 

Et que je ne me suis mêlé d'aucun manège 
lyafihires ni d'amour.... 

MADAME 9AINTILLE. 

Eh ! je vous crois très bien. 
A quoi bon ces grands mots? 

GAILLARD. 

Oh! ce n'est encor rien; 
Vous n'êtes pas au bout. 

MADAME SAim^ILLE. 

Veuillez au moins nous dire... 

JENNY. 

Il me fait peur î 

GAILLARD, mystérieusement. 

Sachez qu'en secret l'on conspire. 
Et qu'il se passe ici des choses.... 

MADAME SAINVILLE. 

Mais encor... 

GAILLARD. 

Pour nous expliquer mieux, il faudrait que d'abord 
Nous fussions sans témoins. 

MADAME SAINVILLE. 

Pourquoi? 

GAILLARD. 

C'est nécessaire, 
Indispensable. 

JBNNY. 

Allons, encore du mystère ; 
Tout le monde s'en môle ici. 

MADAME SAINVILLE, à Jenny. 

Pour un moment 
Rentre, chère Jenny, dans notre appartement. 



SCÈNE XII 175 

JENNY. 

'est cela... j'obéis... Si j'étais curieuse, 

onviens que je serais, maman, bien malheureuse t 

MADAME SAINYILLK, 

a, va, ma chère enfant, dans peu, je t'en réponds, 
lus de secrets pour toi.... 

JENNY. 

Non? hé bien î nous verrons. 

(Madame SainTille embrasse ienny qui sort.) 



SCÈNE XII 
MADAME SAÏNVILLE, GAILLARD. 

MADAME SAÏNVILLE. 

^ous voilà seuls, parlez. 

GAILLARD. 

Je n'ai rien à vous dire. 

MADAME SAÏNVILLE. 

Pourquoi donc?... 

GAILLARD. 

Mais lisez ce que l'on ose écrire 
A votre demoiselle, et remerciez-moi. 

MADAME SAÏNVILLE. 

Vous m'effrayez. Monsieur. 

GAILLARD. 

Eh! vraiment, je le crois. 

MADAME SAÏNVILLE. 

Qui donc peut à ma fille écrire cette lettre ? 



176 L'HOTEL GARNI 

GAILLABD. 

L'homme que ce matin vous vouliez bien admettre 
Au rang de vos amis. 

MADAME SAINVILLB. 

Monsieur de Sainville? 

GAILLARD. 

Oui. 

MADAME SAINVILLE. 

C'est Monsieur, de Sainville ? ^ 

GAILLARD. 

Oui, madame, c'est lai, 
Qui môme avait de moi réclamé la promesse 
Que je ne remettrais l'écrit qu'à son adresse. 
Je m'y suis engagé; mais l'honneur, le devoir, 
L'innocence, les mœurs... enfin, vous allez voir. 

MADAME SAINVILLE. décacheté la lettre. 

Je soupçonne déjà d'après son caractère... 
Mais lisons... 

GAILLARD, à part. 

Par l'effet que ce billet va faire 

(Haut, à madame Sainville qui litt) 

Je saurai Vous voyez qu'il parle sentiment, 

Mais il n'en pense rien ; son but est seulement 
De prouver, s'il le peut, à votre futur gendre 
Que le cœur d'une femme est facile à surprendre; 
Qu'il ne faut que vouloir, et qu'enfin aujourd'hui 
Il n'a qu'à dire un mot pour plaire autant que lui. 

MADAME SAINVILLE, ayant lu. 

Je ne me trompais pas... 

GAILLARD, à part. 

Eh ! quoi! pas de surprise 1 
Pas d'indignation! 



SCÈNE Xn i77 

MADAME SAINVILLB, éclatant de rire et u purr. 

0ht la bonne méprise!... 
n faut en profiter... je réponds du succès, 
Et lui-même se prend dans ses propres filets. 

GAILLARD. 

Ah I vous riez?... Alors... 

MADAME SAINVILLE, à part. 

Je dois avec adresse 
Lui rendre sur-le-champ finesse pour finesse 
Mon cher monsieur Gaillard, allez dire à Jenny 
Que je veux lui parler, que je l'attends ici. 

GAILLARD. 

Comment! vous oserez lui montrer cette lettre! 

MADAME SAINVILLE. 

L'adresse est à son nom... je dois la lui !remettre 

GAILLARD. 

Mais, madame... 

MADAME SALWILLE. 

Allez donc. 

GAILLARD. 

Songez... 

MADAME SAINVILLE. 

Allez, mon cher 

GAILLARD. 

Je n'en puis plus douter, ceci devient trop clair, 
Et sans plus de délais ni de cérémonie, ^ 
Toutes deux sortiront de chez moi, je vous prie 
De le croire. 

(Il entre cbes madame Sain ville.) 



178 L HOTEL GARNI 



SCÈNE xm 

MADAME SAINVILLE, seule. 

Pauvre homme 1 il sort scandalisé; 
Et je conviens qu'à moins on serait abusé. 
A son illusion je dois laisser Sainville 
Si je veux lui donner une leçon utile; 
D'après le bien qu'il dit et qu'il pense de nous. 
Trop heureux qu'à ce tour je borne mon courroux, 
Et c'est toi seule, toi, fille aimable et chérie, 
Qui nous payant ici la dette de ta vie, 
Vas, par Fheureux effet de la plus folle erreur. 
En corrigeant ton père, assurer mon bonheur. 



SCÈNE XIV 
MADAME SAINVILLE, GAILLARD, JENNY. 

JENNY. 

Tu me fais demander, maman? 

MADAME SAINVILLE. 

Oui, viens te mettre 
A ce bureau. 

JENNY. 

Pourquoi? 

MADAME SAINVILLE. 

Pour écrire une lettre. 

JENNY. 

A qui? 



SCÈNE ÎQV 179 

MADAME SAINVILLE. 

Tu le sauras. 

JENNY, avec dépit 

Encore un secret? 

MADAME SAINVILLE. 

Oui. 

JENNY. 

Moi, je n'écris jamais que je ne sache à qui. 

MADAME SAINVILLE. 

Ëcris ; et tu seras contente, je l'espère. 

JENNY, s'asseyant aa bareau 

En ce cas, m'y voici. Dicte. 

GAILLARD, à part. 

Et c'est une mère ! 

MADAME SAINVILLE, dictont. 

« La réponse que vous désirez m'est trop agréable 
'< à vous faire pour que j'hésite à vous l'accorder. Je 
« vous attends au reçu de ma lettre, et j'espère que 
« nos cœurs ne tarderont pas à s'entendre. » 

JENNY, acheTant d'écrire et répétant !e dernier mof . 

A s'entendre... Estrce tout? 

GAILLARD, à part. 

C'est bien assez vraiment. 

MADAME SAINVILLE. 

Oui, tu peux cacheter. 

JENNY. 

Signerai-je, maman f 

MADAME SAINVILLE. 

Non, non, ne signe pas; la chose est inutile. 



180 L'HOTEL GARNI 

JKNNY. 

Quelle adresse mettrai-je? 

MADAME SAINVILLE, dictant. 

« A monsieur de Sainvilie. » 

JENNY, surprise. 

Hé quoi! c'est?... 

MADAME SAINVILLE. 

Chut ! 

GAILLARD, à part, avec indignation. 

Ah! Dieux! 

MADAME SAINVILLE. 

Tenez, monsieur 

[Gaillard, 

Donnez au colonel ce billet de sa part. (Montrant Jenny.) 

JENNY. 

Mais je ne reviens pas encor de ma surprise. 

MADAME SAINVILLE. 

De ton rôle à présent il faut que je t'instruise. 
Viens. 

JENNY. 

Un rôle!... Jamais... 

MADAME SAINVILLE. 

Point de réflexion. 
Tu le joueras fort bien et d^inspiration. 

JENNY, sortant avec un mouvement d'impatience. 

Tout cela finira peut-être. 

(Elle sort avec sa mère.) 
ÇAILLARD, seul. 

Plus j'y pense, 
Moins je puis concevoir... Mais enfin patience. 



SCÈNE XV 181 

kh ! les femmes ! toujours je m'y suis confié, 
Et toujours elles m'ont... 



SCÈNE XV 
GAILLARD, SAIN VILLE. 

SA LN VILLE. 

Je l'aurais parié. 
J'admire, en vérité, votre air calme et tranquille. 
Monsieur Gaillard ! comment je vous trouve immobile 
Quand... 

GAILLARD, av6C humeur. 

Voici la réponse. 

SAINVILLE, après avoir lu. 

Eh! donnez donc... Vivat! 

GAILLARD. 

Vivat I soit; mais. Monsieur, mon âge et mon état, 
De messager galant, m'interdisent le poste, 
Et vous vous écrirez désormais par la poste, 

(A part.^ 

Il déménagera ce matin. 

SAINVILLE. 

Quelle humeur! 
Mon cher hôte, et quel ton ! 

GAILLARD, sortant. 

C'est le mien, serviteur. 

(Il sort.) 



il 



182 L'HOTEL GARNI 



SCÈNE XVI 

SAINVILLE, woi. 

Allons, pauyre Blincour, patience et courage ; 
C'est dans l'adversité qu'on reconnaît le sage... 
Le coup sera cruel, mais en le lui portant, 
Je l'arrache du moins au piège qu'on lui tend, 
Et je m'en félicite; au fond 11 m'intéresse ; 
II est bon, confiant, honnête, et sa tendresse, 
Sans mol, le condamnait à d'éternels regrets. 
Bien ! Sainyille, fort bien ! encore un ou deux traits 
Aussi grands, aussi beaux, et tes fautes passées," 
Aux yeux de la raison, doivent être effacées... 
Je voudrais pourtant bien lui faire pressentir 
Avec ménagement... (n rêve.) 



SCÈNE XVU 



SAINVILLE, MADAME SAINVILLE, JENNY 

à Técart. 



MADAME SAINVILLE, bas à Jenny. 

Le voilà. 

JENNV. 

Quel plaisir ! 
Etcommemon cœur bat IQuoi ! maman, c'est monpére 

MADAME SAINVILLE. 

Oui; te dis-je, c'est lui ; du courage, ma chère. 
Je ne te perdrai pas de vue un seul instant. 

(Elle rentre, et pendant la scène se montre de temps eu temps. 



SCÈNE XVn 183 

JENNT, à part. 

Je tremble... 

SAINVILLE, l'apercerant. 

Âhl je la vois!... quel air noble et décent ! 
Elle m'impose... Hé quoi i c'est vous, mademoiselle? 

JENrfY. 

Sans doute, à sa parole il faut ôtre Adèle. 

SAINYILLB, à part. 

Pour la première fois, auprès de la beauté, 
Je me surprends, je crois, de la timidité. 

(haat) 

Approchez... Quel plaisir m'a fait votre réponse ! 
Dites-moi, tiendrez-vous tout ce qu'elle m'annonce? 
J'en doute, car enfin, pour répondre à mon vœu. 
Vous ne me connaissez encore que bien peu. 

JENNY. 

Je vous connais assez. 

SAINYILLB. 

J'ai pu sitôt vous plaire? 

JBNNT. 

Votre nom m'a sufû. 

SAINVILLE. 

Mais, de mon caractère, 
On vous avait donc fait un portrait bien flatteur ? 

JENNY. 

Oui, sauf quelques défauts que pardonnait mon cœur. 

SAINVILLE. 

Des défauts? quels sont-ils? 

JENNY. 

Ehl mais de négligence, 
i)*oubli, d'étourderie, et même d'inconstance. 



184 L'HOTEL GARNI 

SALNVILLE. 

De tous ces défauts-là, vous me corrigerez. 

JENNY. 

C'est ce que je veux faire. 

SA IN VILLE. 

Et ce que vous ferez. 

JENNY. 

Vous me le promettez? 

SA LN VILLE. 

J'en donne ma parole; 
Et jamais je ne fis de promesse frivole. 
Mais vous m'aimez donc bien? 

JENNY. 

J'en atteste le cieL 

SAINVILLE, surpris. 

Ce Serment... 

JENNY. 

Est sincère... il est si naturel 
D'aimer certaines gens... 

SAINVILLE, avec une modestie affectée. 

Ahl 

JENNY. 

Oui, je vous assure 
Que pour vous ma tendresse est vive autant que pure. 

SAINVILLE. 

Vous m'étonnez beaucoup ; car le plus tendre amour 
Dès longtemps, m'a-t-on dit, vous unit à Blincour. 

JENNY. 

Rien n'est plus vrai ! je l'aime et pour toute ma vie. 



SCÈNE XVII 185 

SAINVILLE. 

Et moi donc ?. 

JENNY. 

Vous aussi. 

SAINVILLE. 

Quelle plaisanterie ! 
Oomment ! vous nous aimez tous deux à la fois ? 

JENNY. 

Oui. 

SAINVILLE, riant. 

Fort bien. 

JENNY. 

Mais je vous aime encore plus que lui. 
Car, dès le premier jour qu'il s'offrit à ma vue, 
Un embarras secret saisit mon âme émue; 
L'aveu de son amour d'abord me séduisit... 
Mais je me reprochai le plaisir qull me fit ; 
Au lieu qu'auprès de vous, moije me sens toute autre, 
Mon cœur sans nul effort vole au-devant du vôtre, 
Et naturellement avouant son amour, 
Semble, pour vous aimer, avoir reçu le jour. 

SAINVILLE, â part. 

Quel ton persuasif! quels accents pleins de charmes!... 
Dans ses yeux, je crois môme avoir vu quelques larmes. 
Est-ce coquetterie ? est-ce ingénuité ?... 

(A Jenny,) 

Je m'y i)erds. Quoi, vraiment ?... 

JENNY. 

Oui, c'est la vérité. 

SAINVILLE, à part. 

Pauvre Blincour! jamais il ne voudra le croire... 

JENNY. 

Que dites-vous? 



iU L'HOTEL GARNI 

SAINVILLB. 

Je dis qu'une telle victoire 
A pour moi tant d'appâts... que je n'ose vraiment... 

JENNYy tirant un portrait de son sein. 

En voulez- VOUS un gage ? 

SAIN VILLE, à part. 

Ah! ce serait charmant !... 

JENNTy lui donnant le portrait de sa mère- 

Le voicL 

SAINYILLB, le prenant 

Quel bonheur l . . . Mais, que vois-je I ô surprise î . . . 

JENNY. 

Qu'avez-vous? 

SAIN VILLE. 

Ce n'est pas... 

JENNY. 

Ah I je me suis méprise! 

(lui donnant son portrait ) 

Tenez... 

SAINVILLE, le prenant. 

Oui, mais quel est ce porti-ait ?... 

JENNY, feignant de se méprendie. 

C'est le mien. 
Ah ! qu'il soit le garant d'un éternel lien I... 

SAINVILLE. 

Non; celui-ci, parlez, parlez, je vous supplie. 

JENNY. 

C'est un présent... 

SAINVILLE. 

De qui? 



SCÈNE XVm 18T 

JENNT. 

De ma meilleure amie... 
Mais on m'appelle. 

SAINVILLE. 

Non, répondez par pitié. 
Répondez, il le faut!... Au nom de Tamitié... 

JENNT. 

Non, ce soir... 

SAINVILLE. 

Plus longtemps vous ne pouvez vous taire I 

JENNY. 

Hé bien, c'est le portrait... 

SAINVILLE. 

De qui donc? 

JENNY. 

De ma mère. 

(EUe sort précipitamment.) 



SCÈNE XVIII 

SAINVILLE!, seule, immobile et comme pétrifié. 

De sa mère 1 grands Dieux!... L'ai-je bien entendu?... 
C'est sa mère I... Quel trouble en mon cœur éperdu!... 
Quel espoir!... Car voilà le portrait de ma femme, 
C'est bien lui!... Je ne sais où j'en suis... Et mon âme 
De mille sentiments agitée à la fois... 
Quoi I cette aimable enfant dont la touchante voix. 
Dont la douce candeur m'exprimait sa tendresse, 
Serait !... Je ne puis plus contenir mon ivresse I... 
Et ces traits qu'à mes yeux un voile, chaque jour. 
Dérobait avec soin... étaient ceux!... ahl quel tour I 



188 L*flOTEL GARNI 

Jl est piquant pour moi!... Mais il est bien aimable 
Oui, courons aux genoux d'une femme adorable^ 
Et trop heureux époux, après dix ans d'erreur. 
Par l'aveu de mes torts, méritons mon bonheur l 

(U entre chez madame Sainville, sans entendre Blincour qai l'appelle.) 



SCÈNE XIX 

BLINCOUR, seul, arriTant au moment où Sainville entre chez 
madame Sainville, 

« 

Monsieur le Colonel !... 11 ne veut point m'entendre.. 
Ah î dois-je supporter que Ton ose entreprendre?... 
Que dis-je t... Jenny m*aime, et cela me sufQt... 
Si pourtant je pouvais entendre ce qu'il dit i 

(Il écoute.) 

Rien... Je voudrais au prix de ma fortune entière, 
Pour mes menus plaisirs, voir de quelle manière, 
Le fat reçoit le prix de sa présomption, 
Et jouir pleinement de sa confusion. 
Pour réprimer l'orgueil où leur âme se livre, 
Il faut à ces messieurs parfois apprendre à vivre. 
Quel triomphe pour moi I Quelle leçon pour lui ! 
Gerte,il se souviendra de celle d'aujourd'hui... 
Mais il ne revient pas... Elles ont eu, je pense. 
Le temps de châtier vingt fois son insolence. 
Ah , si je survenais, comme il serait puni , 
Eh, quel ménagement dois-je avoir pour celui 
Qui s'est fait un plaisir d'alarmer ma tendresse ? 
Oui, pour l'anéantir, il faut que je paraisse... 
Entrons... Mais le voici... 



SCÈNE XX 189 

SCÈNE XX 

SAINVILLE, BLINCOUU. 

SAINVILLK, saDS voir Blincour. 

Quel excès de bonté î 
Je la trouve encor mieux que quand je la quittai. 

BLINCOUU. 

Eh bien! Monsieur? 

SAINVILLE. 

Ah, ah, c'est vous? (A pan.) Avec 
[adresse 
Éprouvons son amour et sa délicatesse. 

BUNXOUR. 

Vous a-t-on bien reçu ? 

SAINVILLE, avec un «onpir. 

Parfaitement. 

BLINCOUR. 

D'honneur? 

SAINVILLE. 

Vous me voyez, vraiment, honteux de mon bonheur. 

BLINCOUR. 

Gomment? 

SAINVILLE. 

Je vous blâmais, mais, je le dis sans. 

[feindre, 
D'après ce que j'ai vu, je ne puis que vous plaindre 

BLINCOUR. 

Me plaindre L.. Ah! je comprends... Oui, l'amour, 

[l'amitié,. 
Tout, dès que monsieur parle, est soudain oublié. 

11. 



190 l'hotel garni 

SAINVILLK. 

Oublié I. . . Non, Jenny vous aime, vous adore^ 
Mais j'inspire un penchant plus véritable encon: . 

BLINCOUR. 

Pour conquérir les cœurs, monsieur a des secrets 
Puissants, surnaturels, inconcevables. . . 

SAINVILLK. 

Mais. . . 
On pourrait le penser, sans trop s'en faire accroire. 

BLINCOUR. 

On n'est pas plus modeste... Et de cette victoii'e 
Quels seront les garants ?. . . 

SAINVILLE. 

Je pourrais en montrer. 
Si je ne craignais pas de vous désespérer ; 
Mais je suis trop humain pour battre un homme à 

[terre. 

BLLNCOUR. 

Un peu moins de pitié. 

SAINVILLE. 

Non, non, je dois me taire. 

BLINCOUR, avec impatience. 

Ne me ménagez pas; parlez, Monsieur, parlez. 

SAINVILLE. 

Hé bien I il le faut donc, puisque vous le voulez. 

(Il lui doDne le portrait de Jenny.) 
BLINCOUR. 

Le portrait de Jenny!... 

SAINVILLE. 

Que je tiens d'elle-même. . . 
Après un tel présent, croyez-vous que l'on m'aime? 



SCÈNE XX - i«i 

BLI^XOUR, réfolté. 

Et c'est moi çpii Tai fait ! 

SAIN VILLE. 

Vraiment ? il est parlant. 
Vous avez là, mon cher, un fort joli talent. 

BLINCOUH. 

C'en est fait; je ne prends que ma fureur pour guide. 
Pour la dernière fois je vais voir la perfide. 
Lui jurer que jamais... 

SAINVILLE. 

Bon ! au lieu de jurer, 
Blincour, arrangeons-nous. 

BLINCOUR. 

Pouvez-vous Tespérer? 

SAINVILLE. 

Êcoutez-moi. Je suis dans mon jour de fortune... 
Oui, par une faveur qui m'est assez commune, 
Deux cœurs, d'un même trait, blessés tout à la fois, 
Ne me laissent ici que l'embarras du choix; 
Et je ne sais encor, tant j'ai le don de plaire, 
Qui me chérit le plus ou la fille ou la mère. 

BLINCOUR. 

L'ai-je bien entendu?... madame d'Hérigny?.. 

SAINVILLE. 

Est à moi, cher Blincour. 

BLINCOUR. 

Je suis anéanti 1 

SAINVILLE. 

Oh ! c'est une aventure, unique, inconcevable ! 

Mais vous allez encor traiter cela de fable; 

Nous nous sommes tous deux reconnus, sur-le-champ, 



192 L'nOTEL GARNI 

Pour avoir eu jadis, Tuu pour Tautre, un penchant. 
Bref, sans avoir pour elle une brtdante flamme. . . 
Je l'aime encore assez pour en faire ma femme ; 
Mais moi, je fus toujours un rival généreux. 
Et je serais fâché de me voir seul heureux: 
Entre nous, mon ami, partageons la famille. 
Je prends pour moi la mère et vous cède la lille. 

BUXCOUR. 

Je la refuse- 

SALNVILLE. 

Bien, bien, de la dignité. 

(Madamo Sainville et Jenny paraisscr.t.) 

BLINCOL'R. 

Quoi ! lorsque je me vois dupe de ma bonté, 
Je serais assez faible, assez vil, assez lâche... 
Non... j'impose à mon cœur une pénible tâche .. 
Mais je saurai prouver du moins, en m'éloignaut,. 
Que Ton ne m'offensa jamais impunément. 



SCENE XXI 

Les précédents, MADAME SAINVILLE, JENNY. 

JEXNY, arrêtant Blincour. 

Qu'avez-vous donc, Blincour?... Quels éclats!.. 

BLINXOL'U. 

Infidèle, 
Ce que j'ai!... 

JEX.NY. 

Dieux ! quel ton ! 

BLIXCOUR. 

J'ai tort, mademoiselle. 



SCÈNE XXI 193 

Je dois en convenir; mais ce portrait.., 

JKNNY. 

Hé bien? 

BLINCOUR. 

Vous le reconnaissez? 

JE.NNY. 

Sans doute, c'est le mien. 

BLINCOUR. 

Je le tiens de Monsieur. (Montrant Sain>iiie.) 

JENNY, souriant. 

Tant mieux, et je désire 
Qu'il ne vous quitte plus. 

BLINCOUR. 

Ce perlîde sourire 
Est un nouvel affront. 

JEX.NY. 

Je le dis franchement, 
On vous le destinait, dans un autre moment. . • 

BLINCOUR. 

Et moi, je vous le rends, il ne peut plus me plaire. 

SAINVILLK. 

De mieux en mieux, Blincour, voilà du caractère. 

Cette noble fierté qui décèle un grand cœur, 

A. mes yeux, mon ami, vous fait vraiment honneur; 

Et je vais vous donner la preuve de l'estime 

Que m'inspire pour vous ce dévoùment sublime. 

MADAME SAINVILLE, ù part. 

Quel est donc son projet? 

SAINVILLE. 

Vous avez quelque bien, 
Des talents et des mœurs... Moi, par un doux lien, 



194 L*HOTEL GARNI 

Possesseur, autrefois, d'une femme charmante, 
Qui, malgré mes erreurs, m'est encore présente, 
Je lui dois une fille, à qui pendant seize ans, 
Elle a su prodiguer les soins les plus constants. 
Grâces, talents, douceur, en un mot, tout en elle, 
Brille au môme degré que chez mademoiselle... 
Je vous ofire sa main. 

BLINCOUR. 

Je devrais l'accepter. . . 

JENNY. 

Àcceptez-la, Monsieur; pourquoi donc hésiter? 

BLI>X0UR. 

Vous me le conseillez ? 

SA IN VILLE. 

Mon amitié, je penaue. 
Vous donne les moyens d'une douce vengeance. 

JENNY. 

Acceptez donc. Monsieur. 

BLLNCOUR. 

Quoi I c'est votre désir. 

JENNY. 

Si vous saviez combien vous me ferez plaisir!... 

SAJNVILLE, à Blincuor. 

Vous l'entendez? peut-on plus loin pousser l'outrage? 
On rit de vos serments et Ton vous en dégage... 
Nourrirez- vous encore un amour dédaigné? 
Votre cœur de ce trait n'est-il pas indigné. 
C'en est trop... Malgré vous, je veux guérir votre âme; 
Je vous donne ma fille, et voilà votre femme. 

(Il met la main do Jemiy dans celle de Blincour.) 
BLINCOUR, dans la dernière surprise. 

Ma femme t qui? Jenny ? 



SCÈNE XXU 195 

SAINViLLE. 

Certainement, Jenny. 

JENNY, à Blincour, en souriant. 

Vous ne devinez pas? 

BLINCOUR, à Sain ville. 

Vous seriez!... 

SAINVILLE, riant. 

Un mari 
Que, dans un piège adroit sa femme vient de prendre, 
Et qui de ce tour-là s'est vengé sur son gendre. 

BLINCOOR, à Jenny, en se jettant à ses genoux. 

Ou'ai-je fait ! ah ! j'attends mon pardon à genoux. 



SCÈNE XXII 

Les précédents, M. GAILLARD. 

GAILLARD, scanda'isé en voyant Blincour aux genoux de Jenny, et 
madame Sainville dans les bras de son époux. 

Pour le coup, c'est trop fort I 

sainville. 

Ah ! cher hôte c'est vous? 
Arrivez donc... 

GAILLARD. 

Monsieur, voici tous vos mémoires. 
Que vous allez, j'espère,.. 

sainville. 

A quoi bon ces grimoires? 

gaillard. 

A ramener enfin chez molles bonnes mœurs, 



196 L'HOTEL GARNI 

En vous invitant tous à chercher gîte ailleurs. 

(Toas se mettent k rire.) 
SAIN VILLE. 

Un congé général ! 

GAILLARD. 

Général, je vous prie 
De le croire. 

SAim'ILLE. 

Allons donc, c'est une raillerie 

MADAMB SAi:«(VlLLEy montrant Sainvillc. 

De qui vous plaignez-vous ? est-ce de mon mari? 

GAILLARD, tombant de ■urprise en surprise. 

Hein? 

BLINCOUB, montrant Jenny. 

De ma femme ? 

GAILLARD. 

Bon ! 

SA IN VILLE. 

De ma fille Jenny? 

GAILLARD. 

Bah! moi qui vous croyais tous en bonne fortune. . 

SA INVILLE. 

Vous ne vous trompiez pas, car pour* moi c'en est une. 

MADAME SAINVILLE. 

Ce sera la dernière? 

SAINVILLE. 

Oui. 

MADAME SALNVILLE. 

Sans exception? 



SCÈNE XXII 197 

JENNY, à sa mère. 

Je te réponds de lui. 

SAINVILLE, montrant sa Glle. 

Voilà ma caution. 

MADAME SAINVaLE. 

Abjurez donc. Sain ville, une erreur trop coupable, 
Soyez, pour notre sexe, un peu plus charitable ; 
En blâmant nos défauts, avouez nos vertus... 
Estimer ce qu'on aime, c'est un bonheur de plus. 



FIN. 



JE FAIS MES FARCES 

FOLIE EN UN ACTE, MÊLÉE DE COUPLETS 

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre 
des Variétés, le 4 septembre 1815. 



PERSONNAGES 



M. PINSON, garçon de boutique. . M. Potier. 

M. PANTIN, directeur des marion- 
nettes M. Brunet. 

Madame ROSSIGNOLETTE PAN- 
TIN, chanteuse des rues. . . . M"« Cuisot. 

MUSTAPHA, chanteur, son associé, 
costumé en turc M. Fleury. 

M. DESMARTEAUX, commissaire. M. TiEBCEm'. 

Une marchande de plaisirs. . . . 

Une bouquetière M"« M\ria. 

Une marchande de fruits. . . . M^^« Louise. 

Une marchande de gâteaux. . . M"« Mariant. 

LE LIÈVRE, restaurateur. ... M. Odrt. 

Curieux et Curieuses. 



Le théâtre représente la façade du restaurateur de Sceaux, 
prise de la grande allée du parc. On voit les fenêtres des 
cabinets particuliers et des sociétés à table. La grille da 
pare à la gauche. L'enseigne de Le lièvre au-dessus des 
fenêtres, porte ces mots : 

LE LIÈVRE, HESTAURATEUR 



JE FAIS MES FARCES 

FOLIE EN UN ACTE 



Au lever de la toile, on voit plusieurs marchands et mar- 
chandes, un escamoteur, une marchande de plaisirs, des 
curieux, des acheteurs. Des coups de fpuet se font 
entendre. 



SCÈNE PREMIÈRE 

MARCHANDS DE TOUTES SORTES, LE DISEUR 
DE BONNE AVENTURE, LE MAITRE DU 
JEU DE BAGUE. 

PLUSIEURS VOIX, derrière le théâtre. 

Là, là, cocher... Arrête, arrête. 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

V'ià encore du monde qui nous arrive... Allons, 
allons, je vois que la vente ira bien aujourd'hui. 

Air : Premier chœur des petits Savoyards. 

Gai, gai, gai, mes amis, 

Car tout Paris 
A Sceaux va bientôt s rendre ; 
Gai, gai, gai, mes amis, 

Nous allons vendre 
A Sceaux comme à Paris. 



202 JE FAIS MES FARCES 

CBOBUR. 

Gai, gai, gai, etc. 

hk MARCHAIfOB OB OATBADZ. 

Rangeons nos gâteaux, 
Crions qu'ils sont chauds, 
Quoique d'puis Tautr' jour 
Y soient hors du four. 

UNB MARCHANDB DB FRUITS. 

Parons bien mes fruits, 
En d'ssous les plus p'tits, 
En d'ssus les plus beaux. 
Et Tienn' les nigauds. 

CHOEUR. 

Gai, gai, gai, mes amis, etc. 



SCÈNE II 

Les précédents, M. PANTIN, et autres voyageurs . 

PANTIN 

Je vous dis que je ne donnerai pas un liard deplas, 
trente sous pour la place et deux sols pour boire. 

LE COCHER. 

Est-ce que vous plaisantez de me payer comme une 
course de fiacre ?... Un dimanche encore, un jour de 
fête !... Je vous dis cinquante sols, à prendre ou 
laisser. 

PANTIN . 

£h bien t je te laisse. 

LE COCHER. 
Doucement, ohé! ou sinon... (Il fait claquer son rouet). 



SCÈNE m 2oa 

PANTIN. 

Gomment, cinquante sols une place de lapin!... 
Vous me mettez dedans. 

LE COCHER. 

Geax que j'ai mis dedans ont payé trois francs cin- 
quante centimes. Demandez plutôt. 

LES VOYAGEURS. 

C'est vrai, tout autant. 

PANTIN. 

Eh bien! vous avez tort; vous gâtez ces gens-là. 

LE COCBER. 

Payez toujours. 

PANTIN, payant le cocher qai s'en ra. 

Diable de place ! 



SCÈNE III 

Les PRÉCÉDENTS, excepté le Cocher. 



Air : Faut dla vertu, pas trop n'en faut. 

Je suis brisé, moulu, grands dieux I 

Que les lapins sont malheureux. 

Tantôt arrosé par Forage, 

Tantôt par le soleil grillé ; 

II ne me manque en mon voyage, 

Que d'avoir été dépouillé. 

Je suis brisé, moulu, grands dieux ! 



11 est brisé, moulu, grands dieux ! 
Oui, les lapins sont malheureux. 



204 JE FAIS MES FARCES 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

Qu'est-ce qui veut des gâteaux? ils sont tout 
chauds. 

LA BOUQUETIÈRE. 

Qu'est-ce qui veut des bouquets t ils sont tout 
frais. 

LA MARCHANDE DR PLAISIRS. 

Voilà Tplaisir, Mesdames, voilà l'plaisir. Voyez 
en passant, des croquignolles, des gimblettes, des 
macarons, des oublies. 

PANTIN. 

A propos d'oubliés... vous me faites souvenir... 
Dites -moi donc, vous autres, n'auriez-vous pas vu 
ma femme ? 

LA BOUQUETIÈRE. 

Ta femme ?. .. mon homme. 

PANTIN. 

Oui, qui est avec le grand Turc... vous savez bien. 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

Ah! une robe rose... 

LA BOUQUETIÈRE. 

Un pantalon blanc... 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

Un tambour de basque... 

LA BOUQUETIÈRE. 

Marquée de la petite vérole. 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

Un tablier de tapisserie. 

LA BOUQUETIÈRE. 

Des bottes à revers... 



SCÈNE m 205 

LA UARCHANDE DE GATEAUï. 

Qui chante... 

PANTIN. 

Juste. 

L.\. BOUQUETIÈRE. 

£h bien I si elle trotte toujours depuis que je Tons 
vue, elle doit être à présent au bout de l'orangerie. 

PANTIN. 

J'y cours vite; cette tendre amie, elle doit être 
d'une inquiétude de ne pas me voiri (u fait quelques pas 

pour sortir.) 

LA BOUQUETIÈRE, Toyant une tête de polichinelle, qui sort de la poclie 
de Pantin. 

Dites donc, brave homme, v'ià un particulier qui 
vous sort de la poche; prenez garde de le perdre. 

PANTIN. 

Ah diable I c'est mon polichinelle, que je viens de 
faire raccommoder à Paris. 

LA BOUQUETIÈRE, montrant la boîte aux marionnettes. 

Ah ! c'est donc toi qui demeures là? 

PANTIN. 

Avec votre permission. 

LA BOUQUETIÈRE. 

Et celle de M. l'Maire, s'entend. 

Air : Non, ce n'est fos là la belle. 

Mais ta maison est si p'tite 

Qu'on n* peut sVtourner, 
Et j' n'irons pas Trendre viâite, 

Quand j' voudrons dîner. 
Auss' ben dans ta demeure, 

Diaprés ce que J'vois, 

12 



306 JE FAIS MES FARCES 

On doit tronyer à toute heure 
Visage de bois. 

PANTIN. 

Ah I friponne, ta jettes des pierres dans man 
ardin... Tues bien heureux que ma femme... (reTenanc.) 
Ah ! mon Dieu ! et ma dinde que j 'ai laissée sur la vaclie. 

LA. BOUQUETIÈRE. 

Gomment ! une dinde. 

PANTIN. 

Oui, dans une bouriche pour notre dîner. J'vas la 
chercher tout de suite ; on n'aurait qu'à me l'enlever. . . 
au lieu que je suis toujours sûr qu'on me laissera ma 
femme. 

LA BOUQUETIÈRE. 

Oui-da. 

TOUTES, riant. 

AhlAhlAh! 

PANTIN, 

Vous croyez rire... c'est comme ça. (n indique avec les 
mains). Aussi j'ai été deux heures à la Vallée, avant de 
la découvrir. 

LA BOUQUEnÈRE. 

Diantre! 

Air du Pas de charge. 

Ne t'endors pas sur le rôti, 

Puisqu' ta bête est si belle. 
Car tu pourrais bien, mon ami, 

Dîner tantôt sans elle. 

PANTW. 

Je vais bien vite, en ce cas-là, 

Chercher ma dinde, parce 
Je pourrais être sans ça 

Le dindon de la larce. 
(n sort.) 



SCÈNE IV 207 



SCENE IV 
Les même», MUSTAPHA et ROSSIGNOLETTE, d™ u 

coulisse. 

(Le ToKduuitedftnsU coulisse: Venez, mes belles, suivez- 
nous ; et Madame Pantin : S'en revenant au village. 

TOUT LE MONDE, allant aa^levant d'eux. 

Voilà la chanteuse et son Turc. Par ici, par ici, la 
chanteuse. 

MUSTAPHA. 

Nous voilà, nous voilà. 

ROSSIGNOLETTE. 

Jl y a des cahiers de six, de quatre et de deux, pour 
la commodité de tout le monde. Prenez, choisissez. 



Air : A la Papa. 

Qu'est-ce qui chante eu sol, eu la 1 
C'est madam' Bossignolette. 

ROSSIONOLBTTC. 

Qu'est-ce qui mieux qu'à l'Opéra 
Sait chanter en ut, en fa? 
(Test Mustapha. 



C'est qu'en fait, oui-da, 
D' complainte et d' chansonnette, 

C'te p't'te maman-l&, 
Tout d'même vous chante ça 
A la papa, 

A à à la papa. 



208 JE FAIS MES FARCES 

LA BOUQUEnÈRE. 

Je Vnons d'voir vot homme qui vous cherche. 

ROSSIGNOLETTE. 

Quand il m'aura trouvée, il ne m'cherchera pins. 

LES DINEURS, aux fenêtres. 

Allons, la belle, une petite chanson pour le dessert. 

MUSTAPHA, jetant des recueils aux croisées. 

Tout de suite, Messieurs; et v'ià pour nous suivre... 
Dis donc, ina sœur, qu'est ce qui va commencer? 

ROSSfGNOLETTE. 

Toi, pour les étourdir, et lâche tous tes moyens. 

MUSTAPHA, imitant le Turc, comme à Paris, chante. 

Venez, mes belles, suivez-nous ; 
Nous vous ferons jouir du destin le plus doux. 
Sachez que les Tartares, 
À la beauté soumis, 
Ne sont barbares, 
Qu'envers leurs ennemis. 

(A RossignoleUe, après a?oir fini.) 

A ton tour, pendant que je vais faire la recette. 

R0S8I0X0LBTTB, chante sur l'air connu. 

S'en revenant au village, 

Babet trouva Colin 

Près du moulin, 
Qui revenait de l'ouvrage, 

Et passait son chemiu. 



SCÈNE V 209 



SCÈNE V 

Lbs UÊMESy PINSON9 arrivant avec un air de conquête et chantant 
très haut, en gambadunt, la suite de l'air. 

PINSON. 

'< Elle ramasse une motte 

« Pour jeter en passant 
« A ce galant, 
« Mais elle reste bien sotte, 

tt Quand Colin.... 

TOUT LE MONDE. 

Paix donc, Monsieur, vous empêchez d'entendre. 

PLNSON. 

£h bien ! qu'ils aillent chanter plus loin. Le pays 
de Sceaux est grand ; moi je suis venu ici pour m'a- 
muser, et je m'amuse. 

En revenant au village, etc. 

LES MARCHANDES DE BOUQUETS, DE GATEAUX ET DE PLAISIRS. 

Tu ne te tairas pas, grand échalas? 

PINSON. 

Non, je suis un cheval échappé, et je caracolle. 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

Ohljedisun cheval... tu te fais ben dThonnèur. 

PINSON. 

Vous croyez me fâcher? Eh bien! pas du tout, 
parce que moi, j'ai l'esprit bien fait. 

LA BOUQUETIÈRE. 

Ce n'est donc pas comme tout le reste? 

12. 



210 JE FAIS MES FARCES 

' PINSON. 

Et pour vous le prouver, je vous achète des gâ- 
teaux... Combien la douzaine? 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

'Douze sols. 

PINSON. 

Ce n'est pas trop cher. -Donnez-vous le treizième 
par-dessus le marché? 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

Toujours. 

PINSON. 

En ce cas je prends le treizième, j'achèterai la 
douzaine dimanche prochain. 

LA MARCHANDE DE GATEAUX. 

Dis donc, ehl grand meurt de faim... Veux-tu bien 
ne pas toucher... ça brûle. 

PINSON. 

Oh ! je dis, ils brûlaient avant hier, mais c'est égal; 
tiens, petite sotte, le voilà ton gâteau... Je voulais te 
faire peur... C'est par farce; je suis venu ici pour 
m'amuser et je m'amuse. 

LE TURC. 

11 ne faut pas pour ça nous empêcher de faire notre 
commerce. 11 faut que tout le monde vive. 

PINSON. 

Eh bien ! qu'est-ce qui t'empêche de vivre, toi? 

ROSSIGNOLETTE, s'avançant. 

Le beau sexe aura p'têtre plus d'pouvoir sur 
monsieur. 

PINSON. 

Peste I la jolie amazone I c'est sans doute sa femme; 



SCÈNE V 211 

il faut que je le rende jaloux... pour savoir où ça nous 
mènera... Ça sera toujours une farce de plus dans le 
nombre... Et puis, à tout prendre, elle en vaut bien la 
peine. 

nOSSïGXOLETTK. 

Sa galanterie me répond qu'il va nous faireleplai- 
sir de détaler et nous donner la paix. 

PINSON. 

La paix? quand ces deux grands yeux-là me décla- 
rent la guerre. 

ROSSIGNOLETTE. 

On n'est pas plus galant... Mais c'est que voyez- 
vous, nous serions obligés de faire not' plainte au 
commissaire de police... 

PINSON. 

Quel aimable organe ! 

ROSSIGNOLETTE. 

Qui vous condamnerait z'à une amende... 

PINSON. 

Quelle grâce dans tout ce qu'elle dit! 

ROSSIGNOLETTE. 

Et à plusieurs jours d'emprisonnement. 

PINSON. 

Elle me captive. (BasàRossignoiette.) Deux mots en par- 
ticulier. 

ROSSIGNOLETTE. 

Qu^est ce que vous avez à me dire? 

PINSON. 

La blonde... la châtaigne... à la brune ici... est-ce 
dit? 

ROSSIGNOLETTE, à part. 

n faut le faire aller, (bas à Pinson.) C'est dit. 



212 JS FAIS MES FARCES 

MUSTAPHA. 

Ah çà! 6Q finirez-vous, Tami? 

PJNSON. 

L'ami! les amis ne sont pas des Turcs, entendez- 
vous? et je ne vous connais pas. 

MUSTAPHA, 

S'il ne tient qu'à ça, j'nous f rons connaître. 

PINSON. 
Bah 1 (Bas & Rossigaolette en fredonnant») 

Je VOUS attends dans l'ombre de la nuit, 

Loin du grand Turc, nous nous verrons sans brait j 

j 

MUSTAPHA. I 

Laisse-moi donc là ce grand flandrin, et viens toi- 
z'en... 

PINSON, lui donnant an coup de sa badine. I 

Grand flandrin?... qu'est-ce que c'est que cet inso- , 
lent-là? 1 

MUSTAPHA, lui rendant un coap d'archet. 

Un coup de canne à Mustapha I 

PINSON. 

Un coup d'archet à Pinson ! 

TOUS. 

A la garde I à la garde ! 

PINSON. 

A la garde I laissez donc, je suis venu ici pour m'a- 
muser, et je m'amuse. 

MUSTAPHA. I 

Air : Finissez donc, monsieur le militaire. \ 

Allons, allons chercher le commissaire, 
Et celui-là {bis) saura vous faire taire. 



SCÈNE \I 213 



PINSON. 



Courrez, courez chercher le commissaire. 
Personne {ùis) ici ne peut me faire taire. 

TOUS. 

J'espère {bis) 
Qa*une bonne et juste prison 
De vous va nous faire raison. 

PINSON. 

Vouloir mettre Piuson en cage. 
En vérité, c'est rêver. 

MUSTAPHA. 

C'est au contraire l'usage, 
Nous allons te le prouver. 

TOUT LE MONDE, tombant sur lui. 
Mais en attendant 
Pan, pan, pan, pan. 
C'est, m sien lïendanty 

Toujours autant 
Sur ce qui vous attend. 

PINSON, riant aux éclats. 

Frappez hardiment 
Pan, pan, pan. pan. 
C'était mon plan. 
Voilà vraiment 
Un beau commencement. 



SCÈNE VI 

PINSON, senl, riant aux éclats. 

Sont-ils vexés? sont-ils vexés? Ils m'ont battu 
comme plâtre... Ce n'est pas l'embarras, je suis tout 
meurtri, mais bab ! je n'y penserai plus demain, et 
puis, d'ailleurs, je suis venu ici pour m'amuser, et je 



214 JE FAIS MES FARCES 

m'amuse. Des farces, des farces, et encoxe des farces- 
Moi, à la campagne, je ne connais que ça. Je tous 
demande un peu le beau plaisir qu'on a à se prome- 
ner... bien tranqpiillement. Tenez, par exemple... me 

voilà . (Il marché lantonirat, U cannne soiu le bru.) Je marche 

en long, je marche en large, je reviens sur mes pas... 
Est-ce que vous croyez que je m'amuse?... pas du 
tout, pas plus que dans notre magasin de dra^s de la 
rue aux Ours ; au lieu que des niches aux jobards, çà 

fait passer le temps... Ah ! (Apercerant un promeneur qui vieat 

de son côté.) en voilà uu... chut. 



SCÈNE YII 

PINSON, UN PASSANT. 

PINSON, l'appelant. 

Monsieur, monsieur... 

Le passant se reloome et Pinson chante : 

Monsieur Malbroug est mort, 
Mironton, etc. 

LE PASSANT. 

Qu'est-ce que cet insolent-là!... Je vous appren- 
drai... 

(Il lai donne uu coup de pied et s'en va.) 



SCÈNE YIII 

PINSON, riant. ' j 

Attrappe ! il a joliment donné dedans. Ce n*est pas 
l'embarras, les commis de notre magasin me disent 



SCÈNE IX 2)5 

[uelquefois que je me mettrai dans de vilains draps; 
[ue si, que ça; mais ça ne m'empêche pas de m'en 
Lonner tout le long dé l'aune, et puis s'il fallait écouter le 
iers et le quart... d'ailleurs, j'ai reçu hier cinquante 
ïcus de mes parents, pour mon trimestre . L'argent 
ïst rond, comme on dit, il faut qu'il roule... et je ne 
xL'sLinuse déjà pas tant dans la semaine avec le bour- 
geois. 

Air : Vaudeville de Vécu de six francs . 

11 n*a que butor, à la bouche, 
Lorsque la vente a peu douné. 
Ce n'est pas du pied qu'il se mouche, 
Quand, par hasard, j'ai mal aune ; 
Mais sûr d'une bonne revanche, 
Moi je fais depuis le lundi 
Mon devoir jusqu'au samedi, 
Et mes bamboches le dimanche. 



SCÈNE IX 

PINSON, LES CONVIVES, che» le traiteur Le Lièvre. 
UNB VOIX." 

Monsieur Le Lièvre, mon artichaut à la barigoule. 

LE LIÈVRE. 

Monsieur, vous êtes au four. 

UiNE AUTRE VOIX. 

Monsieur Le Lièvre, mon anguille. 

LE LièVBE. 

On vous écorche. 

PINSON. 

Âh! ah! voilà le restaurateur de l'endroit... il a 



216 JE FAIS MES FARCES 

encore une bonne figure à niches... si je pouvais... 

LE LIÈVRE. 

Oserais-je demander à monsieur si c'est après le 
dîner? 

PINSON. 

Non, Monsieur, c'est avant. 

LE UèVBE. 

En ce cas, si monsieur veut me faire l'honneur 
d'entrer chez moi, j'ai l'amour-propre de croire qu'il 
ne sera pas plus mal traité qu'ailleurs. Monsieur est- 
il seul? 

PrNSON. 

Seul? non, nous sommes vingt-quatre. 

LE LIÈVRE. 

Vingt-quatre 1 (à pari) Diantre, que j'ai bien fait de le 
happer au passage... le voisin aurait ça... (haut) Alors 
je vais prépare mon grand salon, qui heureusemefl^ 
n'est pas encore retenu. 

PINSON. 

Votre grand salon sera peut-être un peu petit. 

LE LIÈVRE. 

Non, Monsieur, non, Monsieur; moyennant que 
chacun consentira à se gôner un peu , tout le monde 
sera à son aise. 

PINSON. 

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il me faut ce que 
vous avez de plus frais en mets et en vins. 

LE UÈVRE. 

Ne croyez-vous pas que je vous donnerai du vieux... 
Ah çà I tout votre monde est-il arrivé ? 

PINSON. 

Non, j'ai pris les devants pour ordonner le repas.. 



SCÈNE X 217 

nais la société ne doit pas être loin, (a part.) Attends- 
a sous Torme. (Haut.) Ainsi dépôchez-vous de mettre 
es fers au feu et les mains à la pâte. 

LE LIÈVRE. 

Soyez tranquille. Jean, Nicolas, Baptiste, Guillot, 
allumez vos fourneaux, remontez la broche... plumez 
six perdreaux, dépouillez deux lièvres, truffez une 
dinde, brouillez des œufs, embrochez des éperlans, 
soufflez une omelette ; raie au beurre noir, carpe au 
bleu, haricots verts sauce blanche, perdrix rouge... 

PINSON, à part- 

Et tu riras jaune. 

LE LIÈVRE. 

J'y vais moi-môme, car sans l'œil du maître, rien 
ne marche. 

PINSON. 

Ah çà I je vous le répète, tout ce que vous avez de 
meilleur, coûte que coûte. 

LE LIÈVRE. 

Vous m'en direz des nouvelles. 



SCENE X 

PINSON, à part. 

Encore un fait d'amitié. £h bien quoi ! c'est un 
échange... Il va me préparer des ragoûts de sa façon, 
^t je lui sers un plat de mon métier... et puis d'ailleurs, 
je suis venu ici pour m'amuser et je m'amuse. Je vou- 
drais pourtant bien savoir si la petite chanteuse 
viendra tout de bon, comme elle me l'a dit... Non 
que j'en sois amoureux au moins..., pas si bote I... 

13 



218 JE FAIS MES FARCES 

c'est par pare farce... parce que ce ne serait pas la 
peine d*ôtre célibataire, si on ne faisait pas la vie de 
garron. 



SCÈNE XI 

PINSON, PANTIN, une bouricha sous 1« bras et des marionnettes 
BOUS son habit. 

PANTIN. 

Le diable soit de ma femme I... J'ai parcouru tout 
Sceaux en tout sens et Je suis encore à la voir. 

PINSON, à part. 

Voilà encore une bonne face à farce... voyons s*il 
mordra. (AUani yers Pantin,) Eh uou, je ne me trompe 
pas... Gomment c'est vous? 

PANTIN. 

Oui, Monsieur. 

PINSON. 

Eh I par quel hasard ici ? 

PANTIN. 

Je ne sais pas'trop à qui j'ai Thonneur... 

PINSON. 

Allons, vous plaisantez... embrassons-nous donc 
et... et ma parole d'honneur, je ne le connais pas. 

PANTIX, à Pinson qui le serre dans ses bras. 

Prenez grade, vous allez m'enfoncer une bosse. 

PINSON. 

Une bosse. 

PANTJN. 

A mon polichinelle. 



SGÊNB XI 2«9 

Ah I pardon»». Madame votre épouse se porte bien? 

PANTIN. 

Mon épouse, Monsieur, d'où la connaissez-vous? 

PINSON. 

D'où je la connais ?... je la connais peut-être... Ah 
çà l regardez-moi donc hien. 

PANTIN. 

Je vous regarde. 

PINSON. 

Et bien, y ôtes-vous ? 

PANTIN. 

Pas davantage. Je vous demande bien pardon, mais 
il faut que j'aille déposer ces personnes (Mofitmni Im ma- 

rionettes.) 

PINSON. 

Non, non, elles ne sont pas de trop, et je ne vous 
quitte pas que vous ne m*ayez reconnu. (Le retemint.) 
Rappelez-vous où, vous ôtes allé il y a environ trois 
semaines. 

PANTIN. 

Il y a environ trois semaines ? 

PINSON. 

Oui, je ne veux pas vous dire mon nom d'abord... 
faut que vous le deviniez. 

PANTIN, cherchant à sortir. 

Où je suis allé il y a environ trois semaines ? 

PINSON. 

Je dis trois semaines comme je dirai quinze jours. 

PANTIN. 

Ah çà, mais entendons-nous... est-ce trois semaines 
ou quinze jours? 



220 JE FAIS MES FARCES 

PINSON. 

£h bien, mettons quinze jours. 

PANTIN. 

«Tairne mieux ça, parce que c'est plus facile à sd 
rappeler... Et c'est là que je vous ai vu ? 

PINSON, le retenant. 

Oui, je vais vous mettre sur le chemin... Vous sou- 
venez-vous d'une rue ? 

PANTIN. 

D'une rue... attendez donc, si je me souviens d'une 
rue L.. Si vous me disiez seulement le nom... 

PINSON. 

OÙ deux hommes se disputaient... où il y en eut un 
qui ayant tiré l'autre par un bouton de son habit 
comme cela, retendit à ses pieds, (uiui arrache le bouton.) 
Ah I pardon. Voilà votre bouton, il ne tenait pas. 

PANTIN. 

Il n'y a pas de mal. 

PINSON. 

Et dans le môme moment une voiture venant à 
traverser, passa comme cela sur les jambes de ce mal- 
heureux. 

(11 passe sa canne toute crotée sur les bas blancs de Plintm, pour lui 
indiquer l'endroit où a passé la Toiture, et les lui salit.) 

PANTIN. 

Le pauvre homme I 

PINSON. 

Ab ! mon Dieu! je vous ai sali, je crois. 

PANTIN. 

Il n'y a pas de mal, ça ne parait presque pas. 

PINSON. 

Si bien que la foule ayant arrêté les chevaux et 



SCÈNE XI 221 

saisi le cocher qui se débattait comme un diable, au 
moment où il allait s'échapper, on le saisit aux che- 
veux, (n le prend à la perruque qu'il eDlève.) ExCUSez. 
(11 la lui rend.) 

PANTIN. 

Il n'y a pas de mal... mais c'est unique que cela me 
soit sorti de la tête. 

PINSON. 

Gomment vous n'avez aucune idée? 

PANTIN. 

Aucune... mais ce qui s*appelle aucune... 

PINSON. 

Alors c'était quelqu*un qui vous ressemblait par- 
faitement. Je vous demande pardon de vous avoir 
retenu. 

PANTIN. 

Il n y a pas de mal . 

n veut n«mettrc sa perruque, et les marionnettes qu'il a sous les bras 
Ten empêchent.) 

PINSON. 

Permettez que je vous débarrasse. 

PANTIN. 

Vous êtes trop bon. 

PINSON. 

Non, cela vous gêne... Comment voulez-vous..? 

PANTIN. 

Je vais les poser là dessus. 

PINSON. 

Non, puisque me voilà, donnez. 

P.4NTIN. 

Je n'en ferai rien. 



222 JE FAIS MBS l'ARCES 

PIK80N. 

Jevottsen prie. 

PAKTIN. 

Du tout. 

(Pendant ce dialogue, Pionon tire k lai le polichinelle et rarle^pim. Pantin, 
les retire louj ours . ) 

PINSON. 

Si VOUS mettez de Teiitôtement, j'en mettrai aussi. 

PANTIN. 

Eh bien I nous allons voir qui cédera. 

PINSON. 

Ce ne sera pas moi. 

PANTIN. 

Ni moi. 

(Il résulte des efforts qu'ils font, que le bras du polichinelle et la jambe 
de l'arlequin restent dans les mains de Pinson, au moment où aucun 
d'eux ne ê'j attendait, et la secousse les renverse chacun de leur cAié.) 

PINSON, se relevant et riant. 

J'espère qu'il est bien tombé. (Haut.) N'ôtes-vous pas 
blessé ? 

PANTIN. 

Non, Monsieur I il n'y a pas de mal. 

PINSON. 

Maintenant je vous prie de vous en aller. 

PANTIN. 

Où donc cela ? 

PINSON. 

Où vous voudrez, parce que je vous dirai que j'ai un 
rendez- VOUS ici. 

PANTIN. 

Moi, Monsieur, j'y ai mes affaires 



SCÈNE Xn 223 

PINSON. 

Oui, je vois votre maison de commerce; mais mon 
x-endez-vous est avec une belle. 

PANTIN, 

Une belle ? 

PINSON. 

Une petite chanteuse. 

PANTIN. 

Une chanteuse? 

PINSON. 

£t la plus jolie petite femme... 

PANTIN. 

Oui dà. 

PINSON. 

Et qui a le plus vilain mari. 

^ PANTIN. 

Serait ce la mienne ? 



SCENE XU 

Les PRÉCÉDENTS, LE LTÉVRE. 

LE UèVRE. 

Monsieur, monsieur, et votre monde ?.. 

PINSON. 

Il va venir, (a pan.) Esquivons Texplication, 

LE LIÈVRE. 

Il va venir, il va venir... et personne ne vient ; en 
attendant mes rôtis brûlent, mes fricassées languis- 
sent, mes pâtisseries se dessèchent. 



224 JE Fais mes farces 

PINSON, sortant. 

£h mon Dieu ! rôtissez, frîcassez, pâtissez ; vous 

n'en ferez jamais assez. (En frappant 8ur répanle de Pantin.) 

Adieu, mon bon petit jobard... 



SCÈNE xin 

PANTIN, LE LIÈVRE. 

Avec sa chanteuse, ce jeune homme-là m'inquiète, 
et il faut absolument que je tire cette affaire-là au 
clair. Dites-moi I mon cher Le Lièvre, il faut que 
vous me rendiez un service conséquent... mais ce qui 
s'appelle conséquent. 

LE UÈVRB. 

Eh mon Dieul j'entends le français, qu'est-ce? 

PANTIN. 

Je soupçonne que ce jeune homme en veut conter 
à ma femme; je vais le suivre ; vous, de votre côté... 

LE LIÂVAE. 

Qu'est-ce qu'il faut faire ? 

PANTLN. 

L'épier. 

LE LIÈVREw 

Gomment les voulez- vous ? à la poulette I 

PANTIN. 

Vous ne m'entendez pas; je vous dis qu'il faut épier 
ma femme. 

LE LIEVRE. 

Ah l bon I expliquez- vous donc... Mais c'est que je 



SCÈNE Xm 225 

ne la connais pas, votre femme ; peignez-la moi 
un peu. 

PAXTIN. 

Oui, ça fait que vous démêlerez mieux... Je voua 
dirai d'abord. 

LE LIÈVRE, Toyaot la bouriche. 

Ah I ah ! qu'est-ce donc que je vois-là ? 

PANTLN. 

Vous m'y faites penser... c'est une dinde que je vou* 
lais vous prier de faire rôtir. 

LE LIÈVRE. 
Très volontiers, (il ouvre la bouriche.) 
PANTIN. 

Je vous dirai donc que ma femme chante avec un 
Turc, ça va peut-être vous mettre sur la voie. 

LE LIÈVRE, sortant la dinde. 

Oh I si c'est ça, je l'ai vue ; elle est ici. 

PANTIN. 

Eh bien I comment la trouvez- vous? 

LE LIÈVRE, croyant qu'il parle de la dinde. 

C'est une belle bête. 

PANTIN. 

Qui? 

LE UÈVRE. 

Nous la ferons rôtir, n'est-ce pas ? 

PANTIN. 

Bien entendu; n'est-il pas vrai qu'elle chante bienf 

LE UÈVRE. 

Quand elle sera farcie et remplie de marrons, ce- 
sera bien autre chose. 

43. 



226 JE FAIS MES FARCES 

PANTIN. 

Elle a pensé entrer à l'Opéra. 

LE UÈVRE. 

Aimez-Tous les bardes ? 

PANTIN. 

Non, non. 

LB UEVRE. 

Alors tout bonnement; mais vous mangerez autre 
chose avec ça ? 

PANTIN. 

Oui, j'ai apporté une langue que voici. 

LE LIÈVRE, prenant la langue. 

Donnez, donnez. 

PANTIN. 

C'est assez nous amuser à la moutarde... 11 faut 
que je vous quitte pour le secret que je viens de vous 
confier. Surveillez ma femme; moi, je m'en vais 
parler au jeune homme: vous savez que je n'ai pas 
ma langue dans ma poche. 

LE LIÈVRE. 

Parbleu ! puisqu'elle est dans la mienne. 



SCENE XIV 

LE LIÈVRE, seul, regardant à sa montre. 

Sept heures, et la société de ce monsieur n'arrive 
pas!... Le dîner sera détestable; c'est égal, ils n'en 
paieront pas un écu de moins. (On entend mer : Par ici, 
par ici.) Diable! voilà du monde; c'est peut-être ma 
société. Allons vite à nos fourneaux. 



SCÈNE XV 227 



SCENE XV 

ROSSIGNOLETTE, MUSTHAPHA, un commissairi!:, 

CHŒUR DE BOURGEOIS, PAYSANS ET MARCDANDS» 

ROSSIGNOLETTE. • 

C'est ici môme qu'il était il y à une heure. 

CHŒCR. 

Oui, c'est ici. 

LE COMMISSAIRE. 

Il y a une heure I et il n'y est déjà plus? c'est in- 
concevable. 

MUSTAPHA. 

Dame, monsieur le commissaire, il ne vous atten 
dait pas. 

LE COMMISSAIRE. 

Il ne m'attendait pas ! pourquoi ne m'attendait-il 
pas ? Il devait bien se douter, d'après sa faute, que 
je viendrais, y mettre ordre... Ah ça, vous dites donc 
que son délit est... 

ROSSIGNOLETTE. 

De nous avoir empêchés de chanter. 

LE COMMISSAIRE. 

Considérant que veiller h ce qu'aucun individu, de 
quelque sexe qu'il soil, homme ou femme, ne soit 
troublé dans l'exercice de ses fonctions, de quelque 
nature qu'elles soient, est la fonction la plus impor 
tante d'un fonctionnaire public... déclarons le délin- 
quant atteint et convaincu. . . 



228 JC FAIS MES FARCES 

UUSTAPHA . 

AUeint, non... car vous savez que nous n'avons 
pas encore pu l'atteindre. 

LE COMMISSAIRE. 

Alors, convaincu seulement, et je me résume... 

Air : Lise chantait dans la prairie. 

Condamnons sur votre demande 
Le délinquant, nommé Pinson, 
A vingt-quatre livi*c8 d'amende, 
Plus viogt-quatre heures de prison, 
Pour avoir en mauvaise tête, 
Troublé sans rime ni raison, 
Par une conduite indiscrette. 
La chanson (6i.v) de Rossignolette. 

TOUS. 

La chanson, etc. 

LE COMMISSAIRE. 

Ah çal pour ma gouverne, vous savez que je dois, 
en pareille circonstance, savoir depuis l'alpha 
jusqu'à bêta. 

ROSSIGNOLETTE. 

Monsieur le commissaire, parlez. 

LE COMMISSAIRE. 

Pour ma gouverne, dis-je, quelle est la chanson, 
complainte ou romance que vous chantiez ? 

ROSSIGNOLETTE. 
C'était... (Elle chante.) 

S*en revenant au village, 
Babet.... 

LE COMMISSAIRE. 
Ah ! je Bais, (ll continue en chuntantet datsaLt.) 



SCÈNE XV Î29 

Trouva Colin t 

Près du monliu, 
Qui revenait du village, 
Et passait son chemin. 

Elle ramasse, etc. 

Je ne vois rien dans ces couplets que de très décent 
et très moral. (Prenant du tabac.) Puisqu'ils avertissent les 
fillettes novices de redouter la malice et la voix sé- 
ductrice du vice qui les entraine vers le précipice où 
trop souvent le pied glisse, (ii étemue.) 

TOUS. 

Dieu vous bénisse. 

LE COMMISSAIRE. 

Or sus donc, voilà le susdit Pinson mon prison- 
nier... il ne s'agit plus que mettre la main dessus. 

ROSSIGNOLETTE, 

Oh ! ça me regarde, parce qu'il faut que vous 
sachiez que je lui ai donné dans Tœil, et qu'il doit 
venir à la brune ici, où je lui ai promis de me trou- 
ver, pour la frime, s'entend. 

LE COMMISSAIRK. 

Gomment! non content d'avoir troublé le repos 
public, il veut encore porter atteinte à celui des 
ménages, et au mépris du plus sacré des nœuds, il 
ose... ah I 

^ (On entend la ritournelle de l'air suivant.) 

CHŒUR. 

Air ; En attendant Cheureux effet. 

De la flûte et du tambourin 
Le son se fait entendre, 
Hâtons-noas mes amis, de nous rendre 
A ce joyeux refrain. 



230 JB FAIS MBS FARGBS 

LB COMMISSAIRE. 

P eut-on crier comme cela ? 
Oubliez-Yous qae je sais là? 
Chantez, criez tout doucement, 
Sautez tranquillement. 

TOUS. 

De la flftte, etc. 

LE COMMISSAIRE, à RossigDolette. 

Ici Pinson retenu par vos charmes, 
De Tos genoux passera dans mes maios, 
Et prudemment avec mes deux gendarmes 
Je vais de Sceaux garder tous les chemins. 

TOUS, en sortant, excepté Rossignolette. 
De la flûte et du tambourin, etc. 



SCÈNE XVI 

ROSSIGNOLETTE, «euie. 

Oui, oui, j 'réponds du poste; j'avons lu je n'sais 
dans quel livre, que les Syrènes étaient des chanteuses 
qui prenaient les passants par les oreilles; je dis qu'il 
y a de la prise chez notre ami Pinson, et j'peux bien 
être une de ces Syrènes-là; et puis d'ailleurs j'savons 
ben comment ça s'fait. 

Ain : CfCtii fien qu'ça (de Gaspard L'AvisiJ. 

Comme j*n'ai qu'ma vingtième année, 
Et qu'je n*suis pas trop mal tournée, 
J'entends un chacun dir* tout haut : 
Oh!ohloh!oh! 
L'joli brin dïemme que voilà ; 

Ah! ah! ah! ah! 
Et moi (bis) je m*dis tout bas : 
VUà z'un malin qu' je n'manquerai pas ; 



SCÈNE XVI 231 

Un peu peu d'ça, (GEailUdes.) 

Il viendra ; 

Un peu d'ça, 

11 viendra, 

C n*e8t rien qu*ça. 

Deuxième couplet. 

J fredonnons ma chanssounette, 
11 trouve ma voix gentillette, 
Il m'propose d' faire un duo. 

Ho ! ho I ho ! ho I 
C* n'est pas moi qai m'avis'rai d*ça, 

Halbalhalha! 
Et jMis {Ois) encore un pas. 
Et c*malin-là j' ne V manquerai pas ; 

Un peu d*ça, (Petites mlDes.) 

Il viendra ; 

Un peu d ça, 

C n*e8t rien qu*ça. 

Troisième couplet. 

Après un pHit brin d'résistance, 
J*chante un refrain et même j'danse, 
Et puis j'm'dis : oh 1 qu'il fait chaud ! 
Ohl ohl ohl oh! 

(Elle eutr'oavre son fichu.) 
Ahlahtahlahl 
(EQe secoae son jupon et laisse voir le bas de sa jambe.) 

Et Faut* poussant un gros hélas 

J'dis : le via pris, j*ne Tmanquerai pas. 

Un peu d*ça, 

LevMàlà; 

C n'est rien qu*çà. 

(On entend un ^rand coup de fouet dans la coulisse, des éclats de rire 
et des cris.) 



232 JB FAIS MES FARCES 



SCÈNE xvn 

ROSSIGNOLETTE, PINSON. Ilann œilpoché,iiiieb»qae 
de ton habit «aportée. Il est sans chapeau. 

PINSON, jouant du mirliton. 

Par exemple, j'peux ben dire que voilà encore ma 
meilleure farce d'aujourd'hui. 

ROSSIGNOLETTE. 

Oh! le v'ià. (Haut.) Hé bien! vous venez encore de 
faire des vôtres. 

PINSON. 

Ah ! c'est vous, belle enfant I je vous en réponds 

ROSSIGNOLETTE, à part. 

n ne s'attend pas au tour que je lui prépare. 

PINSON. 

Il ne faut que des bêtises pour s'amuser à la cam- 
pagne. 



SCÈNE XYUI 

Les précédents, PANTIN. 

PANTIN, à part. 

11 me semble avoir entendu... Ohl pour le coup 
qu'est-ce que je disais ? 

PINSON. 

Des bêtises les unes sur les autres. (Il chante.] 



SCÈNE XVlll 233 

PANTIN, ù part. 

Si je pouY&is les entendre sans être vu... Entrons 
chez moi. 

(II entre dans le théâtre des marionnettes.) 
PINSON. 

A propos, belle enfant, avez- vous été porter votre 
plainte contre moi au commissaire de police de la 
commune de Sceaux ? 

ROSSIGNOLETTE. 

J'allais y aller, quand je me suis dit : mais ce jeune 
homme a peut-être bu? 

PINSON. 

Ah ! bu... 

ROSSIGNOLETTEi 

Et on ne sait pas ce qu'on fait quand on est dans 
le vin. 

PINSON. 

Eh bien! oui, petite ensorceleuse, j'étais ivre... mais 
des charmes dont la nature vous fit don. 

ROSSIGNOLETTE. 

Fi donc I 

PINSON. 

Comment, fi donc! vous ne savez donc pas que vous 
êtes bien, trop bien pour être ce que vous êtes. 

ROSSIGNOLETTE, 

Ah! 

PINSON. 

Parce qu'on n'est pas faite pour chanter des chan- 
sons, quand on est faite pour enchanter. 

PANTIN, 4 part. 

Il l'amadoue, elle va prendre feu. 



234 iE FAIS MES FARCES 

PIXSOK. 

Et s'il m'était permis, dis-je, de ^on» offirir uii s»*.:: 
plus digne de vous. 

PANTlKy «oniraat n t«te 4aM U Umqse. 

Quel r61e joue-je ici ? 
Mais ça ne i)eut pas nuire. 

PJ-NSO.N. 

Il se pourrait... vous pourriez... il serait possUùt:. 

ft09Si6>'0L£rTE, kfêH. 

Si le commissaire pouvait venir ! 

Oserai-je vous prier, intéressante amazone, d'ache- 
ver ma défaite par les sous mélodieux de cette vv:i 
dont tout Sceaux raffoUe. 

ROSSICKOUBTTE. 

Je ferai tout pour vous plaire, excepté ce que vous 
me demandez. 

HXSOX. 

Mais pourquoi? 

aostrKsxoLerre. 
Parce que... 

MXSON. 

S'il n'y avait que ça qui vous en cmp^'clie, ou ^i 
c'est la crainte de chanter seule, je vous accompa- 
gnerai. 

ROSSiG.NOLETTE. 

Où donc ? 

PJNSiJN, sortoiit un mirlitoB. 

Ici, avec cet instrument champêtre sur lequel, par 
parentliéses, je vous prie de jeter les yeux. 



SCÉNS XVni 235 

ROSSIGNOLETTB, topnuBt et lisul. 

•< Pourquoi ne puis^je pas vous dire 
« Que c'est pour tous que je soupire ? 

PINSON. 

Tournez, tournez. 

R08SXGN0LETTI. 

« Si vous partagiez ma passion.... 

PINSON, 

Tournez. 

ROSIGNOLETTB. 

« Je serais gai comme Pinson. » 

PINSON. 

C'est mon nom. J'ai trouvé cet instrument par 
hasard, et l'ai acheté par amour. 

ROSSIGNOLETTE. 

Am : Y a dCTognon. 

Qoelie adresse parfaite ! 
Jomais s'avisa- t-on 
D'avouer sa défaite 
Dans un mirliton ? 

PANTIN, à part. 

Y & d'l*ognon, 

Y a dTognon, dTognon, dTognette. 

Y a dTognon. 

Être mari honnête, et avoir une femme qui... 

PINSON. 

Eloignons-nous... Je crois avoir entendu parler. 



236 JE FAIS MES FARCES 

ROSIGNOLBTTE. 

Non, nous sommes bien. 

PINSON. 

Un peu plus loin, qu'est-ce que ça fait? (à pi^i) Je 
crains le grand Turc. 

R0SSI6N0LETTE. 

J'ai mes raisons pour rester ici... Ce soir j'irai où 
vous voudrez. 

PINSON. 

Ahî... 

ROSIGNOLETTE. 

Mais promettez-moi que ce sera un secret entre 
nous. 

PANTIN, à part. 

Oui, le secret de polichinelle. 

! 
I 
PliNSON. 

Ain : Vive le vin de Ramponneau, 

Miséricorde I le Toilà, 
Ne perdons pas la tôte ; 
Évitons cet enragé-là, 
Jamais il ne me cherchera 
Là. 
11 entre dans la baraque, qui tout-à-coup va et vient par lei monvemeats 
que font Pantin et Pinson en se débattant.) 

Ciel ! à la garde I au secours ! 
On en veut à mes jours ; 
On me frappe, on m'assomme I 

Jamais de cette façon, 
De sang-froid laissa-t-on 
Assommer un homme ? 



Appelle, appelle au secours. 
Coquin, pour tes amours 



SCÈNE XX 237 



. 11 faut que je t'assomme. 

Tu mourras sous ce bAton ; 
Je n'entends pas raison : 
Crie ou non, c'est tout comme. 



SCÈNE XIX 
jKs précédents, MUSTAPHA, foule de curieux et de 

MARCHANDS. 
CHŒUR. 

Suite de Fair. 

Qui donc, par ce tapage-là 
Peut troubler une fête ? 
Et qui dans cette niche-là 
Peut s'agiter comme cela. 

Ah! 

[Pinson et Pantin montrent leur tdte, et tout 1« monde écUte de rire. 



SCÈNE XX 
Les prëcsdents, LE COMMISSAIRE, deux gendarmes. 

LE COMMISSAIRE. 

Eh bien! eh bien! quels éclats! quel scandale! 

silence! 

PANTTN, à Pinson. 

Sortez de chez moi ! 

PINSON. 

Imaginez- vous... 



2^^ JE FAIS MBS FARCES 

PANTIN, YoaUiit toajoars frapper de sa canne la tète de Pinson qui la 
baiaee. de muiière qu'il ne frappe que la barre de U devanture. 

Paix! 



Qu'il s'imagine... 


PINSON. 


Taisez-vous. 


PANTIN. 




PINSON. 


Que j'ai voulu faire. 


.. 


C'est vrai. 


PANTIN. 


Ma cour à sa femme 


PINSON. 

» 


Je l'ai entendu. 


PANTIN . 



PINSON. 

Et je ne la connais pas. 

PANTIN. 

Ah! tu ne la connais pas 

PINSON. 

Je faisais mes farces. 

PANTIN. 

Tiens. Je fais les miennes, moi, (Pioson, frappé par Paniia 

laisse tomber sa tète et reste immobile.) 

TOUT LE MONDE. 

Il est mort, il est mort î 

LE COSIMISSAIRF. 

i'ZîlT/^ ^'^*' "''"* 'i'l^°'"'»«! -^ i"oi, gendarmes! 
J entre dans la maison, cernez-en toutes les issues. 

PANTIN. 

U n'est pas plus mort que mol. 



SCËNK XX 23» 

LE COSIMISSAIRE, daas la banqa^. 

Rendez les armes. 

PANTi:^. 

Je suis chez moi, et je suis le maître. 

Ils se débattent, renversaot la baraque, et tombent tons les trois embar- 
rassés dans les rideanx qui rentoarent. 

LE COMllISSAIRE. 

Au secours ! arrêtez, arrêtez. 

PINSON, se référant et étouffant de r're. 

Pour le coup je peux dire que voilà encore la 
tneilleure. 

(On rit. Le Commissaire et Pantin se relèvent.) 
LE COMMISSAIRE. 

Arrêtez cet homme-là ! 

(Los gendarmes saisissent Pinson.) 
PLNSON. 

Laissez donc, je suis venu ici pour m'amuser, et je 
n'amuse. 

LE COMMISSAIRE. 

Trente francs d'amende, et que cela finisse. Je vous 
ipprendrai à m'enlever ma perruque et à me faire des 
)osses à la tête. 

PINSON, payant. 

Eh bien! voilà' quarante sols pour votre tête et 
ringt-huit francs pour votre perruque. 

LE COMMISSAIRE, prenant l'argent. 

BcTie sit 



240 JE FAIS MES FARCES 

SCÈNE XXI 

LES PRUCÉDENTS, LE LIÉVHE. 
LE LIÈVRE. 

Ah çà! monsieur, votre société arrivera-t-elle 
aujourd'hui? 

PINSON. 

Je n'y conçois rien; il faut qu'il leur soit arrivé 
quelque chose en route. (A part.) C'est quand je vais lui 
lâcher le grand mot que nous allons rire. 

LE UÈYRE. 

C'est que mon dîner ne demande qu'à être servi. 

PJNSON. 

Eh bien 1 servez. 

LE LIÈVRE. 

Servez-le... servez-le... dans un quart-d'heure il n'y 
aura plus personne à Sceaux. 

PINSON, à part. 

Voilà le moment. (Haat) A Sceaux ! 

LE LIÈVRE. 

Et sûrement à Sceaux. 

PINSON, feignant la surprise. 

Comment? c'est ici Sceaux? 

LE COMMISSAIRE. 

Hé oui, Sceaux! Où serait-il donc, s'il n'était pas 
ici, puisque les autres endroits sont pris; il ne serait 
donc nulle part? il n'y aurait plus de Sceaux? 

PINSON,, de même. 

Par exemple ! (A Le Lièvre) Je vous demande bien par- 



SCÈNE XXI 241 

don, mon cher Le Lièvre : mais c'est à Mousseaux 
qu'on dîne. 

LE LIÈVRE. 

A Mousseaux t 

PINSON. 

Hé mon Dieu! oui. 

LB UÈVRti:. 

Abl monsieur, pas de mauvaise plaisanterie. 

PINSON. 

Je ne plaisante pas, j'ai pris l'un pour l'autre. 

LE LIÈVRE. 

Gela m'est fort égal; mais le dîner a été commandé 
par vous, pour vous, et vous le paierez. 

PINSON. 

Laissez donc. 

LE LIÈVRE. 

11 ne sera pas dit que j'aurai fait pour, rien 
douze entremets, trois rôtis, six entrées! 

PINSON. 

Hé mon dieu! pour quelques entrées, vous faites-là 
une sortie... tout à fait hors d'œuvre. 

LE UÈVRE. 

Ta, ta, ta, ta; monsieur le commissaire saura bien 
vous mettre à la raison. 

LE COMIIISSÂIRE. 

Silence! A combieh comptez- vous le diner? 

LE UÈVRE. 

Cent vingt francs. 

PINSON. 

Cent vingt. 



242 JE FAIS MKS JABCES 

LEUÈVRE 

Non, le vin compris. 

LE COMMISSAIRE. 

Ordonnons au susdit Pinson de payer au sieur 
Le Lièvre la somme de cent vingt francs que nous 
reconnaissons lui être légitimement due, et le tout au 
comptant. 

PINSON. 

Oh ! je dis comptant. 

LE COllUISS^URE. 

Comptant, ou en prison. 

TOUS. 

Oui, en prison, en prison ! 

PINSON. 

En prison ! vous n'avez que ce mot là dans la 
bouche. Allons, puisqu'il faut en passer par là... moi, 
ça m'est égal de payer, pourvu que je m'amuse. Mais 
le dîner est à moi, et je puis le faire manger par qui 
je veux, et je vous prie de me faire l'honneur d'en 
venir prendre votre part. 

LE COMMISSAIRE. 

Monsieur, certainement. 

R0SSIGI«MLETTE« 

Et moi aussi. 

PINSON. 

Sans donte... ainsi que M. le Turc, votre mari. 

MUSTAPHA. 

Moi, son mari I 

ROSSIGNOLETTE. 

Mon mari n'est pas un Turc. (Montrant pantin) Le voici. 

Pinson, ù Pantin. 

Gomment, madame est votre femme ? 



SCÈNE XXL 243 

PANTIN. 

Si VOUS voulez bien le permettre. 

PINSON. 

Par exemple, s'il y a la moindre ressemblance. 

LB COMHISSAIRB. 

Allons, qu'il ne soit plus question de rien; la grâce 
avec laquelle monsieur s'est soumis aux amendes 
que je lui ai infligées, ne nous permet pas de refuser 
l'aimable diner qu'il nous oiffre. Qui m'aime me 

suive, (n fait qœlqaes pas Ten la maison ; personne ne le sait.) Hé 

bien, personne ne bouge. 

(Ici Pinson regarde en Vair. Tout le monde en fait autant; et quand on lui 
demande ce qu'il voit, il répond : 

PINSON. 

Rien, rien; c'est une farce... Nous sommes à vous... 
allons, allons nous mettre à table et cbanter les 
plaisirs du dimanche* 

R0SSI6N0LETTE. 

Oui... mais ce dimanche là vous coûte cher. 

PINSON. 

Qu'est-ce que ça fait, j'ai fait mes farces... et puis, 
d*ailleurs, que personne ne regrette son argent plus 
que moi, et je dirai voilà encore une bonne journée. 

VAUDEVILLE 
Air : Boira qui voudra, larirette. 



Vive, vive le dimanche I 
Son nom setil met tout en traio : 
C'est le jour où l'on épanche 
Son cœur, sa joie et son vin. 
Folâtre amour et gaîté franche 
£n sont ie doux réveil matin. 



244 JE FAIS KES FARCES 

Lliomme ce jour-là, 
Toujonrs rira, 
Aimera, 
Chantera 
La guinguette, 
L 'plaisir n'mourra pas, la rirette, 
Tant que le dimanche vivra. 

LA BOUQUETIÈRE. 

Le dimanche, la fillette 
Tout entière à ses amours. 
Plus gentille et plus coquette, 
Se pare d'ses beaux atours. 
Et se délasse sur Therbette 
De son travail de tous les jours. 
Fiir ce jour-là, 
Toujours rira, 
Chantera, 
Aimera 
La fleurette 
L* plaisir, etc. 



C'est rdimanche qu' chaqu'familio 
Se rassemble, chante et rit 
Autour d'une table où brille 
La gaité plus que l'esprit ,* 
Où tout le monde & la fois babille. 
Où jamais le cœur ne tarit. 

L'vieillard ce jour-là. 
Toujours rira, 
R'verdira, 
Chantera 
Chansonnette. 
L' plaisir, etc. 

LE LIÈVRE, 

C'est rdimanche qu'la campagne 
A plus de monde que Paris. 
Qu'am'nant chez moi leur compaguo, 
J'yois venir amiints et maris. 



SCÈNE XXI 245 

Et qu'mes vins de Bordeaux et d* Champagne 
Baissent de force et haussent d'prix. 
L'traiteur ce jour-là, 
Toujours rira, 
Rôtira, 
Videra 
Sa feuillette, 
L*plaisir, etc. 



Le dimanche, mes bamboches 
- Me fout passer pour un fou ; 
Je m*attire des taloches, 
Je me fais casser le cou : 
On m' fait vider toutes mes poches, 
Et je rentre chez moi sans un sou. 
Pinson ce jour-là, 
Toujours rira, 
Bamboch'ra, 
Lutin*ra 
La grise Ite, 
L* plaisir, etc. 

BO^SIGNOLBTTB, au pablic 
Savez-vous ben c' qu'un prophète, 
Qui ne manque pas d^esprit. 
Dans un livre qui n^est pas bête, 

Autrefois avait écrit. 
Sur les dimanches et jours de fête, 
Voilà ce que Y prophète a dit : 
« L' public ce jour-là, 
« Applaudira 
« C qu*on jouera, 
« Opéra 

« Ou bleuette. » 
Tout réussira la rirette, 
Tant que le dimanche vivra. 



FIN 



MONSIEUR SANS-GÊNE 



ou 



L'AMI DE COLLÈGE 

VAUDEVILLE EN UN ACTE 

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre 
du Vaudevilley le 13 mai 18i6. 



PERSONNAGES 



M. DUMONT, propriétaire. • . . M. £douari> 
HENRIETTE, fille de M. Dumuiit. M"- Luœ. 

M. GONTIEB» 



EUGÈNE, prétendu d'Henriette . . 
SANS-GÉNE, ami do collège de Du- 

mont 

BABET, gouvernail le Je M. Dumont. 
LATREILLE, vieux jardinier. . 

VoYAGEuns. 



M. Philippe. 
M"*« BoDW. 

M. HlPPOLYTB^ 



La 8cèoe se passe dans une petite ville aux environs 
de Paris. 



MONSIEUR SANS-GÊNE 

VAUDEVILLE EN UN ACTE 



Le théâtre représente une antichambre voisine de la salle 
maDger, et à laquelle aboutissent deux appartements. Un 
cage vide et ouverte est à côté de la fenêtre. 



SCÈNE PfiEAIIÈRE 

Chœur de Convives, à table, dans la pièce Toisine. 

Am du Branle sans fin. 

fiuvons, amis, buvons plein, 

En voyage, 

C'est Tusago ; 
Plus on a bu de bon vin, 
Plus les chevaux vont bon train. 



SCÈNE II 

Les précédents, BABET, LATREILLE. 

BABET, un sac de graines à la main. 
Juste ciel, mais voyez donc 
Comme ce monsieur nous mène l 



250 MONSIEUR SANS-GÉNB 

LATRBILtl. 

N* fallait pas savoir son nom 

Pour voir qu* c'était m'sieor Sans-Gène. 

CBOBUR, 

Buvons» amis, etc. 

LATBKn.LB. 

Il faut rire quand on 1* voit.... 

BABBT. 

Est-il rien de pins étrange. 
Que la façon dont il boit? 

LATREILLE. 

Oui, c'est celle dont il m auge. 

CBGECK. 

Buvons, amis, etc. 

LATREILLE, riant. 

Les entendez- vous? S'en donnent-ils ! 

BABET. 

Pardi 1 pour ce que cela leur coûte... Mais, en 
vérité, moi, je ne reviens pas de cet olibrius qui 
s'impatronise dans la maison, comme s'il en était le 
maître. 

LATREILLE. 

Qui y commande, comme si j'étions à ses gages. 

BABBT. 

Mais il est temps que ça finisse, car je ny peux 
plus tenir, et je lui dirai son fait. 

LATREILLE» 

Dame ! aussi, c'est vot* faute, mam'selle Babet, y 
n'fallait point le recevoir. 

BABET. 

Ne pas le recevoir, et le moyen ? 



SG&NE II 251 

LATBSILLE. 

Pardi I en lui disant que M. Dumont, not'maltre, 
est parti d'ici pour aller au Havre, et que pendant 
son absence nous n'pouvons point... 

BABFT. 

G^est bien aussi ce que je lui ai dit; mais il m'a 
tant répété qu'il était le camarade d'enfance de mon- 
sieur, son ami de collège, que nous nous exposions à 
nous faire chasser, si ùous ne le recevions pas. enfin 
qu'il était un second lui-même, que je n'ai pas osé... 

LATREILLE. 

Oh I pour un second lui-même, c'est ben le mot, 
car not' maître n'ferait ni pus ni moins qu'lui à la 
maison. 

BABET. 

Gomment, nous amener toutes les personnes de la 
diligence à dîner quand nous ne l'attendions pas lui- 
même I 

lATBlULLE. 

S'faire monter les meilleurs vins delà cave I... Et 
c'te manière de commander... Y*nez ici, allez là, 
apportez-moi ci, emportez-moi ça. T'nez, mam'selle 
Babet, voulez-vous que j'vous dise une chose? 

Air : Car c'est une bouteille, etc. 

Ta* iaut pas être surpris 
De c*te conduite commode ; 
Pendant long-temps à Paris, 
N'fui-eUe pas à la mode ? 
Âhl combien de gens n'ont dû 
Le bien, le rang qu'ils ont eu, 
Qu*ft c*te maxime honnête : 
« Ote-toi d* là que j'm'y mette l « 

BABBT. 

Vous avez ben raison, père Latreille ; mais il ne 



252 MONSIEUR SANS-GÊNE 

faut pas que cela m*empôche de faire dîner mon san- 
sonnet; ce pauvre animal ne doit pas souffrir de tout 
cela. 

(Elle Ta Tersia citge,) 

LATREILLE, à part. 

Elle est drôle avec ses bétes... ËUe a comme ça un 
tas de manies... mais, du reste, c'est ben la meilleiu-e 
criature... 

BABETy Toyant la cage ouverte. 

Ahl mon Dieu! 

LÀTREILLE. 

Et pour c'qu'est dThonneur... 

BÀBET. 

Il est envolé ! 

LATREILLE. 

Envolé, qui? 

BABET. 

Mon sansonnet... Qu'est-ce qui lui a ouvert la 
cage? 



SCÈNE m 

Les précédents, SANS-GÊNE, en robe de chambre, sa so^ 
▼lette à sa boutonnière. 

SANS-GÊNE, qui a entendu lea derniers mots. 

Ehl parbleu ! c*est moi. 

BABET. 

Gomment, Monsieur, c'est-vous? 

LATREILLE. 

Je l'aurais parié. 



SCÈNE m 253 

SÂNS-GÊME. 

Non, je me serais gênél... Comment! je descends 
de la diligence tombant de sommeil, je me jette sur 
ce fauteuil pour reposer un instant : ne voilà- t-il pas 
que ce diable d'oiseau vient m'étourdir avec ses... 
baisez maitressef as-tu déjeuné,,. Sansonnet mignon,., et 
d'autres niaiseries semblables .. Ma foi, obsédé de 
son caquet, je lui ai donné la clef des champs... et 
bon voyage. 

BABET. 

Mais, en vérité, voilà qui n'a pas d'exemple. 

Air du Major Palmer, 

Quelle conduite est la vôtre , 
£t qu'ètes-Yous pour oser, 
Dans le logement d'un autre, 
De tout ainsi disposer. 

sahs-oênb. 
Pour Tami de votre maître 
Ayez plus d'égards, sinou. . .. 

BABBT. 

Un ami de qui peut-être 
U ne connaît pas le nom. 

SANS-GÊNE. 

Finissons, je tous rordonne... 

BABBT. 

Non content de m'amener, 
Sans prévenir personne, 
Huit convives à dîner, 
Vous exigez qu'on vous serve 
Les vins fins et délicats 
Que notre maître conserve 
Pour les jours de grands repas.... 
Mais le comble de Taudace, 
C'est d'avoir fait envoler 
Un pauvre animal.... 

15 



2 54 MONSIEUR SANS-GÊNE 

BANS'GÊflB, impatienté. 

De grâce.... 

fiABBT. 

Non, je veux, je dois parler ; 
Jamais oiseau, de la yie, 
Par moi De fat tant aimé.... 

SAMS-OÊNB. 

Il jasait comme une pie. 

HADET. 

Cest moi qui Tayais formé. (3 fois.) 

SANS-GÊNE. 

Ah çà, voyons, la fille, ce n'est pas de cela qu'il 
s'agit. 

BADET. 

La fille ! la fiUe 1 apprenez que je suis mariée et 
môme veuve, et que, quand je n'aurais que quinze 
ans, je ne serais pas encore la fille. 

SANS-GÊNE. 

£h bien lia bonne... 

LATREILLE. 

Elle n'est pas bonne non plus. 

SANS-GÊNE. 

C'est ce qu'il me parait. 

BABET. 

Je suis la gouvernante, la femme de confiance de 
la maison, et je m'appelle madame Babet et non pas 
la fille... Mon pauvre sansonnet! 

SANS-GÊNE . ^ 

Eh bien, madame Babet, montez-nous trois bou- 
teilles de Champagne. 



SCÈNE HT 255 

LATREILLE, à part. 

Prends garde de 1* perdre! 

BABET. 

Vous dites, Monsieur?... 

SANS-GÊNE. 

Trois bouteilles de Champagne. 

BABET. 

Je suis bien fâchée, mais monsieur a emporté la 
clef du petit caveau. 

SANS-GÊNE. 

Est-ce qu'il n'y a pas de serrurier ici? 

BABET. 

Non, monsieur. 

SANS-GÊNE. 

Nous ne pouvons pourtant pas terminer un dîner 
sans Champagne; ne faut-il pas que la fin couronne 
Tœuvre I 

LATREILLE. 

Oui, une belle œuvre I 

SAN3-GÊNE. 

Air des Filles à maner. 

Un bon repas est un feu d'artifice 
Dont chaque vin double l'éclat Joyeux, 
Où du plaisir l'étincelle propice 
Se réfléchit et brille dans les yeux ; 
Le gai Champagne est la gerbe enivrante 
Qui doit combler les plaisirs du banquet, 
Et l'assemblée enfin ne sort contente 
Qu'après avoir vu partir le bouquet. 

Allons, ma bonne petite Babet, donne-moi la clef. 



256 MONSIEUR SANS-GÉNE 

BABET. 

Donne-moi... 

SANS-GÊNE, Toyant un trousseau de clefs. 

Un trousseau de clefs? je parie qu'elle est là. (ii décroche 

le trouiseaa de defs). 

BABET. 

Non, Monsieur... Ah! mon Dieui il est homme à 
bouleverser toutes les armoires de la maison... Mon- 
sieur, rendez-moi mon trousseau. 

SANS-GÉNE. 

Volontiers, mais à condition que j'aurai la clef du 
petit caveau. 

BABET la détachant. 

J'enrage!... (La lui donnant.) T'uez, Monsieur, la voici; 
mais, je vous en prie, de la discrétion. 

SANS-GÊNE. 

C'est mon fort. 

LATRBILLE. 

Ah! oui, monsieur, je vous en prions itou pour not' 
compte; c'est que, voyez-vous, not' maître pourrait 
croire que c'est moi... parce qu'il sait bien qu'il n'faut 

pas m' prier beaucoup pour. . . (Il fait le geste de boire.) 
SANS-GÊNE. 

Sois tranquille, et marche devant moi. 

LATREILLE. 

J'm'en vas chercher le rat do cave. 

BABET, à part, 

Voilà le loup dans la bergerie. 

SANS-GÊNE, à Latreille, qui sort. 
Air du Vaudeville de Méléagre, 

Va donc bien vite, et reviens, mon brave 
An bon endroit viens conduire ma main, 



SCÈNE IV 257 

Son teint me dit qu'ici de la cave 
Mieux que personne il connaît le chemin . 

BABET. 

Souffrez, Monsieur, que je vous accompagne. 
Pour vous montrer.... 

SANS-GÊNR. 

Du tout, Ton s'y connaît. 

BABET. 

C*en est donc fait I adieu, pauvre Champagne, 
Tu vas partir comme mon sansonnet. 



BABKT, LATREILLB, âvee 8on rat de cave. 

Adieu mâcon, nuits, pomard et grave ; 
Adieu bordeaux, malaga, chambertin ; 

Adieu Champagne et toute la cave, 
Dès qu*il en va connaître le chemin. 

SANS-OÉIVB. 

Je tiens la clef, allons, viens, mon brave, etc. 
(Sans-gêne et Latreille sortent.) 



SCÈNE IV 

BABET, seule. 

Quel homme I quel homme! Ah çà, mais, quand j'y 
pense, il n'a cessé pendant tout le dîner de dévorer 
des yeux mademoiselle Henriette; est-ce qu'il aurait 
le dessein d'aller sur les brisées de M. Eugène? 
Attention, Babet, vous représentez ici M. Dumont, et 
sa confiance vous fait un devoir de surveiller jus- 
qu'aux moindres démarches de ce nouveau venu; et 
puis ces pauvres enfants, ça leur ferait tant de cha- 
grin I je me mets à leur place, j'ai aimé, j'ai été aimée, 
et si mon pauvre défunt s'était aperçu, quand il me 
faisait la cour, ah ! Dieu ! . . . 



258 MONSIEUR SANS-GÈNE 

Air : Ça m*est égal (de M. Jadir). 

Gomme il m'aimait I (bis.) 
On n'est jaloux que lorsqu'on aime , 

Ck)mme il m'aimait I 
Lorsqu'un galant me cajolait, 
Contre moi, dans sa rage extrême, 
11 criait, jurait, parfois même.... 

(Faisant le geste de battre.) 

Comme il m'aimait I (4 foie.) 

Comme il m'aimait! (bis.) 
Jamais on n'aima de la sorte ; 

Comme il m'aimait I (bis,) 
S'il eût pu croire qu'en secret 
Je trompasse une ardeur si forte, 
Il eût mieux aimé me voir morte.... 

G »mme il m'aimait ! (4 fois.) 



SCÈNE V 
EUGÈNE, BABET. 

EUGÈNE. 

Eh bien, mademoiselle Babet, M. Dumont est-il 
revenu ? 

BABET. 

Donnez-vous donc patience; il n'y a que huit jours 
qu'il est parti, et vous savez que le but de son voyage 
au Havre était de prendre des informations sur votre 
compte, et de connaître votre famille, avant de vous 
nommer son genare? 

EUGSNB. 

Il avait promis de revenir aujourd'hui. 

BABET. 

Écoutez donc; il s'agit du bonheur de sa fille 



SCÈNE Y 259 

unique, et dans ces cas-là il est permis d'agir sans 
précipitation... d'ailleurs la journée n'est pas passée. 

EUGÈNE. 

S'il savait que je compte tous les instants... 

BABET. 

Oh t j'entends bien... L'imagination des jeunes gens, 
ça trotte, ça trotte, ça trotte. 

EUGÈNE. 

Je suis sur les épines : où est donc Henriette ? 

BABET. 

Elle est là. Ah çà, mais, vous êtes sur les épines... 
est-ce que vous craindriez que les informations ne 
fussent pas...? 

EUGÈNE. 

Au contraire, mademoiselle Babet, car, à l'exception 
de quelques coups d'épée par*ci par-là .. 

BABET. 

Des coups d'épée l O ciel î 

EUGÈNE. 

Que quelques impertinents m'ont forcé de leur 
donner, je ne crois avoir rien fait... Ahl par exemple. 

Air du Traité nul. 

Il est possible qu'on lui dise 

Qu'un Jour, pressé par les sergents, 

Et me trouvant dans une crise 

Assez commune aux jeunes gens, 

Par Tespoir, trop souvent funeste, 

De tripler ce qui me restait. 

J'allai.... 

(Faisant le geite do battre les cartes.) 

Vous devinez le reste ; 
Mais voilà (bis.) tout ce que j'ai fait. 



260 MONSIEUR SÀNS-GÉNE 

BABET. 

Ah I VOUS jouiez ? 

EUGÈNE. 

Deuxième couplet. 

On pourra tien encor lui dire 

Que, par l'exemple un jour séduit, 

Au sein d'un bachique délire, 

A lable je passai la nuit, 

Et que, plein d'un nectar céleste 

Lorsque je quittai le banquet. 

J'étais.... 

(ilchanceUA.) 

Vous devinez le reste : 
Mais voilà (bis.) tout ce que j'ai fait. 

V 

BABET. 

Ah 1 VOUS buviez ? 

EUGÈNE. 

Troisième couplet. 

Enfin on lui dira peut-être 

Que de mon cœur et de mes sens. 

Près des belles n'étant plus maître, 

Je leur prodiguai mon encens. 

Et que d'une beauté modeste, 

Quand la conquête me tentait. 

J'osais...» 

(Feignant de vouloir embrasser Babet.) 

Vous devinez le reste ; 
Mais voilà (bis,) tout ce que j'ai fait. 

BABET. 

Et VOUS osez m'avouer tout celai 

EUGÈNE. 

J'étais si jeune alors ! Je vous parle de Tannée der- 
nière. Mais à présent, je suis d'une sagesse I... 



SCÈNE V 261 

BABET. 

Oui, mais avec toute cette sagesse-là, j'ai bien peur 
que mademoiselle Henriette ne vous échappe. 

EUGÈNE. 

Pourquoi donc cela? 

BABET. 

Parce que je crois vous avoir découvert un rival 
redoutable. 

EUGÈNE. 

Un rival? Je voudrais bien voir... 

BABET. 

Eh bien 1 vous allez avoir ce plaisir-là. 

EUGÈNE. 

Il est donc ici. 

BABET. 

Ici même. 

EUGÈNE. 

Et quel est ce rival redoutable ? 

BABET. 

Un ami intime de M. Dumont. 

EUGÈNE. 

.. Intime? 

BAHET. 

Si intime, que depuis deux heures qu'il est arrivé, 
il dispose de tout dans la maison en maître absolu. 

EUGÈNE. 

Vous m'effrayez; dites-moi un peu, quel âge a-t-il? 

BABET. 

Mais c'est un homme de cinquante à soixante ans. 

EUGÈNE, riant. 

Soixante ans ! voilà qui me tranquillise. 

io. 



262 MONSIEUR SANS-GÊNE 

BABET. 

Ne vous y fiez pas. 

Air : A soixante ans on ne doit pas remettre (da Diuer 
DB Madblon). 

A soixante ans, vieillard qu'amonr enflamme. 
Est plus épris que bien des jeunes gens ; 
Plus rage fuit, plus il sent dans son âme 
L*ardent besoin de jouir dos instants. 

BUGÊNB. 

Un tel amour n*a rien qui m'épouvante » 
J*en puis braver I*ardeur et les progrès : 
C'est la clarté d*une lampe expirante, 
Qui se ranime et s'éteint pour jamais. 

BATIS-oâNB, fredonnant dans la couUaso. 

Lorsque le Champagne 
Fait en s*échappant 

Pan, pan, 
Ce doux bruit me gagne 
L'àme et le timpan. 

BABET. 

Ah t tenez, le voilà. 



SCENE VI 

Les précédents, SANS-GÊNE, LATREILLE, 

partant an panier de Champagne. 
BABET. 

C'est VOUS, enfin, Monsieur? vous avez été bien 
longtemps à la cave. 

SANS-GÊNE. 

Ma foi, pastrop, pour le voyage quejevlensd'y faire. 



SCÈNE VI 263 

EUGÈNE, regardant Sans-Géne. 

Sans amour-propre, je vaux mieux que cela. 

SANS-GÊNEy àBabe». 

Sais-tu qu'en dix minutes j'ai diablement yu de 
pays? 

BABET, à part. 

Sais-tu, sais-tu ! Quel lôn ! 

MANS-GÊNE. 

Air : Suzon sortait de son village. 

Je te quittais, lorsque mon guide, 
Précipitant soudain mes pas, 
Par une descente rapide 
Me mène droit anx pays bas. 

Là, je m*avance, 

En diligence/ 

Vers MAcon, Nuits, 
Volnals, Beaune, Chablis. 

Puis j'en débouche 

Et crac, je touche 

A Frontignan, 
Bordeaux et Perpignan ; 
Bientôt je me trouve en Espagne, 
Entre Alicante et Malaga ; 
Je double Madère, et de là 
Je retourne en Champagne. 

LATREILLE. 

N'est-il pas vrai, Monsieur, qu'on voyage pus vite 
et pus galment comme ça que par les grosses mes- 
sageries ? 

SANS-GÊNE. 

Porte vite ce panier à ces messieurs, qui doivent 
perdre patience. 

LATREILLE. 
J'y vas (Otant mystérieusement da panier une bouteille quM met 

dans sa poche.) V'ià l'pour boire du postillon. 



264 MONSIEUR SANS-GÊNE 

ASKS-GÊNE. 

Ah ! dis-moi donc. 

LATREILLE. 

Quoi qu'c'est, Monsieur ? 

SANS-GÊNE. 

Prends une bouteille pour ta peine. 

LATREILLE. 

Ah 1 monsieur, je n'oserais pas. 

SANS-GÊNE. 

Encore une fois, prends, te dîs-je. 

LATREILLE. 
Encore une fois? (Prenant une seconde bouteille.) G*est pOUT 

VOUS obéir. 

BABET, à part. 

Allons, il a juré de mettre la maison au pillage. 

LATREILLE, sortant. 

C'est un bon enfant, pourtant, il gagne à être 
connu, et on gagne aie connaître. 

(II tort.) 
SANS-GÊNE, à Babet. 

Et toi, Babet, va-t'en faire le café. 

BABET. 

Monsieur n'est pas dans l'usage d'en prendre. 

SANS-GÊNE. 

Vous allez voir que parce que monsieur n'en prend 
pas, il ne faut pas que j'en prenne. Fais-en venir du 
café voisin. 

BABET. 

Il a réponse à tout. 

SANS-GÊNE. 

Surtout du Moka, j'y tiens. 



SCÈNE VII 2«5 

BABET. 

Gela suffît, (a part) Je te le servirai si chaud, qu'il 
t'emportera la bouche. 

(Elle sort.) 



SCÈNE VII 
SANS-GÉNE, EUGÈNE. 

SANS-GÊNE, à Eugène. 

Ah çà, jeune homme, qu'y a-t-il pour votre service? 

EUGÈNE. 

Rien, Monsieur : je venais voir si M. Dumont était 
de retour, je suis l'ami de la maison. , 

SANS-GÊNE. 

Oui-da ! eh bien t les amis de nos amis sont nos 
amis. Touchez-là. Mais pourquoi n'être pas venu 
plus tôt ? vous auriez dîné avec nous. 

EUGÈNE, avec intention. 

Ah ! monsieur, en l'absence de M. Dumont, je 
n'aurais pas été assez indiscret... 

SANS-GÊNE. 

Indiscret I qu'est-ce que cela signifie. Monsieur? 

Air : Contentons-nous d'une simple bouteille. 

n est des gens de vertu sans pareille, 
Qui .chez autroi, de pear d'être indiscrets, 
Mourraient de soif devant une bouteille, 
Mourraient de faim devant d'excellents mets. 
C'est en boivueur, mon cher, sottise pure ; 
Moi, je fais mieux, car, n'Importe où je suis. 
Je ne connais que la loi de nature, 
Et, dès qu'elle a commandé, j'obéis. 



266 MONSIEUR SANS-GÊNE 

EUGÈNE. 

Votre âge vous donne des privilèges que l'on n'a 
pas au mien. 

SANS-GÈNE. 

Il n'est pas question d'âge ni de privilège, et si 
vous êtes lié avec M. Dumont, comme vous le dites, 
je ne vois pas... 

EUGÈNE. 

Je le suis au point, qu'il est à la veille de me 
nommer son gendre. 

SANS-GÈNE. 

Son gendre, vous ? Mon cher, vous arrivez un peu 
tard. 

EUGÈNE. 

Gomment, un peu tard ? 

SANS- GÊNE. 

Oui, j'ai vuTaimable Henriette; elle me plaît, et je 
l'épouse. 

EUGÈNE. 

Oh! vous l'épousez? Diable, vous allez vite en 
affaire. 

SANS-GÊNB. 

Oh I très vite, la vie est si courte. 

EUGÈNE. 

Mais permettez-moi de vous dire que voilà deux ans 
que j'aspire à la main de mademoiselle Henriette. 

SANS-GÈNE. 

Je vous ferai observer aussi qu'il y a trente ans... 

EUGÈNE. 

Que vous la courtisez ? 

SANS-GÊNE. 

Non, monsieur le mauvais plaisant ; mais que je 



SCÈNE Vn 267 

siiis lié avec le père, que je n'ai pas vu depuis ce 
temps-là, à la vérité, ce qui ne me donne pas moins 
trente années de priorité sur vous. 

EUGÈNE. 

Trente années î Ah ! vous m'en direz tant ! 

Air : Pour obtenir celle qu'on aime {dn Caufbdb Bagdad). 

Je sais qu'âne amitié qui date. 
Donne plus d*un droit mérité ; 
Mais ces droits n*0Qt rien qui flatte 
Le cœur d*une jeune beauté. 
Ainsi, croyez-moi, de votre âge 
N'exaltez pas tant l'avantage ; 
Si l'âge fait les bons amis, 
Il ne fait pas Jes bons maris. 

SANS-GÉNE. 

D'ailleurs le mariage est-il fait pour un aspirant 
de marine? car vous l'êtes, si j'en crois votre uni- 
forme. 

EUGÈNE. 

Oui, Monsieur; mais je vous prie de me dire ce que 
ces deux états ont de si incompatible. 

Air du Vaudeville du Petit- Courrier, 

Ponr un mari de vingt-cinq ans 
Le mariage est un navire 
Que toujours guide un doux zépbire, 
Qu'éclaire toujours un beau temps. 
A ses côtés le désir vole, 
L'amour manœuvre sur son bord ; 
La confiance est sa boussole, 
Et le plaisir le mène au port. 

SANS-GÊNE. 

C'est charmant, c'est charmant; mais, quoi que 
vous en disiez, Henriette sera ma femme ; je suis le 



1^68 MONSIEUR SANS-GÉNE 

camarade de collège de son père, et ce serait ma foi 
bien le diable, si... 

EUGÈNE. 

Air : Dtio de la Fausse- Magic, 
Quoi ? vous persistez encore ? 

SANS-GÊNE. 

Oui, je persiste encore. 

EUGÈNE. 

Vous. 

BANS-GÊNE, 

Moi. 

EUGÈNE. 

Vous. 

SANS-GÊNE. 

Moi, car je l*adore. 

EUGÈNE. 

En vérité, je déplore 
Le sort qui vous attend. 

8ANS-GÊ.\E . 

Ne le déplorez pas tant, 
Vous serez déçu, j'espère, 
Par le retour do son père. 

EUGÈNE. 

Moi, je n'espère, au contraire 
Qu'en son père 

SANS- GÊNE. 

Quoi, tout de bon, vous vous vantez...? 

EUGÈNB. 

Quoi tout de bon, vous vous flattez...? 

SANS-GÊNE. 

Je me flatte de lui plaire. 



SCÈNE VII 269 

EUOiNB. 

C'est bien moi qu'elle préfère. 

SANS-GÊNE. 

Quoi, c'est vous qu'elle préfère ? 

Vous plaisaulez? 
Comme ami de la famille, 
Sa maison, son or, sa fille, 
Sont à moi si je Je veux. 



Quel dommage 

Que votre âge 

Soit un obstacle & vos nœuds ? 

(Henriette survient et se cache.) 

SANS-GÊNE. 

Sachez, mon cher, que Sans-Gône 
Eut hier sa cinquantaine, 
Et pas quatre jours avec. 

EUGÈNE. 

Vous, Monsieur, sachez qu*Engène 
N'a pas encore sa vingtaine. 

SANS-GÊNE, à part. 

Dois -je craindre un tel blanc- bec ? 

ENSEMBLE. 

Comme il enrage I 

SANS- GÊNE. 

Malgré vos droits et votre âge. 
Pour vous je crains un échec. 

EUGÈNE. 

Autant vaut en mariage 
Lui donner Melchisédech. 
<Sans-Géne sort en se moquant d'Eugène, qui se moque aussi de lui.) 



270 MONSIEUR SANS-6ÉNE 

SCÈNE VIU 

HENRIETTE, EUGÈNE. 

HENRIETTE. 

Eh bien, monsieur Eugène, que dites-vous de notre 
voyageur? 

EUGÂNE. 

Ahl j'ai rhonneur de saluer madame Sans-Gône. 

HENRIETTE, étonnée. 

Gomment, madame Sans-Géne ! 

EUGÈNE. 

Et je la félicite sur son prochain mariage. , 

HENRrETTE, 

Mon prochain mariage ! 

EUGÈNE. 

Sans doute, puisqu'il n'attend plus que l'arrivée de 
monsieur votre père. 

HENRIETTE. 

Qui? 

EUGÈNE. 

Monsieur Sans-Gône. 

HENRIETTE. 

Pourquoi ? 

EUGÈNE. 

Pour vous épouser. 

HENRIETTE. 

Qui vous a dit cela ? 

EUGÈNE. 

Lui-môme. Vous êtes sa femme. 



SCÈNE VIII 271 

HENRIETTE. 

Sa femme ! 

EUGÈNE. 

Tout est convenu. 

HENRIETTE. 

Avec qui ? 

ErCÈNE. 

Avec personne. Mais il n'a qu'à parler, et c'est une 
chose faite. 

HENBIETTE. 

Comment, il aurait vraiment l'intention?... • 

EUGÈNE. 

De s'emparer de vous comme d'un effet à lui appar- 
tenant, et qu'il vient réclamer. 

HENRIETTE. 

Ah! doucement s'il vous plaît. 

Air nouveau» 

Disposez, monsieur Sans-Gène, 
Du logis du haut en bas ; 
Mais ne vous flattez pas 
Que jamais je vous appartienne : 
Henriette est pour Eugène, 
Et nous allons, sous vos yeux. 
De cette heureuse chatne 
Former les nœds? 

ensrhible. 

Or, désormais. 
Calmez le feu qui vous tourmente : 

Nos cœurs jamais 
L'un pour l'autre ne seront faits ; 

Non, non, jamais. 

I UOÈNB. 

Quelle grâce touchante, 
Et combien cet aveu m*enchante ! 



272 MONSIEUR SANS-GÊNE 

On ne verra jamais 
Tant de candeur et tant d'attraits! 
Non, non jamais. 

EUGÈNE. 

Avec quelle impatience 
J'attends, hélas ! le retour 
Qui doit de notre amour 
Noua assurer la récompense ! 
Mais si, par la médisance, 
Notre bymen était rompu, 
Trompant mon espérance, 
Changerais-tu ? 

ENSEMBLE. 

Réponds, mais je me tai$^, 
Un pareil doute est une offense. 

Et quoi I tu trahirais 
Les premiers serments que tu fais I 
Non, non, jamais. 

HENRIETTE. 

Non, rien jamais 
Ne refroidira ma constance. 

Quoi, moi, je trahirais 
Les premiers serments que je fais. 

Non, non, jamais. 

HENRIETTE. 

Quoil vraiment? vous croyez qu'il m'aime? 

EUGÈNE. 

Il me Ta déclaré très positivement. 

HENRIETTE. 

A son âge? 

EUGÈNE . 

Cela ne doit pas vous étonner. 

Am : Sur le penchant 
De la beauté, puissance enchanteresse I 



SCÈNE Vm 273 

11 n^est point d*àge à l'abri de ses traits ; 
Son seul aspect enflamme la jeunesse, 
De la yieillesse il déride les traits ; 
Soumis par toi, quand je te rends les armes 
Un vieux garçon te les rend à son tour : 
£t nous devons tous les deux, à tes charmes, 
Moi, mon premier, lui son dernier amour. 



HENRIETTE. 

Pourtant, si les informations que mon père est allé 
prendre n'étaient pas en votre faveur? 

EUGÈNE. 

Pouvez-vous le supposer? 

HENRIETTE. 

Je m'en rapporte à vous; moi, je ne sais pas ce que 
vous faisiez au Havre. 

EUGÈNE. 

Mes études de marine. 

HENRIETTE. 

Que cela? 

EUGÈNE. 

Vous croyez que ce n'est rien? 

AIR : Éh ! vogue, vogue (du Yaissbau amiral). 

J'apprenais l'art de voyager 

Sur les vastes plaines de l'onde ; 

J'apprenais & m'y diriger 

Contre la lame et le danger. 

Sans bouger, parcourant le monde, 

J'ai visité tous les climats. 

Et ceux où le tonnerre gronde, 

Et ceux que glacent les frimas ; 

J'ai déjà de l'Ile-de-France 

Et du cap de Bonne-Espérance 

Reconnu le paisible bord. 



274 MONSIEUR SANS-GÊNE 

8ANS-o6nb, dans la coaliue. 
Amis, un dernier verre encor. (bis.} 

HDIURTB, i Eagène. 
On Tient,fayez... 

BUGÈNB. 

Oui, mais j^espère, 
Par l*hymen conduit vers Cythère, 
Y toucher bientôt à bon port, 
Avec gentille pèlerine ; 
Et vive, vive (ter.) la marine I 



SCÈNE IX 



HENRIETTE, Mole, le ^gardant sortir. 

Vive la marine I C'est fort bien, M. Eugène; mais 
peut-être espérez-vous naviguer seul, suivant l'usage 
de vos confrères. C'est ce qui vous trompe, on ne 
sunit pas pour être séparé le lendemain; votre femme 
sera de tous vos voyages, et le ménage n'en ira que 
mieux. 

RONDBAU NOUVEAU, de M. DOCHB. 

Au sein des mers et loin du monde 
Nous braverons danger, ennui, 
Puisqu'il n'existera sur l'onde 
Que lui pour mol, que moi pour lui. 

Ses yeux sur la plaine liquide 
Ne pourrons voir d'autre appas, 
Et si l'élément est perfide 
Mon mari ne le sera pas. 
Au sein des mers, etc. 

Il sera, par ma tendre flamme, 
Dédommagé des noirs autaus. 
Et de rinconstance des vents. 



SCÈNE X 275 

Par la constance de Ba femme ; 
Ob f oui, tout me rassure, oh I oui. 

Au sein des mers, etc. 

J'entends mon aimable futur. Évitons le tôte-â-téte. .. 
il serait dangereux pour moi. (EUe sort en riant.) 



SCÈNE X 

SANS-GÊNE, CoNviTBs. 

SAKS-OÊNB. 

Air : Mon 9ystème est d aimer k bon vin. 

Ce n'est qu*à minuit que pour Évreux 
Repartira le vélocifère ; 
Revenez souper, amis, je veux. 
Verre en main, vous faire mes adieux 

UN COKVIYB 

C'est abuser de votre obligeance. 

8AN8-GÊNE. 

Messieurs, Je n'aime pas un refus. 

UN CONVIVE. 

Nous craignons de vous mettre en dépense. 

sans-oAne. 

Non, il ne m'en coûtera pas plus. 

CHOEOR. 

Ce n'est qu*à minuit que pour Évreux 
Repartira le vélodfëre ; 
Revenez souper ici, 
Nous viendrons souper ici ; je veux 
Verre en main vous faire mes adieux. 

(Les convires sortent) 



276 MONSIEUR SANS-GÊNE 



SCENE XI 

SANS-GÊNE, wuL 

Ces braves gens me croient le maître du logis. Ma 
foi! j'ai disposé de la maison de mon vieux camarade, 
comme je voudrais qu'il disposât de la mienne. 



Air d'Avù au public (de M. Alexandre Piccnci). 

Je veux qu'oD soit chez moi 
Libre comme chez soi ; 
Chez mes amis, je veux l'être de même. 
Pourquoi do;ic se gêner? 
Chez eux, tailler, rogner, 
N'est-ce donc pas leur prouver qu'on les aime ? 
Fi de cette contrainte extrême 
Qui sottement semble tous enchaîner. 
Liberté, c'est le bien suprême ! 
Ou en dira 
Ce qu'on voudra ; 
Aller, venir, 
Entrer, sortir 
Pouvoir enfin parler, agir selon son goût, 
Voilà le seul moyen de se plaire partout. 
Vous aimez la pêche et la chasse? 
Allez, messieurs, grand bien vous fasse ; 
Un boston est votre désir 7 
Mesdames, beaucoup de plaisir. 
Moi, que fatigue l'exercice, 
Et qu'un boston met au supplice, 
Je m'en vais, pendant ce temps-là, 
Lire sur ces gazettes-là. 
Ce qu'on dit, ce qu'on fait, comment la rente va. 
Hâtez le service 
Si vous avez faim. 
Allez au jardin. 



SCÈNE XII 277 

Allez à roffice ; 
Qu*à son aise, enfin , 
Tuât le monde agisse. 
Je veux qu'on soit chez moi, et*^.. 

Sans façon, j'emprunte où je puis ; 
Sans façon, je dîne où j'arrive ; 
Sans façon, je couche où je suis; 
Sans façon, après je m'esquive : 
Bref, qu'on se plaigne ou noD, 
Je fais tout sans façon, 
Sans façon, sans façon, sans façon, sans façon. 
Je yeux qu'on soit chez moi, etc. 

(Il s assied au secrétaire.) 



SCÈNE XII 

SANS-GÊNE, DUMONT. 

OUMONT, sans voir Sans-Gène. 

Me voici donc chez moi, et très satisfait des infor- 
mations que j'ai prises sur Eugène. Gourons vite 
annoncer cette bonne nouvelle à ma fille ; personne 
ne sait encore que je suis arrivé, et je vais la sur- 
prendre agréablement, (n aperçoit Sans-Gên-.) Quel est 
donc ce monsieur qui est dans ma robe de chambre? 
Oserais-je vous prier de me dire...? 

SANS-GÊNE. 

Qu'est-cè qu'il y a pour votre service ? 

DUMONT. 

Je désirerais savoir à qui j'ai l'honneur de parler. 

SANS-GÊNE. 

Moi-môme, sans indiscrétion, pourrais-je vous 
demander qui vous êtes? 

16 



278 MONSIEUR SANS-CÉNE 

SCÈNE XIU 

Lvs FtJÈcÉDBNTs, LATREILLE. 

LATaBILUU 

Qu'est-ce donc qu'on vient de me dire?... Eh I oui! 
vraiment! Quoi, not' maître, c'est vous <|?|j|.v'là? par 
où donc qu'vousôtes entré? 

SANS-GÊNE, étonné, à DamOBt. 

Heim! il serait possible que vous fussiez?... que 
tu fusses? 

LATREILLE. 

Hé! pardi, M. Dumont, not' maître. 

SANS-GÊNE. 

Dumont! Hé morbleu! embrassons-nous donc, mon 
vieil ami, je suis Sans-Gêne. 

DUMONT, à part. 

Je m'en aperçois bien. 

SANS-GÊNE. 

Ton camarade d'enfance, de collège, qui ne t'a pas 
oublié, comme tu vois, et qui vient... Mais, avant de 
parler de cela, dis-moi, as-tu dîné? 

DUMONT. 

Non. 

SANS-GÊNE. 

Non ? tu vas manger un morceau. 

DUMONT. 

Oui, mais... 

SANS-GÉNE. 

Il n'y a pas de mais... Tu plaisantes, je crois; je ne 



SCÈNE XIV 279 

souffrirai pas... Latreille, fais servir à dtner à ton 
maître. (A DumoDt.) Tu dois être harassé, affamé... Ces 
diables de voitures vous secouent tellement... Que 
veux-tu? parle, nous avons un reste de chevreuil 
excellent, des débris de volaille. (A utpeiUe.) Reste-t-il 
encore du pâté? Du vin, du vin surtout (à Dumoot), et 
je t'assure qu'il est bon. 

DUMONT, à part. 

J'en sais quelque chose... Il me fait trembler. 

SANS-GÊNE, à Latreille. 

Va donc servir le dîner de ton maître. 

LATREILLE. 

J*y cours; je ne rechigne pas pour celui-là, par 
exemple. 

(Il sort.) 

SCÈNE XIV 

SANS-GÊNE, DUMONT. 

SANS-GÊNE . 

Ce cher Dumont! quel plaisir j'ai à te revoir! 

DUMONT, froidement. 

Monsieur, c'est un plaisir que je partagerai bien 
sincèrement, lorsque je me rappellerai... 

SANS-GÊNE. 

Gomment I tu ne te souviens pas du petit Zozo, 
ton camarade de Montaigu, avec qui tu as si souvent 
joué à la balle, aux billes?... 

DUMONT, riant. 

Je me rappelle bien Montaigu, mais nous étions 
tant que Zozo... 



280 MONSIEUR SâNSGÊNE 

SANS-GÊNE. 

Qui se servait toujours de ton canif, de tes plumes 
€t de tes dictionnaires, pour n'être pas obligé d'en 
porter sur lui; qui arrivait toujours en classe une 
demi-heure après les autres, et faisait déranger tout 
le monde pour arriver à sa place ? 

D cil ONT, 83 rappelant. 

Et qui mangeait mes confitures? 

SANS-GÊNE. 

Précisément... 

DUMONT. 

Gomment, c'est vous ? 

SANS-GÊNE. 

T'y voilà. J'étais aussi bien étonné que tu eusses 
oublié... car, moi, je me rappelle le nom et même les 
traits de tous mes camarades; aussi n'en ai-je pas 
perdu un seul de vue : je déjeune chez l'un, je dîne 
chez l'autre; je soupe chez celui-ci, je couche chez 
celui-ià; soit à la ville, soit à la campagne ; et voilà 
comme je passe ma vie. C'est ton tour aujourd'hui, 
et je suis venu m'installer chez toi, comme tu vois; 
tiens, voici ta robe de chambre. 

DUMONT, ouvrant sa tabatière. 

Monsieur, je suis charmé d'avoir quelque chose qui 
vous soit agréable. 

SANS-GÊNE, prenant du tabac le premier. 

Sais-tu que tu as une fille charmante? 

DUMONT. 

Oui, c'est le portrait de sa mère. 

SANS-GÊNE. 

Je te la demande; je suis garçon, il faut me donner 
cela. 



SCÈNE XV 281 

DU MONT, k part. 

Mais cet hommelà est fou? 

SANS-GÊNE. 

Hé bien ! qa'en dis-tu I 

DUMONT. 

Je dis d'abord que votre demande est un peu 
brusque, et ensuite que j'ai promis sa main. 

SANS-GÊNE. 

11 n'y a pas de promesse qui tienne quand il s'agit 
d'un camarade de collège; et cela se trouverait d'au- 
tant mieux, que je viens d'acheter une jolie petite 
propriété à six lieues d'ici; nous irions, nous vien- 
drions, l'un (Se moDtrant) serait toujours chez l'autre. 



SCÈNE XV 

Les pbécédents, BABET, 



BABET. 

Si monsieur veut dtner? 

DUMONT. 

Merci, Babet. ^J'ai mangé à la dernière poste, je ne 
prendrai qu'un verre de bordeaux. 

BABET. 

Mais, Monsieur, si vous vous mettiez à votre aise, 
monsieur vous fera bien le plaisir de vous prêter pour 
un moment votre robe de chambre. 

SANS-GÊNB, faisant mine de Tèter. 

Sans doute ; que ne parlais-tu ? Ne te gêne pas. 

16. 



284 MONSIEUR SANS-GÉNE 

/ 

SANS-GÊNB. 

Je n'ai plus besoin de toi... Mais, mon Dieal dans 
quel état te voilà ! 

LATREILLB. 

G*est que je viens de boire, en réjouissance du 
retour de not'maltie, la fine bouteille dont vous avez 
eu l'honneur de me faire cadeau ce matin. {Ap»t.) 
Accompagnée de plusieurs autres. (Baut.) Mais dites 
donc, Monsieur? vous vous trompez d'habit, ce n*est 
pas le vôtre. 

SANS-GÊNE. 

Qu'est-ce que cela fait? 

LATREILLE. 

C'est Thabit neuf de Monsieur. 

SANS-GÉNB. 

Qu'importe? je ne sais pas où diable est le mien. 

LATREILLK. 

Je vais vous le chercher; le temps est à la pluie, et 
il serait perdu. 

SANS-GÊNE. 

Non, non, je n'ai pas le temps, (ii sort, en empoHaDt le 

gants et le chapeau de Uumont.) 



SCENE xvni 



LATREILLE, le regardant aUer. 

Gomment, les gants, et le chapeau aussi? Eh bien 
c'est tout commode. 

Air : Que d'établissements nouveaux! 

Voil& pourtant comme partout 
Nous Yoyons de ces ûons apôtrea, 



SCÈNE XIX 285 

Qui ne se gênent pas du tout 
Pour c qu'est de dépouiller les autres ; 
Mais rarement ça leur réussit, 
Et bientôt l'monde qui les raille 
Voit de leur dos tomber l'babit, 
Qui n'était pas fait à leur taille. 



SCÈNE XIX 
ILATREILLE, DUMONT, HENRIETTE, BABET. 

DUHONTy sa serviette à sa boutonnière. 

Je n'en reviens pasi comment, plus de Bordeaux? 

BABET. 

Non, Monsieur, vous savez ben qu'il ne vous en 
restait que dix bouteilles de la comète. 

DUMONT. 

Sans doute. 

LATREILLE. 

Eh ben ! not'maitre, vous n'en trouveriez pas seule- 
ment la queue d'une. 

BABET. 

Et vot'champagne donc, il y a fait une jolie brèche, 
allez. 

DUMONT. 

Mais c'est donc le diable que cet homme-là? Vingt 
bouteilles de mon meilleur vin ! 

LATREILLE. 

Sans compter Treste. Figurez-vous qu'il a abreuvé 
les voyageurs, le conducteur, les postillons, et je 
n'voudrais pas môme jurer qu'il n'en ai pas fait reni- 
Her quelques bouteilles aux chevaux. 



286 MONSIEUR SANS-GÊNE 

DUMOXT, remarquant les faar pas de Latreille. 

Mais il me semble que tu t'es un peu laissé gagner 
par l'exemple. 

LATREILLE. 

Dame! not'mailre. 

Air du VaudemUe de Partie carrée. 

Voyant le train dont ces messieurs fsaient fête 
A tons nos vins qui paraissiont d* lenx goût, 
J*ai crn du dVoir d'un domestique honoôtc, 

D'empêcher qu'ils n*»yaIiont tout ; 
Et, découTrant dans le fond d*unc armoire, 
Plus d'un flacon qu* leuz soif aurait enl'yé. 
Je m*8ommes dit : « Dépèchons-nous d'Ies boire. 
C'est toujours ça d' sauvé. » 

DUMONT. 

Je te remercie de la précaution. Mais vous, Babet^ 
qui êtes raisonnable, dites-moi, comment l'avez-vous 
laissé faire? 

BABBT. 

Dame i Monsieur, il disait qu'il était un aut'vons- 
môme, que tout ce qu'il avait était à vous, conmie 
tout ce que vous'aviez était à lui. 

HENRIETTE. 

Ab ! mon Dieu I oui, mon père, jusqu'à votre fille, 
dont il veut être le mari malgré elle, malgré vous, et 
malgré tout le monde. 

DUMONT. 

Ob I me voici arrivé, et je lui ferai bien voir qu'il 
n'y a pas d'autre maître dans la maison que moi. 
Allez bien vite retirer les clefs de toutes les armoires, 
faites partout exacte sentinelle : avec un pareil ami, 
ma maison serait bientôt bouleversée. 



SCÈNE XX 287 

BA6ET. 

EUe rest déjà. 

Air du Pas redoublé, 

11 tranche, ordonne, mange et boit 

Comme un autre Yoas-même, 
Disant pour s'excuser qa*tont doit 
S* partager quand on s'aime. 

LATRDLLBi bas à Damont. 

Ainsi, pis qu'vouB êtes son ami, 

Et qu'il pense d*ia sorte, 
C'est ben heureux pour vous, jami. 
Que Tot'femme soit morte. 

(Babet et Latreille fortent.) 



SCENE XX 
DUMONT, HENRIETTE. 

DUMOMT. 

Ainsi, mon enfant, je te le répète, quoi qu'en dise 
cet original, tu n'auras pas d'autre mari que ton 
Eugène, dont tout le monde m'a fait au Havre le plus 
grand éloge. 

HENRIETTE. 

Oh ! j'en étais bien sûre, mon père. 

DUMONT. 

Ahl bien sûre... tu n'osais pourtant pas trop me 
questionner tout à l'heure. 

HENRIETTE. 

C'est qu'il y a tant de jaloux, tant de méchantes 
langues t 



28S MONSIEUR SANS-GÊNE | 

DUMOXT. 

Allons, je vois que tu aimes encore ton Eugène 
autant que quand je suis parti. 

HENRIETTE. 

Ah ! mon père, ce ne s^ait pas à vous à me le 
reprocher. Permettez-moi de vous rappeler les cir- 
constances. 

Am : Non, je ne veux aimer que toi (de M. Pertosa). 

Le premier jour qull vint chez nous 
Sa gaîté vouB parut aimahle, 
Son maintien noble, son air doux, 
Et son esprit fort agréable ; 
Ses talents surent tous charmer, 
Son ton modeste sut vous plaire, 
Pouvais-je doue ne pas Taimer. . . . 
11 était aimé de mon père ? 

Bientôt après vint un moment 
Où ses yeux me dirent r Je t'aime ; 
Et moi, je ne sais trop comment 
Mes yeux le lui dirent de même. 
Les vôtres, de ces feux naissants 
Virent les progrès sans colère : 
Devais-je donc, à dix-sept ans, 
M'en alarmer plus que mon père ? 

Jaloux de faire mon bonheur. 
Et satisfait du cœur d'Engène, 
Vous daignez couronner l'ardeur 
Qui l'un vers l'autre nous entraîne ; 
A vos vœux je me soumettrai. 
Et puisque Eugène a su vous plaire, 
Dès demain je l'épouserai 
Pour faire plaisir à mon père. 

DUMONT. 

Voilà une résignation dont je te sais bien bon gré. 



SCÈNE XXII 289 

SCÈNE XXI 
Les précédents, EUGÈNE. 

EUGÈNE. 

Ah ! Monsieur, je viens d'apprendre votre retour, 
et J'accours vous embrasser. 

DUMONT. 

Et moi, mon ami, je te félicite sur tout le bien 
qu'on m'a dit de toi; on est pas plus laborieux, plus 
rangé !... 

EUGÈNE. 

Vous me comblez de joie. Mais de grâce, dissipez 
mes craintes; quel est ce monsieur que j'ai trouvé ce 
matin chez vous, qui se dit votre ami, et qui prétend 
avoir des droits à la main d'Henriette ? 

DUMONT. 

Qui? M. Sans-Géne? oh ! il n'a qu'à se présenter, il 
sera bien reçu! 

SCÈNE xxn 

Les précédents, SANS-GÊNE. 

SANS-GÊNE. 

Tout va bien, mon ami, je viens de chez le notaire, 
jui a mis sur-le-champ toute son étude à la besogne. 

DUMONT. 

De chez le notaire! il l'a fait comme il Tavait dit.. . 
Liât];,eiile5 Vite mon cheval au cabriolet. 

17 



290 MONSIEUR SANS-GÊNE 

LATREILLE, eatrant par la porte latérale, et sortant par celle du fond, 

Oui, not'maltre. 

DUHONTy apercevant son habit sur le dos de Sans-Gène. 

Ah çà mais, je ne me trompe pas, c'est un de mes 
habits. 

SANS-GÈNE. 

Oui, j'étais très pressé tout à l'heure, et n'ayant pas 
le mien sous la main. 

HE.NR1ETTE. 

C'est bien naturel. 

DUMONT. 

Allons, je vois que décidément ma maison» mon 
vin, ma table, et jusqu'à mes habits, tout appartient 
à Monsieur. 

SANS-GÊNE. 

Tu te fâches. 

DUMONT. 

Oui, Monsieur, je me fâche. 

SANS-GÊNE. . 

Ah ! mon pauvre Dumont ! nous différons bien lun 
de l'autre. j 

DUEONT, à part. 1 

Fort heureusement. 

SANS-GÊNE. 

Car, tel que tu me vois, je donnerais tout ce que Je 
possède pour avoir demain cinquante mille livres de 
rente, et pourquoi? pour les partager avec loi. 

DUMONT. 

Eh ! mon Dieu ! je n'en veux pas tant; et tout ce 
que je désire, c'est que vous vouliez bien me laisser 
maître chez moi. 



SCÈNE XXU 291 

SANS-GiNE. 

Allons, tu as de l'humeur, tu es fatigué, je le suis 
aussi, à demain, (a paH.) Ah ! diahie ! et mes compa- 
gnons de voyage qui doivent revenir souper. Ma foi 
je tombe de sommeil, qu'ils s'arrangent, honsoir. 

Air : Verse encore* 

A demain (4 fois.) 

J'espère enfin 
Te trouver plus traitable, 

A demain (4 fois.) 
Tu seras plus aimable 
Le verre & la main. 

EOOèNK, iroaiquemeot. 

Vous renoncez donc , 
A votre mariage ? 

SANS- GÊNE. 

Qui I moi? vraiment non. 

HKHRUTTE, BUO&NE, DUMONT. 

Quelle obstination I 
11 perd la raison. 

SANS-GÊNE, àDttmoat. 

Touche là. 

DUMONT, à part. 

Bon voyage I 

SANS-GÊNE. 

Jusqu'au déjeuner... 

DUMONT, & part 

Tu seras consigné. 

Oui, demain (4 fois.) 

Tu crois en vain 

Me trouver plus traitable. 

Car demain (4 fois,) 

Tu va9 d'une autre table 

Prendre le chemin. 



292 MONSIEUR SANS-GÊNE 

BUOÈNB KT HENRIETTE. 

A demain (4 fois.) 



Je ) 

I peux braver enfin 



Ce rival redoutable, 

Et demain (4 fois.) 
Le nœud le p^ns durable 
M*as8ure ta 
T'assure ma ' 

(Sans-Gène sort.) 



I main. 



SCENE XXllI 

DUMONT, HENRIETTE, EUGÈNE, ensuite 
LATREILLE. 

DUMONT. 

Ah î je respire ; enfin nous en voici débarrassés. 

EUGÈNE. 

Ainsi je peux espérer que demain... 

DUMONT. 

Tu seras mon gendre, et, pour te le prouver, nous 
allons monter en cabriolet, et courir chez le notaire 
pour faire changer les termes du contrat que cet ori- 
ginal a commandé. 

EUGÈNE et HENRIETTE. 

Air du Vaudeville des Innocents. 

Quoi I demain nous serons époux I 

Quelle journée 

Fortunée I 
Le bonheur nous paraît plus doux, 
Quand nous Tavons cru loin de nous» 



SCÈNE XXIY 293 

lATRHLLE. 

Vot' cabriolet 
N'attend plus que vous pour s' mettre en route ; 
Et j 'réponds qu'il est 
Bien de saison par V temps qu'il fait : 
C'est une rivière que not' cour. 

DUMONT. 

N'importe, 11 faut, coûte que coûte, 
Que le doux prix de votre amour 

Date du jour 

De mon retour. 
(Il se dispose à sortir, et il est retenn par le ehœnr suivant.) 



SCÈNE XXIV 

Les précédents, Convives, dans la coulisse. 

Suite de Vair, 

Allons tous boire, mes amis, 

 rhôte bonnête 

Qui nous traite ; 
Et puissions-nous, en tout pays, 

Être nourris 

Au même prix. 

DUHONT. 

D'où vient ce bruit-là? 
Qui peut si tard cbez moi se rendre? 

(II va à la porte que les convives ouvrent. 

Voyons donc cela. 

LKS CONVIVES. 

A l'heure dite nous voilà. 



De la sorte chez moi frapper. 
Et la nuit faire un tel esclandre. 
Quel soin peut donc vous occuper ? 



294 MONSIEUR SANS-GÊNE 

LBS GOlITnn». 

Eh I parbleu ! nous venons souper. 

DUMONT. 

Soupr^r ! 

GBCEDR. 

Nous allons boire, mes amis, etc. 

DUMONT. 

Et qui vous a invité à souper ici ? 
UN conViyi. 

Qui ? Le matlre de la maison, notre compagnon de 
voyage, M. Sans-Gône- 

HENRIETTE et EUGÈNE, riant. 

De mieux en mieux. 

DUMONT. 

Le maître de la maison ! Sans-Gêne ? Ah ! il a par- 
bleu bien fait de prendre la porte, car il ne serait 
sorti de chez moi que par les fenêtres. 

LATREILLE. 

Mais, not' maître, il est encore ici. 

DUMONT. 

Gomment, ici î 

LATREILLE. 

Eh ! oui, il est couché. 

DUMONT. 

Couché ? où donc ? 

LATREILLE. 

Dans vot' lit. 

DUMONT. 

Dans mon lit 



" SCÈNE XXV 295 

LATREILLE. 

Oui, mam'selle Babet a eu beau vouloir Ten 
empêcher, il a dit qu'on vous dresserait un lit de 
sangle. 

DUMONT. 

* 

C'en est trop, je ne me possède plus : qu'on le jette 
à bas du lit, qu'on me l'amène, et Ton verra comme 
je vais le traiter I 

(Latrei le sort.) 
CHORDR DB V0YA0KUB8. 

Air \ Ahl quel scandai! 

Ab I quel outrage abominable. 
Nous exposer à cet affront I 
Jamais, jamais accueil semblable 
N'a fait encore rougir mon front. 



SCÈNE XXV 

Les précédents; SANS-GÊNE, reboatonnaiit son hftbit, et 
ayaçt une coiffe de nnit. 

SANS-GÊNE. 

Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a donc encore? 

DUMONT, dans la plus grande colère. 

Il y a que ma maison n'est pas une auberge, que 
je ne loge ni à pied ni à cheval, et que vous allez me 
faire le plaisir de décamper tous d'ici. 

LES VOYAGEURS. 

Décamper ! Quel humiliation î 

SANS-GÊNE. 

Ah ! mon vieux camarade, est-ce bien loi qui me 
parles ainsi ? 



296 MONSIEUR SANS-GËNE 

DDHONT. 

Oui, de par tous les diables, c'est moi. 

SANS-GÊNE. 

Et voilà les amis du jour !... C'est ton dernier mot? 

DUIIONT, outré. 

Oui, oui, oui. 

SANS-GÂNE, sairant toujoun Dumont, qui marche avec impatieiitt. 
Air : Époux imprudents. 

Adieu, puisque je t'importune ; 
Mais tu sentiras, mon ami, 
Que jouir seul de sa fortune 
C'est n'être riche qu'à demi : 
Plus d'un camarade me reste, 
Qui, de l'amitié, suit la loi ; 
Et Pylade, chassé par toi. 
Peut trouver encore un Oreste, 

(Pendant ce couplet, Sans-GAne cherchant son mouchoir pour essajer 
ses lames, et ne le trouvant pas, prend celui de Uumont qui lai sort de 
le poche, s'en essuie les yeux, et le lui rend, en disant:) Tions, je t6 

le rends trempé de mes larmes... Adieu... 

(Il sort.) 
DUMONT, 

Au diable ! vous et les vôtres ! Vous m'entendez, 
Messieurs ? Bonsoir. 

LES YOYAOSURS. 

Reprise du chœur précédent. 

Ah I quel outrage abominable I 
Nous exposer & cet affront I 
Jamais, jamais accueil semblable, 
N'a fait encor rougir mon front. 

(Us sortent.) 



SCÈNE XXVI 297 

SCÈNE XXVI 
DUMONT, HENRIETTE, EUGÈNE, LATREILLE, 

DUIIONT. 

J'espère que cette fois il est bien hors de la maison, 
et qu'il n'y rentrera pas de sitôt. 

HENRIETTE, allant à la fenétrd. 

Moi, je ne le croirai parti que quand je m'en serai 
assurée par mes yeux... Ahl mon Dieu ! mon père? 
monsieur Eugfène... 

(On entend une voiture rouler.) 
DUMONT. 

Qu'est-ce qu'il y a donc ? 

HENRIETTE. 

^ Il s'en va dans notre cabriolet. 

EUGÈNE, regardant à la fenêtre. 

Et d'un train î... 

DUMONT, de même. 

Cela n'est pas possible... Ah ! le scélérat, il va me 
mettre ma voiture en pièces, mon cheval en sera sur 
la litière pour quinze jours ! 

LATREiLLE, de même. 

C'est qu'il n'y a pas d'moyen de courir après, tout 
d'môme. 

DUMONT. 

Mais où le mène-t-il ? 



17. 



298 MONSIEUR SANS-GÊNE 



SCÈNE XXVII 



Les PRÉréDEXTS, BABET, un papier à la main; eQe a entendu 
les derniers mots. 



BABET. 

Voilà un billet qui vous l'apprendra peut-être. 

DUMONT. 

Un billet 1 de qui ? 

BABET. 

De M. Sans-Gêne, qui Ta écrit au crayon en s'en 
allant. 

DUMONT lit. 

« Mon cher ami (car, malgré tes torts, tu le seras 
« toujours), il pleut à verse, et comme je ne vais qu'à 
« six lieues d'ici, j'ai cru pouvoir profiter de ton 
« cabriolet, que Ton avait oublié de dételer; je le 
« laisserai à la seconde poste, où tu pourras l'envoyer 
« chercher demain ; il n'y aura que la nourriture du 
« cheval à payer. 

« Sans-GAne. » 

Allons, il est décidément fou. 

HENRIETTE. 

Il flnit comme il a commencé. 

DUMONT. 

Ainsi, mes enfants, remettons à demain notre 
visite au notaire, et que le ciel vous préserve, dans 
votre ménage, des amis de collège sans état et sans 
ffAnel 



SCÈNE XXVn 299 

VAUDEVILLE 
Air : Bonjour^ mon ami Vincent, 

DUMONT. 

Pour rhonnète homme indigent 

Qui vient vous compter sa peine, 

N'eût-on que très pea d'argent, 

Il est juste qu'on se gène; 
Mais, pour l'intrigant qni vient sans façon 
S'impatronisant dans notre maison, 

Y vivre comme dans la sienne, 
Et tout culbuter du haut Jusqu'en bas. 

Ne vous gênez pas, (bis.) 
Avec lui, morbleu ! ne vous gênez pas. 

BABKT. 

Quand je vois des jeunes gens 

De l'hymen serrer la chaîne, 

D'un veuvage de trente ans 

Je sens redoubler la peine ; 
Quand cessera-t-il ? Dieu I vous le savez ; 
Mettez-y donc fin, car vous le pouvez ; 

Et vous que le célibat gène, 
Si, pour vous, ma main a quelques appas, 

Ne vous gênez pas (bis.) 
Pour vous présenter, ne vous gênez pas. 

EUGÈNE. 

Deux Gascons, dont la valeur 
Ne semblait pas équivoque. 
Avaient piqué leur honneur 
Par un soufflet réciproque : 

— Vous êtes heureux, dit l'un, cadédîs ! 
Que je sois pressé, sans cela, sandis!... 

Vous sauriez que qui me provoque.... 

— Vous êtes pressé, dit l'autre, en ce ci. s 

Ne vous gênez pas, (bis.) 
Nous avons lé temps, né vous gênez pas. 

LATREILLB. 

Ma défunte, qui, dans 1' mois. 



300 MONSIEUR SANS-GÉNE 

Était trent' Jours en colère, 

Me fit damner tant de fois, 

Qu'un beau jour j' lui dis : Ma chère, 
J' n*y peux plus tenir, et, si je n'étais pas 
Le père d' l'enfant que tu tiens dans tes bras, 

J'irais me j'ter dans la rivière. 
G'nia qu'ça qui yous retient ? m'dit-elle tout bas, 

Ne TOUS gênez pas, (bis.) 
Mon très cher inari, ne vous gênez pas. 
hutriitts, au public. 

Quand un désir curieux.... 

SAXS-Otes, rartnant en désordre et iateirompint Henriette. 
(A Dwnont) 

Mon ami, c'est encor moi ; 
Je Tiens de yerser en route. 
Et tu voudras bien, je crois, 
M'héberger, coûte qui coûte. 
(A Bdbet.) 

Babet, mets à terre deux matelas, 
Sommier, lit de plume, oreiller et draps. 
(A Henriette.) 

Mais, quand je suis entré, ma chère, 

(Montrent le public.) 

Avec ces messieurs ne parliez-yous pas? 

Ne vous gênez pas. (bis.) 

(Au pnbUc.) (A Henriette.) 

Excusez, messieurs ; ne vous gênez pas. 

HBNRIBTTB, au public. 

Quand un désir curieux 

Le soir chez nous vous amène, 

Afin d'être plus nombreux, 

11 est bon que l'on se gêne ; 
Mais, quand les efforts que nous avons faits, 
Au gré de mes vœux vous ont satisfaits, 

Pour peu que le désir vous prenne 
De crier bravo, de rire aux éclats.... 

Ne vous gênez pas (bis.) 
Avec moi, messieurs, ne vous gênez pas. 



LES PETITES DANAIDES 

OU 

QUATRE - VINGT - DIX - NEUF VICTIMES 

IMITATION burlesco-tragi'Comirdiaholico-féerie 
DE L*OPÉRA DES DANAIDES » 
MÊLÉE DE VAUDEVILLES, DANSES, ETC. 

Eeprêsentée pour la première fois^ à PariSy sur le thédlre 
de la Parie-Saint'Martin, le i4 décembre i8<9. 



PERSONNAGES 



SOURNOIS, restaurateur. M. Potier. 
MADELAINE, sa fille . . M»« Florval. 
PINCÉE, son époux. . . M. Pierson. 

L'AMOUR M"« Jenny.Vertpré. 

L'HYMEN M"« Mariant. 

49 Sœurs de Madeleine. 
49 Frères de Pincée. 
Petits Amours. 
Démons. 



La scène se passe dans une place publique, sur laquelle on 
voit la maison de M. Sournois, avec cette inscription : Sour- 
nois restaurateur. Salon de 100 couverts. 



LES 

PETITES DANAÏDES 

ou , 
QUATRE-VINGT-DIX-NEUF VICTIMES 



Le théâtre représente le Port au Vio. 



SCENE PREMIÈRE 

Xu lever dn rideau, on entend des airs analogues à une noee ; un bateau 
ù vapeur arrive, s'arrête, les 50 couples débarquent, se tiennent sous le 
bras deux à deux, et entrent chez M. Sournois ; des amours dansent 
autour d'eux, et les accompagnent ; l' Amour, dans un nuage, les regarde 
déûler. 

PINCÉE, MADELAINE, chœur de mariés. 



CHOEUR GÉNÉRAL. 

Air : CocUf cocu mon père. 

Quelle belle journée ! 
Quel heureux hyménéel 
Nous ferons, chers amants, 
Cinquante couples charmants, 
Toujours même tendresse, 
Toujours même allégresse!... 

l'amour, à part. 

Et cela durera 

Tant que cela pourra. 



304 LES PETITES DANAIDES 

CBGEUR. 

Quelle belle journée I Etc. 
(Ils entrent chez M. Sournois.) 

l'amour. 

Chantez, chantez, mes amis, nous ne sommes pas 
à la fin de la journée I... mais j'aperçois l'Hymen, mon 
très honoré frère; à nous deux maintenant. 



SCÈNE II 

L'AMOUR, L'HYMEN arrivant sur un nuage. 

l'hymen. 

Ahl vous voilà, mon frère, je suis bien aise de 
vous voir. 

l'amour. 

En effet, il y a longtemps que nous ne nous sommes 
trouvés ensemble. 

l'hymen. 

Ehl que diable venez- vous faire dans un endroit 
où l'on se marie ? 

l'amour. 

Une fois n'est pas coutume, et je n'y viens que pour 
avoir une explication avec vous. 

l'hymen. 

En ce cas, mettons pied à terre, car le vent pourrait 
emporter nos paroles. 

l'amour. 
Volontiers. 



SCÈNE II 305 

L*HTMBR, descendant. 
Am : Du Haut en Bas. 
Da haut en bas, 
Descendons pour parler d'affaire, 

Du haut en bas, 
Descendons, mais ne tombons pas . 

l'AHOUR, mettant pied à terre. 
Bon, nous voici tous deux sur terre 

(à part.) 

Et je vais traiter mon cher frère, 
Du haut en bas. 
(Les deux nuages disparaissent.) 

l'hymen. 
Maintenant vous pouvez parler, je suis tout oreilles. 

l'amour. 
Ah 1 ça, mon très cher frère, je voudrais bien savoir 
pourquoi vous vous permettez de venir débaucher 
ainsi cent de mes plus fidèles sujets. 

l'hymen. 
Débaucher! le reproche est nouveau, et je ne sais 
pas trop qui de vous ou de moi... D'ailleurs je ne fais 
qu'unir deux familles. 

l'amour. 
Oui des familles de cinquante enfants chacune, on 
n'en voit guères comme cela. 

l'hymen. 
Tant mieux pour moit il est bien permis à un 
Souverain d'augmenter la population de ses états. 

l'amour. 
Mais non pas aux dépens de ceux des autres.... 

l'hymen. 
Je vous conseille de vous plaindre. 



306 LES PETITES DANÀIDES 

Air : Vaudeville du Petit Courrier. 

Les feux qu'on vous voit allumer, 
Font partout crier au scandale, 
Quand ma couronne nuptiale 
Ne vient pas les légitimer. 

l'amodr. 
Mais ces couronnes que vous faites, 
Et dont vous osez vous vanter, 
Blessent presque toujours les tètes 
De ceux qui veulent en porter. {ter.) 

l'hymen. 
Il semble que vous vous fassiez un malin plaisir de 
me dire des choses désagréables; on ne croirait jamais 
que nous sommes frères. 

l'amour. 
Nous le sommes pourtant, mais nous ne sommes 
pas toujours cousins. 

l'hymen. 
Pourquoi cela ? 

l'amour. 
Vous me contrariez en tout. Si j'apporte un bouquet 
de roses à quelque joli tendron, vous y mêlez des 
soucis; si j'allume quelques feux, vous arrivez pour 
les éteindre; ceux que j'éveille, vous ne manquez pas 
de les endormir. Jugez d'après cela si, en conscience, 
je puis vous aimer. 

l'hymen. 
Soit, ne m'aimez pas; mais au moins ne me traitez 
pas en ennemi. 

l'amour. 
Au contraire, car nous ne Pavons jamais été plus 
qu'aujourd'hui. Je ne peux pas vous passer vos 
cinquante mariages... Ohl mais je vous préviens 
qu'il y aura des coups de canif dans le contrat. 



SCÈNE II 307 

l'hymen. 
Et quand cela, s'il vous plaît? 

L* AMOUR. 

Peut-être aujourd'hui môme. 
l'hymen. 
Aujourd'hui? 

l'avour. 
Oui, mon frère. 

l'hymen. 
C'est un peu trop fort ! 

l'amour. 
C'est pourtant comme cela. 
l'hymen. 
Bah I je ris de vos menaces. 
l'amour. 
Oui, vous riez jaune. 

l'hymen. 
Je vois bien pourquoi ces cinquante mariages vous 
contrarient, c'est qu'ils rétablissent la paix entre 
deux familles brouillées, vous qui êtes un trouble- 
ménage.... 

l'amour. 
Un trouble ménage ! Eh bien! oui, je le serai, et 
vous aurez de mes nouvelles. 

l'hymbn. 
Que comptez-vous donc faire? 

l'amour. 
C^st mon secret; je n'ai pas l'habitude de vous 
mettre dans ma confidence. 

l'hymen. 
Ah ! ça, mon frère, pas de sottises, au moins ! 



308 LES PETITES DANAIDES 

l'amour, riant. 

Vous avez déjà peur! 

l'hymen. 
Je suis payé pour cela. 

l'amour. 
Ah I vous en verrez bien d'autres I 

(Od entend un chœur de mariég chez Souraois). 

l'htmkn. 
Voilà des chants qui réclament ma présence. 

Air : du Verre. 
Mon firère, ]e vous quitte, adieu. 

L*AMOUR. 

Adieu, mais rancune tenante. 

l'hthbn. 

Quel caractère pour un dieu I 
J'ai rhuœeur plus accommodante ; 
Quelque tort qu'avec moi l'on ait. 
A l'oublier mon âme est prête, 



Je sais que le mal qu'on vous fait 
Voas sort promptement de la tête. 



I bh 



l htmen. 
Vous plaisantez, mais quoi que vous en disiez 

Air : du Sigisbé. 

De mon antique et vaste empire 
Vous ne détruirez point les lois, 
Et je vais où l'on me désire, 
User malgré vous de mes droits. 
(Dès que THymen entre chez Sournois, les Amours qui étaient avec les 
mariés sortent par les Tenétres. 
1 



SGÉNË lY 309 

l'amour. 
Oui, mais dès que THymen en maître 
Par la porte entre fièrement, 
En tapinois par la fenè rte, 
L'Amour s'en va tout doucement. 
En tapinois par la fenêtre, 
L'Amour s'en va, s'en va, tout doucement, (ter,) 



SCÈNE III 

l'amour, seul. 

Bon! voilà déjà les cartes à peu près brouillées; 
suivant mon plan de vengeance, j'ai envoyé cette 
nuit au papa Sournois un rêve qui lui a donné un 
cauchemar dont il n'est pas encore guéri, quoique 
éveillé... Je l'entends; laissons-le à ses idées noires, 
pour lui en préparer de toutes les couleurs, (ii sort.) 

CHCEUR DES MARIÉS EN DEDANS. 

AIR : A botrCf à boire, à boire. 

A boire, à boire, & boire, 
Buvons jusqu'à perdr' la mémoire ; 
Mais non pas jusqu'à trébucher, 
Car ce soir il faudra marcher. 



SCENE IV 

SOURNOIS, seul, entrant d'un air sombre; il se promène, s'arrête, et 
regarde les fenêtres de l'appartement où sont les mariés dont on entend 
les chants. 

Ils chantent !.. ils dansent !.. et moi je me promène 
poursuivi par un songe; mais, me dira-t-on, que vous 



310 LES PETITES DàN AIDES 

a annoncé ce songe? ce qu'il m'a annoncé?.. Qu'un 
des cinquante ûls de mon frère, autrement dit de mes 
cinquante neveux, je pourrais même dire de mes 
cinquante gendres, puisqu'aujourd'hui il épouse une 
de mes cinquante filles; il m'a annoncé, que ce lils, 
gendre ou neveu, comme vous voudrez l'appeler, 
ayant hérité de la dent que mon frère a toujours eue 
contre moi, je ne sais pas trop pour quelle raison, 
mais enfin ayant hérité de cette dent là, ce drôle 
devait profiter de la première nuit de ses noces pour 
m'envoyer ad patres; mais un instant, j'y mettrai bon 
ordre, et comme le bon ange qui est venu m'aanoncer 
cette nouvelle assez désagréable ne m'a pas dit le 
nom du délinquant, pour ne pas manquer mon 
homme, je commencerai par les faire tuer tous, sauf 
ensuite à rendre justice aux innocents; mais je les 
entends, dissimulons. 



SCÈNE V 
SOURNOIS, PINCÉE, MADELAINE, les époux dans 

l'ordre où ils étaient en entrant. 
CHOEUR DES ÉPOUX. 

Air : Cieli l'Univers* 

01 ô I ô I 6 ! hymen ! ô hyménce ! 

1 nœud divin ! 
01 délices sans fio! 
1 trop heureuse journée ! 
1 charmante destinée ! 

01 doux plaisir! 

O I céleste avenir 
1 amour I ô ! tendresse ! 

1 douce ivresse I 

0! allégresse I 



SGËNfi V 311 

SOURNOIS, à part. 
Ohl ohl bientôt, 
Ils chanteront moins haut. 

(Haut.) C'est ça, mes amis, vive la joie! vous avez 
bien déjeûné, bien dîné; maintenant, allez goûter, en 
attendant le souper, tous les plaisirs que vous offre un 
si beau jour. 

PIKCÉE, à sa femme. 

Chère Madelaine! 



MAOELAliNfi. 


Cher Pincée ! 


PINCÉE. 


Te voilà donc à moi. 


SOURNOIS, à part. 


Prends garde de le perdre ! 


MADELAINE. 


11 n'y a plus à reculer. 


AIR : Dans ma Chaumière. 



Mon cher Pincée, {bis.) 

Jamais ce joar, si beau pour moi, 
Ne sortira de ma pensée, 
Je porte ton nom, j'ai ta foi; 

Je suis Pincée. (bis,) 

SOURNOIS, à part. 

Ils le seront tous. 

PINCÉE. (Même air.) 
Mines pincées, 
Flammes glacées. 
Fuyez à jamais loin de moi 1 
liu A t ' \ i "^^ vaux, objet de mes pensées, 
(A Madelaine.) | Toutes les beUes qu'ayant toi 

J'avais pincées. (62^.) 



312 LES PETITES DANAIDES 

CHOEUR. 

01 ô! ô! ô, hymen... 

SOURNOIS. 

Assez, assez mes enfants, vous l'avez déjà dit; je 
sais que vous chantez comme des cœurs ; mais taisez- 
vous et écoutez-moi : vous n'ignorez pas les bisbilles 
que feu mon frère et moi avons toujours eues, pour 
un oui ou pour un non... J'entends que tout cela soit 
mort avec lui, ainsi donc... 

Air : Ça n'dur'ra pas toujours. 

01 nombreuses familles, 
Innombrables enfants, 
Et vous, surtout mes filles, 
Répétez mes serments : 
Je jure d'étouffer. 

CHOEUR. 

Je jure d'étouffer. 

SOURNOIS. 

Je jure d^étouffer, tous mes ressentiments. 

TOUS. 

Je jure d'étouffer, etc., etc. 

SOURNOIS. 

C'est à merveille ! maintenant allez vous promener 
au jardin, où vous trouverez tout ce qui pourra vous 
être agréable : casse-cous, feu d'artifice, illuminations, 
rafraichissements, jeux de bagues, escarpolettes, saut 
de tremplin, saut du niagara, et cinquante autres 
sauts que je n'ai pas besoin de vous nommer. 

PINCÉ£. 

Grand merci I père Sournois. 

SOURNOIS. 

Il n'y a pas de quoi. 



SCÈNE V 313 

Air : Rien n'était si joli qu'Adèle. 

A la fête où je vous invite, 

Ne brûlez-vous pas 

De porter vos pas? 
Mes gendres, ne vous gênez pas, 

Amusez-vous, 
(A part.) Ils mourront tous. 
(UauL) Amusez- vous, 

Trémoussez-vous, 

Amusez- vous vite, 

11 n'est pas certain 
Que vous vous amusiez demain. 

TOUS. 

Amusons-nous, etc., etc. 

SOURNOIS. 

A propos^ mes lilles^ encore un mot en particulier 
•avec la permission de vos maris. 

MADELAINB, à Pincée. 

Tu veux bien, mon ami ? 

Les maris se retirent dans le fond du théâtre, et les femmes se groupent 
autour de Sournois.) 

PINCÉE. 

Déjà des secrets... Ça n'est pas trop aimable; mais 
c'est égal. 

SOURNOIS, à Pincée. 

Ce que j'ai dit pour les uns, je Tai dit pour les autres. 

(Il loi fait signe de rejoindre ses frères.) 

SOURNOIS. 
C'est à merveille ! (à ses filles, mystérieusement.) 

Air: Àhl c* Cadet-là. 

Venez ce soir 
Dans le caveau noir^ 

48 



314 LES PETITES DANÂlDES 

TOUTES. 

Pourquoi donc ça, mon père? 

SOURNOIS. 

Vous le saurez 
Quand vous y serez; 
Mais surtout, sachez vous taire. 

TOUTES. 

Nous taire?.. 

SOURNOIS. 

Vous taire. 

TOUTES. 

Mais quels sont donc vos projets? 

SOURNOIS. 

Vos maris sont trop près 
Pour que je vous le dise. 

TOUTES. , 

Ce soir, ménageriez-vous 
^ Â nos tendres époux, 
Une aimable surprise ! 

FOURNOIS. 

C'est ça (A part.) Gomme elles sont dedans! 
(Haut.) Oui, c'est une surprise 
Dont ils ne pourront, mes enfants 
Revenir de longtemps. 

TOUTES. (Ensemble.) 

Oui, oui, ce soir 

Dans le caveau noir 
Nous descendrons, mon père. 

Et nous saurons 

Quand nous y serons 
Ce que nous aurons à faire. 

SOURNOIS. 

Venez ce soir 

Dans le caveau noir, 



SCÈNE VI 315 

Et surtout sans lumièn? . 

Et TOUS saurez 

Quand vous y serez 
Ce que vous aurez à faire. 

PINCÉE. 

Est-ce fait? 

SOURNOIS. 

Oui, je ne vous retiens plus. 

Air : Rien rC était si joli qu'Adèle. 

Aimables couples, je vous quitte, 

Un père toujours 

Gène un peu les amours ; 

Profitez bien de vos beaux jours, 

Amusez-vous, 
(A part.) Ils mourront tous, 
(Haut.) Amusez-vous, 

Trémoussez-vous, 

Amusez-vous vite. 

Il n'est pas certain 
Que vous vous amusiez demain. 

TOUS. 

Amusons-nous, etc., etc. 
Les mariés sArtent en dansant ; Sournois les accompagne jusqu'à la cou H sse 
les menaçant et leur souriant tour à tour ; il trarerse le théâtre en disant 

Je les tiens ! 



SCÈNE VI 

(Le théâtre représente un caveau ; on y voit des tonneaux snr les chantiers, 
des barils et deux tonoeaux debout.) 

L^llOURj descendant par un soupirail. 

C'est bien ici, oui... quelle obscurité! heureusement 
j'y suis fait... Le chemin n'est pas facile ; mais bah !... 



316 LES PETITES DANAIDES 

Air : du Château de mon oncle. 

Pas de noir, d'étroit séjour, 
Où, par quelque malin tour, 

Nuit et jour, {bis.) 

Ne s'introduise TAmour. 
Vieux argA, tristes jaloux, 
Portes, grilles et verroux 

Sous ses coups (bis,) 

Tôt ou tard vous tombez tous. 
Ami de ]a peine. 
Ami de la gène, 
^ A duper, 

A tromper 
Ne cessant de s'occuper. 
Vaincre les obstacles, 
ToDter des miracles, 

C'est son fort, (bis.) 

Dès qu'il dort, 

L'Amour est mort. 
Monarques, nobles bourgeois, 
Artisans et villageois 

A ses lois (bis,) 

Se soumettent à la fois : 
Tl n'est pas dans l'Univers, 
Jusqu'aux habitants divers, 

Et des airs 

Et des mers, 
Qui ne subissent ses fers; 

Pour séduire. 

Pour réduire 
Le cœur naïf qu'il désire. 

Il soupire; 

Son sourire 
Est celui d'un dieu ; 

Intraitable, 

Indomptable, 
Quand on l'irrite, il accable; 

C'est un diable (bis.) 

Qui met tout en feu, 
Bref, comme un enfant gâté, 



SCÈNE VI 317 

Impérieux, effronté, 

Entêté, 

Emporté, 
Bon, méchant à volonté, 
Triste, gai, bavard, discret, 
, Et toujours mauvaîs^sujet. 

Trait pour trait, (/»/.«.} 

De l'Amour cVst le portrait. 

C'est donc ici la salle du conseil de M. Sournois; il 
ne choisit pas mal son endroit; peste ! la cave est assez 
bien garnie. 

(Il Ta d« tonneau en tonneau, et ù mesure qu'il les frappe, un transparent 
annonce la qualité du TÏn.^ 

Ain : Lon lan là. 

Vin de Beaune, vin d'Espagne, 
Vin d'Arbois, vin de Bordeaux, 
Vin de Nuits, vin de Champagne, 
Vin de MAcon, de MulseauY, 
Ici le jus de Latone, 
Est à bouche que veux-tu. 

(Regardant un tonneau qui est debout,) 
Mais que contient cette autre tonne? 
(Il met la main dedans et en retire un couteau.^ 

Turlatutu 

Ck)nteau pointu! 

Ah ! mon dieu I qu'en voilà ! papa Sournois, il y va 
bon jeu, bon argent; je vois que le rêve a fait son etfet; 
mais de peur qu'il n'aille trop loin... 

(H touche le tonneau avec «a baguette.) 

Air : Du Vaudeville en vendange. 

Par une heureuse niche, 
Au fond de ce tonneau, 
Eu un poignard postiche 
Changeons chaque couteau, (ter,) 

48. 



M 8 LES PETITES DANAIDES 

Et loin qn*il coupe et tranche 
Qaand le moment viendra. 

Oui dà, (bis.) 

Qu'il rentre dans le manche | .,. . 
Tout comme à TOpéra. S ^ '' 

Voilà ce que c'est. Maintenant, il s'agit de prendre 
le costume et Tesprit du nouveau rôle que je vais jouer. 

Air : Quand on ne dort pas de la nuit. 

Oui, d'un échappé de Tenfer, 
A Sournois offrons l'apparence, 
Prenons cœur et griffes de fer ; 
Feignons de servir sa vengeance. 
Adieu flambeau, flèches, carquois. 
A moi, torche, masque effroyable ; 
Ce n'est pas la première fois 
Que l'Amour {bis) aura fait le diable. 

On vient, cachons-nous vite dans ce tonne.au, et 
opérons y ma métamorphose. 

(Il se blottit dans le tonneao et disparaît.) 



SCÈNE VII 

MADELAJNE et tes soran arriTent à tâtons, se tenant tootcs par 
la robe. 



HADBLAINB. 

Air : Où allez-vous y M. VAbbé, 

Mes chères sœurs, où courons-nous ? 
Dans de semblables casse -cous, 
Descendre sans chandelles. 
Vraiment, 
C'est pour des demoiselles 
Assez imprudent. 



SCÈNE Vm 319 

UNB MAKIÉE. 

Qii'appelles-tu demoiselles ? nous sommes bien 
femmes, ou peu s'en faut. 

MADELAINB. 

Air : A la papa. 
Mais pourquoi donc cYendez-vous 
Mes sœurs cela m'inquiète. 
Tantôt, dînant avec nous,' 
Tl regardait nos époux 
D*un air en d'ssous ; 
Des yeux gros comme ça 
Lui sortaient de la tète. 
Jamais jusque-là 
J'n'avais vu ces yeux-là 
 mon papa. 

TOUTES. 

A mon papa. 



SCÈNE VIII 

Les PBÉCéDENTES, SOURNOIS, un tat de cave à 1* main. 
SOURNOIS. 

Ghutf... êtes-vous folles de crier ainsi!... oubliez- 
vous que les murs ont des oreilles? heureusement 
cette cave est sourde... et vous êtes sûres que per- 
sonne ne vous a vues? 

MADELATNE. 

Non, mon père, nous n'avions pas de flambeau. 

S0DRN0I3. 

Ni de lanterne? 

MADELATNE. 

Pas davantage. 



32e LES PETITES DANAIDES 

SOUMOIS. 

NidechandeUe? 

MADBLâDOL 

Encore moins. 

Peste î 



AiB : Des Fraises, 

Sans que rien vous éclaira!. 
Avoir osé..., c est brave ! 
Au risque d'un peu d*éclaU 
.Ma foi, moi, j'ai pris un rat 
Ma foi, moi, j'ai pris un rat 
De cave, {ter.) 

Ah ! ça, mes bonnes filles, rangez-vous autour de 
ces tonneaux, mettez-vous en cercle, et écoutez-moi. 

T0DTB5. 

Nous écoutons. 

SOURNOIS. « 

Fort Lien, mes fiUes; au nom du père à qui vous 
devez non-seulement la vie, mais encore l'existence 
qui en fait le charme, j^attends de vous un petit ser- 
vice indispensable à mon bonheur. 

TOUTES. 

Parlez. 

SOURNOIS. 

Taisez-vous, vous avez assez de confiance en moi. 
pour croire que je suis incapable de vous donner un 
mauvais conseil. 

TOUTES. 

Oui, mon père. 

SOURNOIS. 

En ce cas, mes petits anges, faites-moi Tamitié de 
tuer cette nuit tous vos maris. 



SCÈNE Vin 321 

MADELAINE. 

Tiens t c'f e farce ! 

TOUTES, étonnf'es. 

Gomment 1 

SOURNOIS. 

Gomment? comme je vais vous le dire... cinquante 
eustaches raiguisés h neuf vous attendent dans ce 
tonneau. 

MADELAINE. 

Quoi ! vous voulez que vos filles?... 

SOURNOIS. 

Ce sont de bonnes lames... 

MADELAINE. 

Mais, mon père, pourquoi ?... 

SOURNOIS. 

Parce que... c'est vous en dire assez, puis-je compter 
sur vous ? 

MADELAINE, à part. 
IjO plus souvent ! (Elle se retire dans un coin.) 

SOURNOIS, à part. 

J'ai entendu un plus souvent. (Haut.) Vous vous 
taisez, je sais ce que parler veut dire, écoutez main- 
tenant l'ordre et la marche de la cérémonie. 

Air : Moi d'méme. 

Aa bal vous irez. 

TOUTES, excepté Madelaine. 
.Te rjure. (ter,) 

SOURNOIS. 

L», TOUS les fatiguerez. 

TOUTES. 

Je rjiire. (6»\0 



322 LES PETITES DANAIDES 

SOURNOIS. 

Puis, vona trinquerez. 

TOUJKS. 

Papa, je Tjure. 

SOURNOIS. 

Les enivrerez. 

TOUTES. 

Je l'jure. 

SOURNOIS. 

Pais au logis, vous reviendrez. 

' TOUTES. 

Je i^ure. 

SOURNOIS. 

Puis vous vous déshabillerez. 

TOUTBS. 

. Je Tjure. 

SOURNOIS, 

Vous vous armerez. 

TOUTES. 

Papa, je l'jure. 

SOURNOIS. 

Vous vous coucherez, 

TOUTES. 

Papa, je l'jure 

SOURNOIS. 

Les endormirez. 

TOUTES. 

Je rjure 

SOURNOIS. 

Puis vous les tuerez. 

TOUTES. 

Je rjure. 



SGËNfi X 323 

SOURNOIS. 

Bien, très bien, mes petits agneaux, vous ne vous 
faites pas tirer l'oreille pour jurer, et je recueille en 
ce moment le fruit des soins que j'ai donnés à votre 
éducation. Maintenant, mes colombes, je vais vous 
distribuer les instruments nécessaires à la petite 
expédition convenue. 

{JLL approche da tonneau d'où l'Amour sort sous U forme du diable.) 



SCÈNE X 

Les mêmes, L'ÂMOUR. 

sournois. 
Ciel 1 que yois-je ?. . . (Toutes les femmes jettent un cri de frayeur 

l'amoub. 
Air : Quand Lubin va savoir ça, (Les Deux Vaientins.) 

C'est Lucifer, 
Échappé de l'Enfer, 

Qui partage 

Votre rage ; 

C'est Lucifer, 
Échappé de l'Enfer. 
Qui vous arme de ce fer. 

SOURROIS. 

Je crois, ô surprise extrême I 
Que mou rêve s'accomplit; 
Car c'est le lutin lui-même 
Qui m'upparut cette nuit. 

l'amour. 
C'est Lucifer, etc. 



324 LES PETITES DANÂIDES 

SOURNOIS. 

Il m'a fait une peur de possédé. . 

L^AMOUR. 

Air : 
Comme on pourrait voas surprendre, 
Ne perdez pas un instant, 
Et de ma main, venez prendre 
Le couteau qui vous attend. 
(Elles prennent toates on poignard que l'Amour leur présentt.) 

SOURNOIS. 

Que j'admire ce courage ! 
Voilà des femmes de bien ; 
Charmant tableau! douce image; 

l'amoor. 
Que chacune ait le sien. 

TOUTES'. 

Moi j'ai le mien, 
J'ai le mien, 
J'ai le mien, etc. 

l'amour. 
Faites-en bon usage. 

souaNOis. 
Je vous réponds de mes filles, je les connais comme 



SI... 



Air : Vos maris en Palestine. 

Ah I de votre zèle extrême 
Que je suis reconnaissant. 

l'amour. 
Certe, il faut que je vous aime 
Pour en avoir fait autant. 
C'est un extraordinaire 
Que je fais pour vous servir; (bis) 
Car jamais mon ministère 
Ne fut de faire mourir. 



SGËNE X 325 ' 

SOURNOIS. 

Je TOUS sais gré de la préférence. (EUes mettent lews 

poignards dana leurs ridicules.) (A part.) Lour affaire est danS 

le sac. 

AIR : De la piété filiale. 

Mes chers enfants unissez-vous. 

Pour cet attentat salutaire, 
Et songez bien que j'étais votre père, 
Longtemps avant qu'ils fussent vos époux. 

C'est un exemple de morale 

Que vous allez donner ce soir ; 
Uàtez-vous donc de remplir le devoir 
De la piété filiale. 

LES FBMMBS. 

HAtons-nous donc, etc, 

SOURNOIS, à l'Amour, 

Ahl ça, je vous réitère mes remerciements pour la 
grâce avec laq[uelle.... 

l'amour. 

Gela n'en vaut pas la peine, il faut que je vous 
quitte, je ne vous dis pas adieu. 

(Il donne une poignée de main à Sournois, qui fait une grimace épon* 
. Tantahle.) 

SOURNOIS. 

Quand on a des mains comme cela, on devrait bien 

porter des gants. (L'Amour s'enfonce au milieu' dte flammes.) 

Pardon si je ne vous reconduis pas. (A part.) C'est un 
bon petit diable dans le fond* (A ses aues.) Maintenant, 
mes petits moutons; vous savez ce que vous avez à 

faire. 

(Les femmes sortent en chantant.) 

C'est un exemple de morale, etc. 
(Au moment où Madelaine ra sortir, Sournois la ratrappe par le jupon, 
et la ramène.) 

19 



Zt% LES PETIT&S DANAIDËS 

SCjÈNE XI 
SOURNOIS, MADELAINE. 

SOURNOIS. 

Dites donc, princesse, un instant, je ne vous perds 
pas de vue; nous avons un chapelet à débrouiller 
ensemble. 

MADEIAINE. 

Quel chapelet, mon père? 

SOUBNOIS. 

Oses-tu bien me le demander? et ne t'ai-jepasvue 
dans ton coin? 

'Air : 0! Bontenay. 

Lorsqae tes sœurs, partageant mon offeuse, 
Sans hésiter, d'une unanime voix, I 

Faisaient serment de servir ma vengeance, 
Tu te taisais pour la première fois. 

Fille ingrate, suis-je ton père ou non? 

MAOBLAINE. 

Mon... 

Père ou non? 
Eh bimii non. 
Non? 



SOUBMOIS. 



UÀOBLAINE. 



90URKOIS* 



MADELAINB. 



Non, car enfin pourquoi voulez- vous que je tue cet 
homme ? il est mon mari. 



SGËNE XII 327 

SOURNOIS. 

Raison de plus. 

MADELAINiC. 

Il ne m'a rien fait. 

SOURNOIS. 

Raison de plus. 

HADELAINE. 

Mais c'est un abus de confiance. 

SOURNOIS. 

Ça m'est égal. 

UADELAINE. 

J'en mourrai de chagrin. 

SOURNOIS. 

Ça ne te regarde pas. 

MADEIAINE. 

Mon père!... 

SOURNOIS. 

Je ne le suis plus, adieu. 

HADELAINE. 

Mais... 

SOURNOIS. 

Je n'aime pas les mais. 

HADELAINE. 

Si... 

SOURNOIS. 

Je n'aime pas les si, laisse-moi. 

HADELAINE, à part. 

Cher Pincée!... 

SOURNOIS. 

Je n'ai plus qu'un mot à te dire... Je ne te le dirai 
pas... mais tremble... 



328 LES PBTTTBS DANAJDES 



Air : des Danafdes. 

Par les larmes dont votre fille 
Humecte en plearant soq moachoir... 
Mon père de votre famille 
Ne devenez pas Têteignoir. 
So UTDois sort, MadeluM le sait en le tirant par son habit. 



SCÈNE xn 

Le théâtre change. 11 représente le jardin de Sournois. Pendant le chau- 
geoMnt, on joue la ritournelle de Tair saiTant. 

L'AMOUR, dégoisé en Bacdras. Les FEMIIES ET LES MARIS. 
(Ils arrifent bras deisas bras dessous.) 

l'amour. 
Allons, mes amis, en place. 

Air : 

En avant {ter) toiigours, 
C'est Trefrain {bit) des premiers amours ; 
Dos à dos (ter) trop tôt 
D* THymen deviendra Tmot. 

POfCÉK. 

Sans et* ben malin, 

Si j*calcnlons ben, 
Dans nenf mois, à dater de d'maiu 
Matin, 

Un d'mi cent d'iurons, 

Un d'mi cent détendrons, 
Ça doit faire un d'mi cent d*poupons. 

TOUS. 
En avant, etc. Us dansent. 

MADELAIISB, regardant son mari cpii danse. 

Pauvre innocent ! y va-t-y d'bon cœur... s*il 



SCÈNE XII 329 

savait! Que je souffre!... et il périrait.... plutôt 

mourir moi-même... («ue danse.) Je sens mes traits se 
décomposer; je dois être d'une pâleur, et si Pincée me 
regarde, il doit dire. . . 

PINCEE, fatigué. 

Quelle chienne de figure! je n'en puis plus. 

On ezécate des danses qui parodient la bacchanale des Danaïdes : un dan- 
seur s^empare de Madelaine, une danseuse s'empare de Sournois, de 
façon qu'ils ne trouvent jamais le moyen de se parler ; les femmes font 
boire leurs maris et les enivrent. 

MADELAINE, après la danse. 

Il faut que je lui parle. 



Air : Nage toujours, mais rCty fC pas. 

Allons, enfants de la guinguette, 
Buvons à ces jolis minois ; 
En tapinois l'Amour vous guette, 
Et veut TOUS enîTrer deux fois. 

TOUS. 

A moi, flacons. 
Versons, trinquons. 
C'est aujourd'hui jour de goguette. 
En cas d'faux pas, 
J'prendrons un bras. 

HADELAmB, à Pincée. 

Trinque toujours, mais ne bois pas. (bis) 

PINCÉE. 

Que veux- tu dire?... 

MADELAINE, apercevant Sournois. 

Mon père, chut I... 



330 LES PETITES DÂNAIDES 

SCÈNE XIII 
Les précédents, SOURNOIS. 

SOURNOIS. 

Récitatif, 

L'hymen en ce beau jour couronne votre tête; 
Je viens, mes chers enfants, je viens vous bénir tous, 
Hàtez-vous de jouir d'ua moment aussi doux; 
Car ce n*est pas tous les jours fête. 

CHŒUR. 

Air : A boire. 

A boire, à boire, h boire, 
A la gloire 

De ce beau jour. 
A boire, à boire, à boire, 

A notre Amour. 

PINCÉE, à p&rk. 

N'bois pas, m'a dit tout bas Madelaine, 
Est-c' que ça s'rait du vin d'Surène ? 
Il a pourtant une bonne odeur ; 
Un peu moins bon, un peu meilleur, 
On n'en meurt pas ; au p'tit bonheur! 

CHOEUR. 

A boire, & boire, à boire, etc. 

SOURNOIS. 

Ce n'est pas le tout de le dire, il faut le faire; delà 
gaîté, mettez- vous en train. 

PINCÉE. 

En train, nous y sommes. 



SGËNE Xni 331 

SOURNOIS. 

Buvez du vin, mes enfants, et vous vivrez long- 
temps. 

HADELAINE, bas & Pincée. 

Croyez ça, et buvez dTeau. 

'On entend sonner huit heares.) 

SOURNOIS, à ses elles. 

Air : Rierif pèi^e Cyprien. 

Paix, l'heure sonne, allez. 
Dissimulez, 
Flattez, cajolez, 
Si vous parlez, 
Si vous reculez, 
Si mes vœux ne sont pas comblés ; 
Tremblez, tremblez toutes, tremblez. 
Paix, l'heure sonne, allez, 
Dissimulez, 
Flattez, cajolez. 
Gourez, volez. 
Servez mon courroux. 
Unissez-vous, 
Que vos époux 
Tombent cette nuit sous vos coups. 
Tous. 

LES MARIS. 

Allons nous coucher, (6i5.) 
Car j'ai beau tâcher 
D'marcher, 
Je Q'peux faire un pas sans broncher, 

LES FEMMES. 

Dissimulons, 
Flattons, cajolons, 

Courons, volons, "^ 
Servons son courroux 

Unissons-nous, 

Que nos époux 



3S2 LES PETITES DANÀIDES 

Tombent cette nuit sous nos coups, 
Tous. 



PmCÂE, à Madelaine. 

Via donc tout ce que tu me dis? 

MADELAINE, à part. 

Que lui répondre? si je me tais, il périt; si je parle, 
il est mort. 

l'htmen. 
Ah ! ça, mais mam'selle Sournois !».. 

MADELAINE, soupirant. 

Ah I qu'il est dur de ne pouvoir parler! 

SOURNOIS, aux mariés. 

Allons, mes enfants, votre heure est arrivée; vous 
perdez ici un temps précieux. 

Air : Allez vùus-en, etc. 

Allez-Yous-en, gens de ia noce, 
Allez -vous- en chacun chez vous. 

MADBLAINB, à part. 

Vit-on jamais chos* plus atroce I 

PDfCiB, à part. 
Vit-on Jamais moment plus doux I 

SOURNOIS. 

Heureux époux I 
(A part.) Ils mourront tous. 
AUez-Yoas-en, etc., etc. 

LKS MARIÉS. 

AUons-nons-en, etc. 
(Les mariés sortent, et Sooraois les suit.) 



SCÈNE XIV 333 



SCÈNE XIV 



Le théâtre représente une grande chambre à coacher ; dans le fond on voit 
des lits, comme dans un dortoir. 



L AMOUR. 

C'est bien, tout est en ordre. Pendant que mon frère 
est allé présider à d'autres mariages, je fais ici ma 
besogne; il est vraiment bien heureux d'avoir un 
aide-de-camp tel que moi. 

Am : 

Nos époux vont se rendre ici, 
Brûlaots des flammes conjugales. 
Et gr&ces à mes soins, voici 
Toutes les couches nuptiales ; 
J'ai su du dortoir que voilà, 
Faire tous les lits pour mon frère ; 
Mais je lui devais bien cela, 
J*ai fait si souvent le contraire. 

Je ne puis m'empôcher de rire, quand je pense à la 
terreur panique qui va s'emparer de mes burlesques 
Danaïdes; j'ai écrit au seigneur Pluton par une de 
mes colombes, pour le prier de seconder ma vengeance 
en secondant mon espièglerie, et s'il y consent... mais 

sa réponse tarde bien. (Un bras sort de sous terre, et lui remet 
un biUet écrit sur du papier ronge.) Eh que diable, arrive dopC t 

lisons vite, (u iit.)« Mon cher Amour, je suis jovial tout 
comme un autre quand je trouve l'occasion de rire, 
et comme elle n'est pas très commune chez moi, je 
saisis avec empressement celle que vous m'offrez; 
Tûon enfer et tous mes diables sont à votre service, 

19. 



334 LES PETITES DÀNAIDES 

heureux de pouvoir vous prouver que je suis et serai 
pour la vie le plus chaud de vos amis. 

«Pluton. » 
Ah ! nous sommes des bons ! 

« Post scriptum. Je suis sensible à l'intérêt que vous 
prenez à ma santé; nous nous portons tous ici comme 
des anges. » 

Fort bien ! mais je vois nos bons hommes de maris. 
Aht bon dieu! comme ils baillent : tant mieux! ils 
seront plus tôt endormis. Les voici, cachons-nous un 
instant. 



SCÈNE XV 

LES MARIS ET LES FEMMES 

LES MARIS. 

Air : Frère Jacques, 
Chère femme. {bis,) 

LRS FBMMBS. 

Cher époux. 

LBS MARIS. 

L*hymen nous réclame^ 

Couchons-nous. (bis,) 

LES FEMMES. 

Air : Bonsoir la compagnie. 
Va t'en toujours devant, 
.Vte rejoins sur-rchamp. 
Va, mon p'tit homme. 

LES HOMMES. 

Cest pour vous obéir. 



SCÈNE XVÏ 335 

Ah! comme 
Je vais bien dormir. 

LES FEMMES. 

Tant mieux, c'est nous servir; 
Nous servir 
A ravir. 

LES MARIS. 

Bon soir, ma bonne amie, 
Bon soir, femme chérie. 

LES FEMMES ET LES HOMMES. 

Bon soir, 
Jusqu'au revoir. 
Jusqu'au revoir. 

Bon soir. 

UN MARI, à sa femme. 

Ah ça! dis donc, p'tite femme, ne va pas te tromper 
de numéro, je suis neuf. 

LE CHŒUR. 

Bon soir, ma bonne amie, etc. 
(Les maris Tont au fond du théâtre, un grand rideau se ferme apr^s eui.) 



SCÈNE XVI 

LES FEMMES. 

A)R : Vive le vin de Rawponneau, 
Pour des demoiselles d'bonne maison, 
C'est un rôle 
Assez drôle. 
Que d'tuer comme ça par trahison 
Nos maris, sans rim' ni raison, 
Zon. 

UNE MARIÉE. 

G'que nous faisons n'a pas d'nom, 



336 LES PETITES DÀNAIDES 

liais qn*^ soit juste ou non, 
Un bon enlànt, j'espère. 
Sans s'inquiéter d'son goût 
Doit en tout 
Et ponr tout 
Obéir à sou père. 

TOUTES. 

Ainri, mes sœurs, sans plus d'façon, 
Puisque j'ons l'ord* de TiUre, 
Par égard ponr Tchef d*la maison, 
Frappons sans rime ni raison. 
, Zon. 

(BUm panent derrière le rideau.) 



SCÈNE xvn 

MADELAINE, L'AMOUR, caché. 



MADELAINE, arrivant. 

n n*y a pas à tourner, il faut qu'il parte, qu'il 
s'éloigne. 

Ani : Des Fleurettes. 

Oui, d*nn père barbare 

nfbira Fcoup ftital ; 

Faut-il que j*m'en sépare. 

Au momenL.. (Test égal. 
Ah I quels malheurs sont les nôtres ! 

Cher époux, fuis à jamais 
Ta femm* faim* mieux dloiu que d'près 

l'amour, à part. 
Comme tant d'autres. 



MAOBIAINB. 

Ahf leYoilà. 



SCÈNE XVm 337 

SCÈNE XVDI 

MADELAINE, PINCÉE. 

PINCÉE. 



Gbère Madelaine ! 

MADELAINE. 

Que viens-tu faire ici ? 

PINCÉE. 

Belle demande ! 

MADELAINE. 

PINCÉE. . 
MADELAINE. 

PINCÉE. 



Va-t'en I 
Pourquoi? 
Je te le dirai. 
Dis donc. 



MADELAINE. 

Quand tu ne seras plus là, va-t'eif . 

PINCÉE. 

Où? 

MADELAINE. 

OÙ tu voudras. 

PINCÉE. 

Mais encore?.... 

MADELAINE. 

Au bout du monde, tu seras encore trop près. 

PINCÉE. 

Trop près!... Madelaine! 



338 


LES PETITES DANAIDES 






MADBLAINE. 


Hncée.... 




PINCÉE. 


J'entrevois 


une anguille sous roche. 






MADELAINE. 


Quelle anguille? 


- 






PINCÉE. 


Tu ne m'as jamais 


ioimé. 






VADELAINE. 


Moi?... 




PINCÉE. 


Toi. 




MADELAINE. 


Moi?... 




PINCÉE. 


Oui. 




MADELAINE. 


Mais... 




PINCÉE. 


Paix. 




MADELAINE. 


Ciel! 




PINCÉE. 


Dieux!... 




MADELAINE. 


Tiens... 




PINCÉE. 


Qu'est-ce? 




MADELAINE. 


Vois. 




PINCÉE. 


Quoi? 








MADELAINE, moDtrant son couteau. 



SCÈNE XYin 339 

PINCÉE. 

C'est?... 

Air : On va lui percei* le flanc. 

C*e8t pour te percer le flanc, 
En plein plan. 

PINCÉE. 

Quoi, le flanc 
De ton tendre amant? 

MADBLAINE. 

C*est pour te percer le flanc 
Par ordre de mon père. 

PINCÉE. 

Par ordre de ton père? 

Eh ! quand donc ça, ma chère ? 

HADELAINB. 

Quand je te yerrai ronflant, 
En plein plan. 

PINCÉE. > 

Mais vraiment 
Ton père est charmant. 

MADEUINB. 

Ainsi, tiens, crois-moi, va-t'en I 

PINCÉE. 

C'est c'que j'ai d'mienz à faire. 

Mais avant tout, jurons que distance, absence, 
intervalle, éloignement, rien ne pourra nous séparer. 

MADELAmB. 

Air : Bon voyage, cher Dumollet. 

Ah ! nourris, mon ami, nourris 

Les feux chéris, 
Qui pour moi, te consument, 



340 LES PETITES DÂNAIDES 

Que toujours par Tespoir nourris, 
Ils se rallument 
Dans ton cœur épris. 

PINCâS. 

Te planter là, tout juste à l'instant même 
Où rhyménée allait m'ouvrir tes bras ; 
Cest assez dur, et surtout lorsqu'on aime; 
Mais quand j*s*rai mort en serai-]e plus gras? 
Ahl nourris, ma femme, nourris, etc., etc. 

MADELAINB. 

Ahl nourris, etc. (Elle sort.) 



SCÈNE XIX 

PINCtE, teal. 

Pardine! faut avouer que Madelaine m'a rendu là 
un fameux service; mais, mes pauvres frères!... 

(On entend l'air : Dodo, l'enfant do.) LeS V'ià qul s'endor- 

ment. 

Air : Toujours seule, disait Nina, 

N*e8t-il pas possible pourtant 
Qu'à c'coup-là i'ies dérobe? 
Mais si je me montre un instant, 
Tout comme eux, je la gobe. 
Ah! mon dieul j'ies entends ronfler, 
J'n'oseplus remuer ni souffler; 

J'Ies Tois hélas i 

Dans d'vilains draps. 
Mariez-vous donc après çal 
(On entend un grand coup dé tamtam ; Pincée jette nn cri de Trayeur.) 

Ah ! (Il va M tapir dans un Qoin.) 
(Aussitôt après le coup de tamtan), les femmes échevelées traTeneot le 
théâtre, leur couteau à la main ; ensuite le rideau s'ouvre et laisse voir, 
dans un tableau magique, les femmes précipitées dans Teofer, tt le^ 
hommes montant au ciel.) 



SCÈNE XXI 341 



SCÈNE XX 

PINCÉE, seul, sortant da coin où U s'était blotti. 

J'n'ai pas une goutte de sang dans les veines! 

(En se retournant, il aperçoit le tableau magique.) Ah ! mOH dJeu ! 

qu'est-ce que j'vois donc là? Est-ce que ça s'rait une 
lanterne magique, mais oui, mais non, je reconnais 
mes frères, et mes belles-sœurs. 

Air : Oh! oh! ah! ah! 

Pauv* innocents I vilain' soumoiBes I 
Les y'ià changés en omh* chinoises !.. 
Où donc mes frèr' yont-ils là haut?.. 

Oh! oh! 
Où donc leurs femm* Toot-ell* là bas. 

Ah! ah! 
Mais chut! (bis) parlons plus bas. 
Si r diable me sayait ici , 
Il pourrait ben m*enl*yer aussi. 
Adieu Gros-Jean! adieu Thomas! 
Adieu Nicaise! adieu Colas! 
Au reyoir! jVous r'joindrai, 
• Mais plus tard que j 'pourrai. 
(Le tableau disparaît.) 

(Il se retourne.) Eh ben ! tout est parti 1 Ah ça, mais je 
n'sais pas si j'dors, ou si j'veille, moi. 



SCÈNE XVI 
PINCÉE, L'AMOUR. 

(L'Amour Tient derrière Pineie, et lui donne une tapa sur Tépauie.) 
PINCâE» effrajé. 

AhiI!I... 



842 LES PETITBS DÀNAIDES 

l'amour. 
Ne crains rien et suis-moi. 

PINCÉE. 

Où donc ça? (A part.) Quand je Tdisais f ... 

l'amouh. 
Tu le sauras. 

PINCÉE. 

Mais... 

L* AMOUR. 

Suis-moi, te dis-je... 

PINCÉE. 

G'n'est pas l'embarras ! quelque part qu'vous me 
meniez, j'serai toujours aussi bien qulci. 

l'amour. 
En ce cas, marchons. 

PINCÉE, avec inquiétude. 

Mais, ma femme?... 

l'amour. 
Je te conduis dans ses bras, tu vois en moi rAmour. 

PINCÉE. 

L'Amour ! Quoi vous seriez ce dieu?., diable I je ne 
me croyais pas en si bonne compagnie. 
l'amour. 
Oui, mon cher. 

Air : Comme il m'aimait 

Je suis TAmoar. {bis.) 

N'hésite donc plus à me suivre, 

Je suis l'Amour. {àis.) 

PINGÉB. 

N'allez pas me jouer d'un tour, 
Je n'suis pas encor las de vivre. 



SCÈNE XXn 343 

l'ahour. 
Viens, qn'è. ma foi ton cœur bo liyre. 
Je suis l'Amour. 

PINCÉE. 

Je suis TAmour. {bis.) 

(Ils montent dans un char qui les emmène tous deux.) 



SCÈNE XXII 

Le théâtre représente le Testibole de Fenfer. 

L'AMOUR, PINCÉE, MADELAINE. 

l'amour. 
Eh bien, que dites-vous de ma manière de voyager? 

PINCÉE. 

Air : Des Compagnons de voyage. 

Vous pouvez vous flatter vraiment 
Que vos ch'vaux ont un' flore allure, 

MADELAINE. 

Pour moi, j'n'ai pas vu de voiture 
Aller encor si lestement. (bis.) 

l'amour. 
Il me faut un bon attelage, 
A moi, qui marche nuit et jour; 
Et jamais un jeune ménage 
Ne craint ni cahot ni naufrage, 
Quand il est sûr d'avoir l'Amour 
Pour son compagnon de voyage, {bis.) 
Quelques lutins viennent pour tourmenter Pincée. 

PINCÉE et MADELAINE. 

Ah ! quel bonheur d'avoir l'Amour 
Pour son compagnon de voyage ! 



344 LES PBTITBS DAN AIDES 

PNCÉE, aax lutins. 

Un instant, un instant, messiears, je ne snis pas de 
la maison, moi. (A rAmour.) Dites-leur donc que je ne 
suis ici qu'en amateur. 

l'amour. D'un geste, il éloigne les lutins. 

Air : Vaudeville de V Avare, 

Que ton âme soit rassurée, 
Ce sont les valets de Pluton . 

MADBLAINB. 

MafoiJVaime ni leur livrée, 
Ni leurs manières, ni leur ton. 

PINCÂE, à part. 

Le diable soit de son voyage I 
Mïaire voir Tenfer de mon vivant I 
J'ne rverrai p'tâtre que trop souvent, 
Lorsque j's'rai dans mon ménage, {bis,) 

MADELAINE, à l'Amour. 

Je n'oublie pas la promesse que vous m'avez faite. 
l'amour. 

Je la tiendrai : sur cinquante femmes, j'en ai trouvé 
une bonne; il est juste qu'elle ait sa récompense; tu 
reverras ton père et tes sœurs. 

MADELAINE. 

Vous m'avez aussi promis de ne pas leur faire de 
mal. 

l'amour. 

Ils en seront tous quittes pour la peur; et ce qui 
leur arrive n'est qu'une illusion, comme ce qui leur 
est arrivé depuis ce matin ; mais ils méritent une 
bonne leçon, et je veux qu'ils sachent avant de 
retourner là haut ce qu'il pourrait leur en coûter un 
jour, pour avoir fait une mauvaise action... mais, 



SCÈNE XXIII 345 

j'aperçois là-bas mon pauvre frère; comme il a Tair 
furieux; quant à vous, mes enfants, amusez-vous à 
parcourir ces lieux. 

PINCÉE. 

Gela ne laisse pas que d'avoir Tair amusant! 

MADELAINE. 

Comment ! tout seuls. 

L AMOUR. 

Je vous confie mon arc; il vous servira de talisman, 
et j'irai vous rejoindre dans quelques instants. 

11 fait signe aux démons qui se préparent à conduire Pincée et Madelaine. 
PINCÉE. 

Est-ce que ces messieurs vont venir avec nous? 

l'amour. 
Oui; par mon ordre, ils vous serviront de guides et 
de défenseurs. 

PINCÉE. 

Il a beau dire, leur figure ne me rassure pas du tout. 

MADELAINE. 

Ni moi non plus. 

"^^ (ils sortent en témoignant beaucoup de frajeur.) 



SCÈNE XXIII 

L'AMOUR, L'HYMEN. 

l'hymen, furieux. 

Ah! je vous trouve enfin! C'est aiïreux!.. c'est iu 
digne!., c'est un tour... 

l'amour. 
Diabolique, n'est-ce pas? 



346 LES PETITES DÀNAIDES 

l'htmen. 

Gomment t je quitte un moment la maison de 
Sournois pour aller présider à d'autres nœuds; je 
reviens, je cherche, personne dans la salle du banquet, 
personne dans la saUe de danse ! personne dans le 
dortoir I Je questionne et j'apprends toutes vos 
sottises. 

l'amour. 

Je vous Tavais bieir dit; mais vous m'avez défié. 

l'htmen. 

Il faut absolument que vous me rendiez mes nou- 
velles mariées. 

l'amour. 

Eh ! mon dieu! je vous les rendrai, et de plus, telles 
que je les ai prises; ce n'est pas mon habitude. 

l'hymen, étonné. 

Vraiment! voilà un trait qui me réconcilie avec 
vous. 

l'amour. 

Hé bien ! pour prix de notre réconciliation, je veux 
vous faire voir un spectacle nouveau pour vous. 

l'hymen. 
Quoi donc? 

l'amour. 

L'enfer avec tous ses agréments. Je suis le maître 
ici pour vingt-quatre heures, et je veux vous faire les 
honneurs du pays. 

l'hymen , 
Air : Le briquet frappe la pierre* 
De Pluton voir le domaine 



SCENE XXIV 347 

N'est pas on plaisir fort gai.. . 
D'ailleurs, je suis fatigué. 

l'amour, riant. 
Vraiment tous me faites peine 
Jamais frais, jamais dispos, 
Vous ne parlez que repos {bis.) 
Ce petit pèlerinage 
Ne TOUS fera pas de mal. 
Et puisqu'un air glacial 
Souffle dans chaque ménage, 
Vous dcTriez de ce lieu 
Emporter un peu de feu. (4 fois. 

L*HYMnf. 

Vous, respectez davantage 

Les droits du nœud conjugal. 

Ne soyez plus mon rival, 

Et qu'enfin devenu sage, 

L'Amour d'être un boute-feu. 

Ne se fasse plus un jeu. 

Qu'il ne s'en fasse plus un jeu I (bis. 



SCÈNE XXIV 

Le théâtre change et représente l'Enfer. 

TABLEAU GÉNÉRAL. 

Au chaDgement de décoration, tout est en mouTement sur le théâtre; 
on y TOit une foule de démons sous les traits les plus hideux et les formes 
{68 plus burlesques. On distingue un diable crocodile ; des oiseaux énormes 
qui Tomissent des flammes par le bec ; des singes, des chats sous dirers 
costumes ; un Don Quichotte, à cheral sur Cerl)ère, se promène sur la 
scène. Bientôt, tout change de face : on annonce Tarrivée des filles de 
Sournois; on les Toit paraître, les unes par groupes, et traînées par dos 
Turies qui les tourmentent ; les autres portées par des monstres qui 
vomissent des flammes. Au milieu d'elles, est l'ombre d'un des maris ; il 
leur reproche leur crime et leur montre ses blessures. Leur supplice 



348 LES PETITES DANAIDES 

conuDence; les furies se passent les coupables d'un bout du théâtre à 
Tanlre, et les précipitent daos un fleuve de feu qu'on voit rouler au fond 
de la scène ; Sournois lui-même est poursuivi par des démons et par un 
dindon qui, parodiant le vautour de l'Opéra, lui donne des grands coups 
de bec ; dans le moment, un énorme squelette sort des gouffres de l'Enfer, 
tenant par les cheveux deux groupes de Danaïdes, le théâtre s*éclaire entiè- 
rement par les flammes qui s'élèvent de toutes parts, et la toile toml>e sur 
un tableau général. 



FIN. 



CoaanL. ~ Typ. et stér. B. RENAOOET. 




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Sic, 1 ifo|> — Voyo^a» 
tu ÀTiiiiÇfiqiii» ca iiÂJie, 
Aia, &IoGt-UJaQË, t V, — 
Paradis f^erdu. f wai. — 

— El udieiiH biiCof iqtt6i4T^ 
-- Hiitûlrê da Fri»iic«, 
Lftt Quatre Stourti, f r, 

— M#lasg»i. I tor. 

[i<i>ëi]LEUfiii,9 V. — Œtiif«i 
CoUEn d^vrliïTlUe^ _ 

Couriep lJ\*L.j iEiiv,j v, 

Crégny. S^gijLCuiri [tTlS- 
IfllUj. JQ tom. tiraolï, «n 
fi V. awlD j.ort «Dracfflr, 

OlUiLt«jAr/p:riierl), La Çi|< 
vine ► oftiertjji, 1 ¥51. 

D0 Mai«tre iXatrkr), 
ŒuK-rfi- ■ iijïipl^lo», 1 V, 

DescartQs. — CEinrrc» 

chlill^E^», I vtiJ. 
DeatâacfacBv ^Jléill^(^,1 v, 
Cidergt. tËliivma cboi* 

Lt-i». H vol,— JacoiiiB to 

ponvina^dfr)^ Ntllla|itaQ 



60 ■ \iDAirigda 

•I*»', 1 \nl, 
UélOÏlâ «t Abétard. F^f- 

irufi. 1 l'iH 

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Moni- ■ 

« t in r:ij-A 11 Ina tl u ï V » ili^ ; p. 
i y — Parii ri-lleu]» et 
burie9'riu;&, i voU 

^CwrlPSitë* doi ict0D^ft 

OCnultfiSj 1 vol, 

vrai ùi>TJiikip]]r^ttç,t v. 
La Fajiattâ (^îmo ct«), 
RfïfUlLQa 01 bot) villes. 
£atd» ifLurflase [)g ctè- 
v«», F^rinocii» tft Mont- 

I^ FontalEio. FaMtt, il- 

v"L<ûfi!">, *ii; nouvelle*, 1 t 

t ij^diiffifirencci nu maUÈ^rfl 
do r4lL|:^ui^4 v* ; ]« !•' t. 
m ifond flépciriéniaut. ^- 
i'ftirol^t J'un Crojant^ 
LeUvrt du p^plt. Uns 
ToJi dô prÎ3ûfl. Du pAii^ 
«li dt' râr«Qlr du pËUpla. 
D» TcscJav, modfi<rfi?.1'T. 
—A ITalro A d u Hû ma. ] ^.-=1 
LisË^mafrilca, t t. — Do 
J'Artatdu rjeaq.l V.— Im 

P6I lt>ta. ] irxil. 

Xtm. RcîËttqf&iacauid ||de)^ 
R«âdi,i^]ïj, MûtODeti ii. 



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t Vùl, 

■"ifi, L'Art 



1 ■. ,.; 

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fjcard. Tii.iâtrû, 3 

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Platon- T/liLit au Jft ïiij- 
V" 'I- — Ap<** 

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